Carnet du pèlerin de la montagne,
composé par le Chanoine Volluz, vers 1965.
LE PÈLERINAGE CHRÉTIEN EN MONTAGNE
Ami de la montagne,
Les pages qui suivent
sont pour toi, si tu désires donner à ton sport ses complètes
dimensions et monter plus haut que la plus haute montagne de la
terre... Elles sont pour toi, si tu désires grimper non
seulement avec ton corps et tout seul, mais avec toute ta vie,
en équipe avec tes frères, avec la création entière qui attend
de toi son achèvement.
Elles sont pour toi, si
tu veux exaucer ce désir, qui peut-être te ronge le coeur, de
partir, de quitter les marécages de la médiocrité pour marcher,
dans l'audace et l'adoration, vers l'épanouissement total de ta
vie, par la communion aux autres dans l'amitié du Christ, le
plus haut Sommet
Si tu veux . . .
prends et lis.. et
prépare ainsi ton départ.
Gratien
Volluz
Chanoine
du Gd-St.-Bernard
Guide de
montagne.
A. Signification du
pèlerinage chrétien
1. Le pèlerinage
chrétien est l'expression de l'essence du christianisme
"La spiritualité du
pèlerinage c'est la spiritualité tout court du chrétien,
ramassée dans l'essentiel et redéployée dans son aventureuse
plénitude" (1) (Besnard A.M.O.P.: le pèlerinage chrétien (Cerf
1959) Elle est de toujours et s'y livrer n'est pas rétrograder
vers le Moyen-Age Le pèlerinage est l'expression la plus
vigoureuse de la mystique biblique et chrétienne : du berger
nomade en continuel déplacement, du peuple hébreu en marche vers
la Terre Promise, de l'Eglise tout entière vers la "maison
éternelle du Père". Ce que nous sommes actuellement, loin du
Seigneur, dans la foi et l'espérance, le pèlerinage nous permet
aussi de l'être par exercice temporel et charnel; ce que nous
sommes devant Dieu. Il nous permet de l'être aussi "à la face
des aubes et des soirs, des plaines et des montagnes, dans la
réalité de la marche terrestre, en chair et en vérité"
2. Le pèlerinage
chrétien est "l'épiphanie de notre existence"... Epiphanie =
pleine manifestation éprouvée par une marche patiente,
développée lentement, comme la révélation d'une parole
silencieuse qui nous imprègne peu à peu". Il est l'occasion
offerte ou provoquée de vivre à l'image de notre vocation
totale, de vivre en ramassé tout le cheminement de notre vie:
"Seigneur, je suis un étranger dans ton domaine, un pèlerin
comme tous mes pères" (Ps. 39, 13). "Tous, nous sommes des
pèlerins. Celui-là seul est chrétien qui, jusque dans sa maison
et dans sa patrie, se reconnaît n'être qu'un pèlerin"
(St.-Augustin).
En prenant nos justes
distances - par approche ou par éloignement - à l'égard de
soi-même, du monde et de Dieu, "nous parvenons à déchiffrer le
dessin de notre vocation". Christianisme complet, le pèlerinage
est une sorte de re-création qui met de l'ordre dans le chaos de
nos existences.
3. Le pèlerinage
chrétien est la manifestation du sens et du but de notre vie :
Le pèlerinage existe
depuis qu'il y a un Dieu et que ce Dieu a jeté l'homme dans
l'existence, lui mettant au coeur ce désir originel et absolu de
RETOUR librement consenti à son Principe, à son Père : "Tu nous
as faits pour Toi et notre coeur est inquiet tant qu'il ne
repose pas en toi"( St.-Augustin). Le pèlerinage, c'est
l'histoire de l'enfant prodigue, et, depuis Adam, nous sommes
tous enfants prodigues en route vers la maison du Père. Certains
répriment cette "évidence qui leur fait peur... ils se vengent
sur eux-mêmes de n'être pas partis en se faisant les esclaves de
ce qu'ils n'ont pas quitté". Le pèlerinage, c'est notre baptême
notre pâques (= passage) mis en exercice : la mort a tout ce qui
n'est pas Dieu pour vivre de la vie du Ressuscité.
I1 est donc un départ à
la quête d'une patrie, à la poursuite de Quelqu'un, à la trace
de Dieu. Il est une marche vers le sacrifice, une procession
d'offertoire.
