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Longtemps,
l'immense chaîne rocheuse des
Alpes fut ignorée de la grande majorité des populations, fuyant ces
monts affreux et ces sombres vallées habitées par des démons. Là
s'établirent des chasseurs, des paysans à la recherche de terres
libres, des bandits et des proscrits, des moines en quête de solitude.
D'autres s'y aventurèrent par nécessité de devoir franchir l'arc alpin
coupant en deux l'Europe. Et puis brusquement la situation changea. La
première ascension du Mont-Blanc en 1786 donna le signal de la conquête
des Alpes. La nouvelle société industrielle des villes partit à la
découverte de cet univers oublié. La montagne devint le lieu d'une
intense activité.
L'homme face à
la montagne
Qu'est-ce qui
pousse tant d'hommes et de
femmes à gagner cet univers hier si redouté ? L'écrivain-alpiniste
Samivel situe l'alpinisme dans la ligne de la croissance humaine qui
s'exprime essentiellement en termes d'ascension; l'être humain est
engagé dans une montée physique, culturelle, sociale, spirituelle.
L'affirmation de la personnalité de l'enfant passe nécessairement par
l'affrontement à la réalité extérieure et pour beaucoup les montagnes
se présentent comme l'obstacle-type à surmonter. Plus tard, cet
affrontement se déplacera vers d'autres buts professionnels ou sociaux.
Ceux qui restent fidèles à la montagne le sont généralement par cette
passion que Samivel appelle «euphorie ascensionnelle», ce sentiment de
transcendance lié à la convergence des lignes vers les cimes, au
silence, à l'apparence d'immobilité...
L'attrait de
l'univers alpin ne s'exerce pas
uniquement sur l'alpiniste. Pour beaucoup, la montagne apparaît comme
un lieu de ressourcement corporel et spirituel. Dans un monde souffrant
de multiples pollutions - fumées, bruit, stress, laideur... - la
montagne représente une véritable fontaine de jouvence: réservoir d'air
pur, revitalisant tout le métabolisme humain; réservoir de calme,
évitant à l'homme l'engloutissement dans le flot tumultueux de la vie;
réservoir de beauté, offrant un exutoire à la recherche esthétique que
la grisaille de nos villes a oubliée.
La montagne
attire, mais on ne s'y installe
pas. Elle nous renvoie à notre vie, non sans nous avoir auparavant
donné quelques leçons d'existence. Elle se veut tout d'abord école de
volonté et de courage nous apprenant à surmonter les difficultés et le
découragement, et école d'humilité et de sagesse nous invitant à
reconnaître nos faiblesses. Le monde alpin apparaît également comme une
école de vie sociale. En tant qu'aventure communautaire, il développe
le sens de la solidarité, de l'attention à l'autre, de la
responsabilité, de la fraternité, de la confiance. Il se présente donc
comme un lieu particulièrement approprié à l'éducation humaine.
Dieu sur les
montagnes
La montagne se
révèle aussi comme le lieu de
la découverte d'une présence particulière, celle du divin. On touche
ici à l'achèvement de l'homme avec sa dimension spirituelle. Le monde
des hauteurs, avec ses phénomènes grandioses et parfois terrifiants,
invite à regarder le ciel. Pour cela il a occupé une place importante
dans l'histoire religieuse du monde.
Le symbolisme de
la montagne exprime
différentes réalités de l'imaginaire religieux. La montagne sacrée,
véritable sommet du monde, constitue le point de contact entre la
divinité qui descend de son séjour élevé et l'homme qui monte à sa
rencontre. Ce symbolisme est si fort que dans certaines régions de
plaines on a élevé de véritables montagnes artificielles (ziggourats,
pyramides, stupas...). La montagne sacrée constitue l'axis mundi autour
duquel s'organise le monde. Tels sont l'Aborj en Iran, le Garizim des
Samaritains, le Fuji Yama au Japon; ou encore Angkor-Thom, la
ville-temple-montagne des Khmers, la Ka'aba de la tradition musulmane.
Une autre expression religieuse fait de la montagne la divinité, tel le
Chomo Lungma, Déesse-Mère des Neiges. Enfin, en Grèce, chez les Lapons
et au Hoggar, les montagnes constituent le séjour des dieux, lieux
combien redoutés.
La montagne tient
également un rôle
prédominant dans la Bible. Sur l'Horeb (Sinaï) Dieu conclut une
Alliance avec Moïse et le peuple élu. Le souvenir de l'événement du
Sinaï va accompagner le peuple jusqu'en Terre Sainte. Sur les hauts
lieux, les Hébreux sacrifient en l'honneur de Dieu. Puis, par souci de
centralisation, Jérusalem devint l'unique centre religieux des Hébreux.
Centre du monde et cité du vrai Dieu, Jérusalem est la montagne-axe se
dressant sur la route des hommes montant vers Dieu. Ce symbolisme de la
montagne qui traverse tout l'Ancien Testament disparaît presque
totalement du Nouveau Testament. La seule hauteur où le chrétien doit
arrêter son regard est le rocher du Calvaire sur lequel s'élève la
croix du Christ, axe véritable du monde, passage obligé de la Jérusalem
terrestre à la Jérusalem céleste.