4. Le pèlerinage
chrétien est un départ :
un arrachement, un
ébranlement : l'aveu d'une insatisfaction d'une inquiétude, de
l'insuffisance de nos "avoirs". Si nous partons, c'est parce que
quelque chose nous manque; parce que nous savons "que passe la
figure de ce monde" (1Cor. 7.31) trop pauvre pour nous y
attacher, trop fragile et instable pour nous y installer. Nous
partons pour nous mettre volontairement dans la situation où
Dieu jadis a mis son peuple dans le désert : "souviens-toi des
marches que Yahwé ton Dieu t'a fait faire pendant quarante ans
dans le désert, afin de t'humilier, de t'éprouver et de
connaître le fond de ton coeur" (Deut. 8,2). Nous partons parce
que nous n'avons pas "ici-bas de cité permanente" (Heb. 13,14)
et nous allons "à la recherche d'une patrie meilleure dont Dieu
est l'architecte et le constructeur" (Heb. 11,10 et 16).
Nous partons parce que
Quelqu'un, dont nous sentons pour nous l'absence, nous invite à
marcher vers Lui, avec Lui : '"Quand je serai élevé de terre,
j'attirerai tout à moi ... Viens, suis-moi" (Jean 12,32; Mat. 9
,9)
Le pèlerinage est un
départ qui est volonté de désencombrement, arrachement à tous
.les dieux étrangers, à toutes les idoles (Gen. 35; Ez. 12). Un
départ qui est volonté sincère de conversion, un départ qui doit
permettre de retrouver toutes choses avec un coeur plus libre.
Un déport qui est un acte de foi, comme 1e départ d'Abraham (Gen.
12), comme celui du peuple hébreu (Ex. 12 à 15) et celui des
Apôtres qui ont tout laissé pour suivre le Christ, et celui de
l'enfant prdodigue pour faire retour à la maison de son père
(Luc. 15, 11-31). Il est l'engagement de celui qui, usé par la
dispersion, la contradiction, les divertissements, "décide pour
quelques de coïncider avec son espérance", préparant ainsi son
dernier départ, la mort, dont le pélerinage est l'exercice et la
manoeuvre : "cette façon de s'en aller en laissant toute chose,
à les reprendre ou à ne les plus jamais retrouver, selon que
Dieu voudra".
5. Le pèlerinage est
sacrifice :
Qu'est-ce qu'un
sacrifice ? Les pieds qui font mal ? la fatigue, le chaud, le
froid ? Peut-être. Mais sacrifice ne dit pas d'abord privation
ou souffrance : ce n'est là que le point de départ, l'envers du
sacrifice.
Le sacrifice, nous dit
St. Augustin , c'est l'acte par lequel l'humanité sauvée revient
à Dieu, passe à Dieu, se rapporte, se rend à Dieu, se transfère
en Dieu, entre dans une sainte société d'amour avec Dieu.
Privations, immolations, sacrifices extérieurs de tout genre
sont des signes traducteurs de ce sacrifice intérieur, de cette
consécration même si, trop souvent, nous ne leur connaissons que
l'aspect négatif, le côté pénible, celui par lequel quelque
chose "perd" son caractère profane. Sacrifier, c'est faire du
sacré, de l'éternel, parce que c'est donner, se donner à Dieu.
Mais nous sommes des
pécheurs, des êtres lents et charnels et nous n'avons jamais
fini de nous donner, nous n'en venons pas à bout de ce
cheminement vers le Seigneur, de ce passage en Lui. La route va
mûrir notre sacrifice : le cheminement temporel et charnel
qu'est le pèlerinage va permettre et aider notre pérégrination
spirituelle . Dieu le sait bien. Quand il exigea d'Abraham le
sacrifice de son fils Isaac (Gen, 22) il 1e fit cheminer durant
trois jours et plus jusqu'à la montagne de Moriyja : il fallait
bien tout cela pour mûrir un tel sacrifice, un pareil
cheminement intérieur, une telle montée vers l'acquiescement
total à la volonté de Dieu !