Dans un monde
gagné par l'indifférence
religieuse, la montagne apparaît comme un chemin possible pour
retrouver Dieu, à la condition que l'homme ne prenne pas la place de
Dieu en se faisant le dieu des cimes. Dans le silence et la solitude,
le coeur attentif et dépouillé, l'homme se fait disponible et retrouve
sa vraie liberté. Il a désormais la place pour un autre et cet autre
peut être Dieu. Une fois l'alliance avec Dieu rétablie, la montagne
devient école de vie chrétienne. Elle va inspirer dans les coeurs
l'audace et l'engagement, la solidarité, le renoncement, l'humilité, la
louange et la contemplation, toutes attitudes contribuant à la grandeur
de la vocation chrétienne.
Sur la route
des hommes, la communauté du
Grand-Saint-Bernard
La montagne se
présente donc riche de
signification tant au plan humain que spirituel. Pour celui qui sait
l'apprivoiser elle est une véritable école de vie chrétienne. Une
certaine expérience alpine - qui va au-delà de la recherche de
l'exploit pur - trouve ainsi sa place dans la vie pastorale de
l'Eglise. C'est ce qu'ont compris ces prêtres et animateurs pastoraux
qui çà et là à travers les Alpes invitent les chrétiens à une démarche
spirituelle différente et audacieuse. Ce nouveau champ pastoral sera
exploité d'une manière toute particulière par une communauté présente
par vocation au coeur de la montagne : la Congrégation des Chanoines
Réguliers du Grand-Saint-Bernard.
Depuis plus de 900
ans, l'hospice du
Grand-Saint-Bernard se dresse sur la route des hommes, offrant
l'hospitalité aux voyageurs traversant les Alpes. Avec la percée des
grands tunnels alpins au milieu de ce siècle, son rôle déclina
rapidement. Pour redonner vie à ces lieux chargés d'histoire, le
chanoine Gratien Volluz (prêtre-guide) partit de la conviction que
l'hospitalité ne s'arrête pas à héberger et à nourrir des personnes,
mais à aller au-devant de l'homme tout entier avec ses questions et ses
doutes, ses joies et ses peines. L'hospice serait pour le passant lieu
d'accueil, de spiritualité, de silence et de prière. Le chanoine Volluz
ira encore plus loin dans sa réflexion: il ne suffit pas d'être témoins
sur la route des hommes. Il faut inviter à se «désinstaller» ceux que
paralysent le confort de la vie moderne, montrer la route à ceux qui
sont déboussolés, cheminer avec ceux qui cherchent un sens à leur vie.
Pour Gratien
Volluz, l'aventure chrétienne se
définit en effet d'une manière symbolique, à l'image de l'expérience
alpine, comme une ascension vers ce Sommet qui est le Christ. Cela va
se concrétiser à travers une nouvelle pastorale en montagne.
Pèlerinages alpins, semaines d'alpinisme, camps de ski, retraites
spirituelles rassemblent les nouveaux pèlerins du XXème siècle dans les
hospices du Grand-Saint-Bernard et du Simplon. Gratien Volluz y
consacre toutes ses forces. Pourtant son «ascension» touche bientôt à
sa fin. Il meurt dans un accident de montagne en 1966 à l'âge de 37
ans. Passé le choc de l'événement, la communauté des Chanoines du
Grand-Saint-Bernard reprendra en mains l'oeuvre inachevée. Aujourd'hui,
28 ans plus tard, les deux hospices sont entièrement consacrés à ce
nouvel apostolat, perpétuant la tradition d'hospitalité sur la route
des hommes voulue par saint Bernard de Montjoux. Un souci tout
particulier est accordé à la jeunesse. Dans un monde où les jeunes
étouffent dans la facilité, l'oisiveté et les plaisirs faciles, la
montagne apparaît comme un moyen pédagogique à même de toucher une
jeunesse souvent réfractaire à tout enseignement moral ou religieux.
Considérées
autrefois comme des lieux
terrifiants où l'on se rendait par nécessité, les hauteurs alpines sont
devenues des refuges dans un monde qui tend à étouffer l'homme. Ce
mouvement de retour à la nature, que l'on retrouve ailleurs, traduit un
besoin de retrouver les valeurs essentielles et premières de la vie.
L'Eglise se doit de prendre en compte cette réalité en étant elle-même
au coeur de ces nouveaux exodes. Elle ne peut se contenter de regarder
passer la caravane humaine ou de gémir sur ceux qui délaissent
l'assemblée dominicale pour monter sur les hauteurs. Elle sera marcheur
avec les marcheurs pour témoigner de ce Dieu qui les rejoint dans le
quotidien de leur vie. Et elle sera guide pour éviter que ce retour à
la montagne ne les conduise vers l'impasse d'un naturalisme. Le chemin
de la montagne, riche de symbolisme, deviendra ainsi chemin vers cet
autre sommet qui est le Christ.
Raymond
Gay Dipl. théol.
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