C'est aussi en route
vers Jérusalem que le Christ lui- même annonça sa mort et sa
résurrection, son passage au Père (Mc 10,32). P ar sa mort et sa
résurrection qui sont un vrai pèlerinage, - "Jésus sachant que
son heure était venue de passer de ce monde à son Père".. - Le
Christ a frayé pour tous ceux qui croient en Lui "la voie d'une
pérégrination gigantesque, le chemin du risque absolu qu'est le
risque en Dieu. S'étant jeté dans la volonté de son Père, il a
dû tout y perdre sauf la joie de s'offrir dans l'obéissance
rigoureuse et volontaire d'un coeur filial". Et sa pérégrination
ne fut pas qu'intérieure. II a pris cette route sanglante, "ce
chemin de pleine chair ", cette voie douloureuse pour préparer
sous les coups des bourreaux cette reddition, cet abandon total
sur la croix de l'humanité entière entre les mains du Père.
Jésus, route ouverte vers le Père. Qui veut être son disciple
doit suivre, faire sien ce cheminement douloureux du Christ vers
le Calvaire, vers le Père: "Quiconque ne porte pas sa croix et
ne marche pas à ma suite ne peut être mon disciple (Luc,
14.27)".
Le sacrifice,
pèlerinage intérieur. Le pèlerinage, préparation et traduction
du sacrifice intérieur: se rendre vers Dieu c'est se rendre à
Dieu. "J'étais parti, sûr de moi, propriétaire de moi et de bien
d'autres choses, défenseur jaloux de ma propre liberté contre
les exigences inquiétantes de ta grâce.
Et après avoir tant
marché, tant prié vers toi, me voici, sans défense, brisé enfin
et assoupli comme ces souliers qui étaient trop durs, mais que
j'ai rendus utilisables à force de marcher" ... Je suis
rendu,Seigneur. Je Te suis rendu: comme ce corps qui fut
descendu de la croix et rendu à sa mère; comme ce même corps qui
sortit du tombeau et fut rendu à son Père".
Notre ascèse, notre
entraînement, notre vie sobre et rude, nos efforts, notre
marche, notre prière, le chaud et le froid, la fatigue, la faim
et la soif doivent éprouver la qualité de notre obéissance à
Dieu, user en nous les résistances à sa grâce et aider, comme le
pèlerinage de Saint Ignace d'Antioche vers Rome et le martyre, à
faire de nous "le froment de Dieu, un pur pain du Christ". Notre
pèlerinage devient alors une vraie procession d'offertoire où
chacun s'offre soi-même 'pain moulu" digne de devenir le corps
du Christ; où chacun s'offre dans l'action de grâces au Seigneur
Jésus, dont le déplacement d'auprès du Père vers nous a pu seul
rendre possible notre déplacement vers Lui; dans l'action de
grâces du Seigneur Jésus, en laquelle toute créature est
restituée à la gloire de Dieu et peut entrer dans une sainte
communion d'amour avec Lui.
B. Signification du
pèlerinage chrétien en montagne
Pourquoi partir vers la
montagne?
1. Parce que monter est
dans la nature de l'homme. "Les enfants grimpent volontiers aux
fenêtres, aux arbres, aux murs: plaisir de découvrir, de voir
plus loin et plus haut". Besoin de transcrire en gestes
corporels ce désir d'ascension intérieur, cette montée humaine
de la vie embryonnaire à l'âge adulte, ce passage de l'existence
grégaire subie à la communion dans 1'amour.
2. Nous partons vers la
montagne, parce que la pratique de la montagne aide cette montée
humaine vers l'âge adulte. La montagne est une école de vie.
Cela est vrai au plan physique: l'effort que la montagne exige
de notre corps contribue à son développement: désintoxication,
assouplissement, endurance, marche en tout terrain, escalade et
traversée, autant d'éléments qui construisent et maintiennent
notre équilibre physique
Cela est vrai au plan
spirituel: elle forme notre jugement en nous obligeant à agir
vite et juste, à faire le point avec calme, à coller au réel
pour nous y adapter sans cesse; elle développe l'esprit
d'observation et d'invention: découvrir les beautés cachées de
la nature, inventer un chemin à travers rocs et séracs,
brouillards et tempêtes. Elle oblige aux gestes précis, souples
et détendus jusque dans l'affrontement difficile de l'obstacle.
Ce sont là autant d'exigences qui favorisent la résolution de
caractère, cette capacité habituelle de décision qui s'éprouve,
se gagne et se corrige dans l'acte responsable, face au réel,
face à l'obstacle mesuré et vaincu.
La montagne contribue
encore à notre croissance humaine en nous aidant, avec ses
vastes panoramas, a nous situer à notre vraie place dans
l'univers. "Qui ne prend pas sa mesure d'homme à l'échelle de
l'univers est comme un adulte qui continuerait à ne connaître
que l'espace qui va de sa main à sa bouche... Par contre rien
n'assied un jugement comme de le dresser sur de fortes racines
de la terre au zénith... comme de camper sa vie en plein univers
et de toujours maintenir sous le ciel étoilé au-dessus de nos
têtes les perspectives familières de la vie quotidienne".
3. Nous partons vers la
montagne, parce qu'elle offre des conditions très favorables au
recueillement et à la réflexion. Avec le silence de ses vastes
solitudes austères, elle avive le besoin de recueillement et de
profondeur: elle nous creuse comme le sculpteur son bloc de
pierre pour nous débarrasser de notre suffisance informe et nous
révéler les véritables dimensions, les authentiques aspirations
de notre coeur.
Avec ses parois
abruptes et ses pics élancés, elle est une permanente invitation
à monter, une provocation à un continuel dépassement et favorise
la prière. Et le "pas de montagnard" crée un rythme apaisant qui
soutient la réflexion.
La vie sobre de cabane
nous apprend le détachement d'un certain confort plus souvent
tyrannique que libérateur. Et cette sobriété simplifie nos
relations, nous délivre de ces formules contournées d'une
politesse déchue parce que tout extérieure et formaliste.
Lorsqu'on est attaché à la même corde combien de masques
tombent, de façades s'écroulent, de barrières disparaissent.
Tout est plus cordial et plus simple parce que plus vrai.
Il y aurait beaucoup à
dire sur les amitiés que la montagne rend possibles, sur le sens
des responsabilités qu'elle éveille, sur le sens de l'accueil et
de la collaboration qu'elle éduque, sur les engagements qu'elle
prépare... Mais c'en est assez pour justifier notre départ vers
la montagne.
4. Départ à la
montagne, d'accord! Mais pourquoi pèlerinage en montagne?
Si le cadre qu'elle
offre à la réflexion et à la prière est si favorable, pourquoi
ne pas en tirer profit? De plus, puisque la montagne peut
contribuer de tant de façons à notre cheminement vers la
maturité humaine, exploiter ces richesses n'est-ce pas déjà
travailler à notre maturité chrétienne, s'il est vrai que la
maturité humaine est la condition providentielle de la maturité
chrétienne, celle-ci n'étant que l'indispensable et le plus
magnifique couronnement de celle-là!
5. Mais il y a des
raisons plus profondes. pour nous chrétiens, de pérégriner vers
la montagne. La montagne occupe une place de choix dans la
Révélation chrétienne, qui, étant historique, est aussi
géographique et topographique. Du mont Sinaï, à la montagne de
Jérusalem et du Calvaire, la distance géographique n'est pas
bien grande et pourtant elle enveloppe un itinéraire immense,
l'itinéraire des approches progressives de Dieu. Dieu a donné
rendez-vous à Abraham sur la montagne et sur la montagne, il
s'est révélé à Moïse. C'est vers la Sainte Montagne de Jérusalem
que Dieu a mis son peuple en branle à travers le désert. C'est
dans la montagne que le Christ se retirait pour prier; c'est là
qu'il aimait à rassembler ses Apôtres pour les enseigner. C'est
là qu'il proclama les Béatitudes et de là qu'il envoya les
Apôtres. C'est là, en haut, qu'il laissa éclater toute sa gloire
de fils de Dieu au jour de la Transfiguration et là encore qu'il
consomma son sacrifice.
En faut-il davantage
pour jeter sur les chemins de la montagne qui a soif du visage
de Jésus-Christ et qui est heureux de renouveler ses gestes, de
vivre à son tour les stations de Sa Route pascale vers le Père.
6. Il y a enfin la
pressante invitation du Protecteur des montagnards et des
alpinistes: St.-Bernard. A la suite du Christ, il est parti pour
la montagne; il nous y invite, nous y appelle, nous y entraîne.
Il est allé chercher ce dépouillement libérateur qui prépare la
rencontre avec le Seigneur. Sur les ruines des idoles, il a
dressé la croix victorieuse et l'autel du vrai sacrifice sur
lequel il s'est offert avec son Maître. A l'antre des voleurs,
que les voyageurs redoutaient plus que la tempête, il a
substitué la maison du pauvre où, depuis plus de 900 ans, le
passant est hébergé et d'où la prière hospitalière n'a cessé - à
travers toutes les tourmentes de l'histoire - de monter vers le
ciel pour soutenir la marche de l'Eglise.
Par lui, Dieu fit de la
montagne de Jupiter un lieu sacré, une terre sainte "que l'on ne
peut pas fouler sans être obligé de se convaincre qu'il faut la
quitter, elle, et toute autre terre et la terre tout court".
C'est vers cette montagne sanctifiée par Saint Bernard que nous
voulons pérégriner, parce qu'elle nous attire pour faire de nous
les confidents de son aspiration à rejoindre le Seigneur et ses
saints dans le repos du Père.
Nous aimons à revenir à
ce haut bivouac de la Route pascale pour puiser des forces au
"mystère dynamique enfoui comme un message incessant dans ces
pierres immobiles", autrefois abri des idoles et que l'ardeur de
St.-Bernard a converties en refuge du pèlerin et de la prière.
Comme elles, nos coeurs hésitants et encombrés, au contact du
saint se convertiront: la force de son exemple et la puissance
de son intercession sauront faire de nous des pierres vivantes
de la Maison de Dieu; avec Lui, notre guide, nous marcherons
vers l'unique Sommet avec tous nos frères, avec toute la
création, dans l'audace et l'adoration.
Renseignements
pratiques.
. . .
D. Exigences et
bienfaits d'un pèlerinage en montagne
1. Etre jeune de coeur
Le pèlerinage est le
propre de la jeunesse et en est le signe. La jeunesse n'est pas
une période de la vie. Elle est la capacité de réceptivité,
d'ouverture, d'accueil, d'émerveillement et d'ébranlement. Elle
est "une victoire du courage sur la timidité, du goût de
l'aventure sur l'amour du confort". Abraham était jeune à 75 ans
lorsqu'il partit et parce qu'il partit. Moïse, avec ses 85 ans,
était jeune lorsqu'il quitta l'Egypte. L'enfant prodigue, à
peine l'avait-il perdue, retrouva sa jeunesse lorsqu'il se leva
du bout de sa détresse" .
2. Aimer la montagne
Non pour y faire des
exploits, mais comme une école de la vie.
Du grand air pour nos
poumons, du calme pour nos nerfs, l'occasion de dégourdir nos
muscles et de maintenir notre corps bien entraîné. Assainir
notre imagination, l'enrichir des spectacles aussi beaux que
variés offerts par la montagne, nous mesurer avec l'obstacle et
découvrir nos limites et les accepter; apprendre à naître en
apprenant à nous connaître. Aimer la montagne pour y travailler
en équipe et acquérir le sens des autres, de la collaboration
et de la communion. Aimer la montagne comme lieu et moyen de
réaliser, par le développement de toutes nos possibilités
physiques et spirituelles, l'épanouissement de notre vocation de
chrétiens.
3. Avoir un minimum
d'entraînement
à la marche et à la
pratique du ski (pour les pèlerinages d'hiver). Nos itinéraires
sont en général assez longs, mais presque toujours doublés d'un
itinéraire plus facile pour les moins résistants ou moins
entraînés.
4. Aimer la vie
itinérante
de cabane, rude et
sobre et qui peut être une forme d'ascèse et une occasion de
rencontre.
5. Rechercher le
silence
Pas n'importe quel
silence, mais celui qui est recueillement et recueillement pour
une présence. Présence à soi d'abord. Savoir faire taire son
regard, sa langue, ses oreilles pour oser regarder en face,
loyalement sous le regard de l'Esprit. St. Bernard de Clairvaux
compare le bavard à un four à la gueule toujours ouverte qui ne
peut retenir la chaleur -la ferveur intérieure. Présence aussi
aux autres et à l'Autre Absolu, plus intime à nous-mêmes que
nous-mêmes et qui veut nous parler. Le silence est condition de
dialogue. II faut le rechercher et accepter de sortir au désert.
C'est ainsi que Dieu fit avec Abraham: ''Viens, marche, et je t
' expliquerai" . De même avec Moïse: "Pars dans le désert et je
te dirai à main forte et à bras étendu qui je suis" .
6. Abandon de sa propre
suffisance
A la recherche de
Quelqu'un, de son Père, le pèlerin est un appelé. Peut-être en
avait-il simplement entendu parler et il part à la recherche de
Celui qui l'inquiète et qui est déjà pour lui "une direction du
coeur". Peut-être avait-il cru être le témoin et le prophète de
la mort de Dieu... et il se met en branle simplement parce qu'il
éprouve cette imprévisible, cette incompréhensible tentation de
douter de la mort de Dieu. Peut-être se met-il en marche comme
la fiancée du Cantique "à la recherche de Celui que son coeur
aime" (Cant. 3, 1-3). Peut-être répète-t-il avec l'enfant
prodigue :"Je me lèverai.., j'irai trouver mon père"... sans
savoir s'il sera reçu.. L'important pour lui est de se lever et
de partir.
Peut-être se met-il en
marche à l'exemple d'Abraham partant avec son fils Isaac vers le
sacrifice (Gen. 22). Quel que soit son état d'âme, le vrai
pèlerin sait que sa route est une pénitence, une conversion, un
changement de direction, un humble retour vers Dieu, "la
recherche assidue et tremblante d'un Père", l'aveu de sa propre
indigence, le signe de son espérance.
7. Humilité vraie
Nous nous mettons en
marche vers un lieu assez éloigné: "C'est afin de reconnaître
l'élongation de notre exil ou de notre déportation, et qu'en
apprenant ce qu'il en coûte de marcher des heures durant, nous
puissions amèrement apprécier la distance qui nous séparait de
Dieu connu et aimé, mâcher et remâcher l'espérance d'être reçu
entre ses bras jusqu'à en faire saillir sur nos lèvres la saveur
d'un vrai repentir". Le pèlerin professe qu'il revient puisqu'il
marche; il confesse que Dieu est tout pour lui en cet instant,
puisqu'il marche. Il marche, donc il cherche, donc il trouvera
car il est écrit: "Cherchez et vous trouverez" (Mat. 7,7)
8. Purification
A l'exemple de Jacob
avant son pèlerinage à Bethel (Gen. 35, 1-2): "Otez les dieux
étrangers qui sont au milieu de vous"... Les dieux étrangers...
les valeurs, les biens, les beautés rencontrées qui nous ont
séduits... "Tant que l'on est des installés, l'horizon se
remplit de bibelots et se pétrifie, l'éphémère singe l'éternel
et le relatif prend le masque de l'absolu... le regard ne se
libère plus de l'insuffisante image pendue au mur, l'âme colle à
des formules souvent remplies de l'immense ennui d'une religion
asphyxiée". Le coeur s'installe dans l'imposture pour avoir
troqué sa vocation au dépassement et à 1' oblativité contre les
fausses sécurités et l'esclavage des objets jalousement aimés
(Cf. Phil. 2,6). LBs pharisiens, installés dans l'orgueil
fanatique de leur perfection, ne surent pas reconnaître le Fils
de Dieu.., Nous mettre en route au moins pour mériter la grâce
d'éviter leur aveuglement: dépaysement, sincérité, pauvreté.
9. Docilité
"Le déploiement de la
route favorise le déploiement du coeur, cette confession qui
n'en finit plus, cette tentative finalement désespérée pour se
justifier devant Dieu... Au fur et à mesure que l'explication se
déroule, elle s'embrouille, se contredit, s'entrecoupe de
silences, se débat encore, mais enfin l'évidence nous envahit:
nous ne sommes plus qu'un pauvre coeur dénudé sous le regard de
Dieu". C'est le fruit des kilomètres, des heures de marche: il
en faut pour permettre à la grâce d'user nos résistances
intérieures, pour mûrir notre sacrifice, comme Abraham celui de
son fils :"Abraham se leva tôt, sella son âne... et se mit en
route pour l'endroit que Dieu lui avait dit. Le troisième jour,
Abraham levant les yeux, vit l'endroit de loin" .
10. Disponibilité
Le vrai pèlerin se rend
disponible et le pèlerinage doit épanouir cette disponibilité.
"Car chercher Dieu revient à se laisser trouver par lui. Il nous
cherche, lui, plus ardemment que nous ne pouvons le chercher
nous-mêmes. Il veut provoquer ce contact avec notre liberté qui
nous obligera à prendre parti. Le pèlerin s'offre sur la route
comme une proie au Dieu qui le guette".
11. Prière
Prière vraie: parler à
Dieu sans contrainte, sans imposture, sans marchandage, comme un
ami à son ami, un fils à son père. Le pèlerinage doit nous
apprendre la saveur de ces humbles prières d'interpellation, de
supplication, de louange que sont les litanies, aux invocations
épelées une à une au rythme de la marche
12. Charité
Le pèlerin est "porteur
du Christ". Saura-t-il le faire reconnaître aux autres?
Saura-t-il le reconnaître derrière le visage de ses compagnons?
Charité du verre d'eau, de la poignée de main, d'un pas moins
rapide, d'un sac partagé, mille services de la cabane et de la
cordée, "mille liens qui libèrent l'amour accumulé en nous et
dont nous ne nous savions pas si riches". "Si la route est dure,
c'est afin que le coeur cesse de l'être. Si la route est
ouverture et accueil, c'est afin que le coeur le devienne". Et
alors peuvent se construire les solides amitiés dont la cordée
est le symbole efficace.
E. Nos ancêtres dans la
foi
1. Abraham
"Le Seigneur dit à
Abraham: "quitte ton pays, ta parenté, et la maison du père,
pour le pays que je t'indiquerai. Je ferai de toi un grand
peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom... Abraham partit,
comme lui avait dit le Seigneur. Abraham avait soixante-quinze
ans lorsqu'il quitta Hâron...
Abraham traversa le
pays jusqu'au lieu saint de Sichem, ou Chêne de Moré. Les
Cananéens étaient alors dans le pays. Le Seigneur apparut à
Abraham et dit: " C'est à ta postérité que donnerai ce pays". Et
là, Abraham bâtit un autel au 5eigneur qui lui était apparu. Il
passa de là dans la montagne, à l'orient de Béthel, et il dressa
sa tente... Puis de campement en campement, Abraham alla... (Gen.
12, 1-9)
2. Moïse
Moïse qui paissait les
moutons de Jéthro, son beau-père, et les avait amenés par delà
le désert, parvint à la montagne de Dieu: l'Horeb. Le Seigneur
se manifesta à lui sous la forme d'une flamme de feu jaillissant
du milieu d'un buisson. Moïse regarda: le buisson était embrasé
mais ne se consumait pas. Il se dit alors: "Je vais m'avancer
pour considérer cet étrange spectacle, et voir pourquoi le
buisson ne se consumait pas". Le Seigneur le vit s'avancer pour
mieux voir, et Dieu l'appela du milieu du buisson : "Moïse,
Moïse! "Me voici" répondit-il. Alors il dit : "N'approche pas
d'ici. Ote tes sandales de tes pieds, car le lieu que tu foules
est une terre sainte". (Ex. 3,1-5)
Au lever du jour, il y
eut, sur la montagne, des tonnerres, des éclairs, une épaisse
nuée, accompagnés d'un puissant son de trompe, et dans le camp
tout le peuple trembla. Moïse conduisit le peuple hors du camp,
à la rencontre de Dieu, et ils se tinrent au bas de la montagne.
Le Seigneur descendit sur la montagne du Sinaï, au sommet de la
montagne, et manda Moïse au sommet de la montagne. Et Moïse
monta" (Ex. 19, !6-20)
3. Elie
Il se leva, mangea et
but, puis soutenu par cette nourriture, jj il marcha quarante
jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu: l'Horeb.
Là, il entra dans la .grotte et y resta pour la nuit. Voici que
la parole de Dieu lui fut adressée, lui disant: "Sors et
tiens-toi dans la montagne devant Dieu". Et voici que le
Seigneur passa. Il y eut un grand ouragan, si fort qu'il fendait
les montagnes et brisait les rochers, en avant du Seigneur, mais
le Seigneur n'était pas dans l'ouragan; et après 1' ouragan, un
tremblement de terre, mais le Seigneur n'était pas dans le
tremblement de terre; et après le tremblement de terre un feu,
mais le Seigneur n'était pas dans le feu; et après le feu, le
bruit d'une brise légère. Dès qu'Elie 1'entendit, il se voila le
visage avec son manteau... Le Seigneur lui dit: "Va, retourne
par le même chemin, vers le désert"... (1 Rois, 19)
4. "La foi est la
garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités que
l'on ne voit pas. C'est elle qui a valu aux anciens un bon
témoignage ...
Par la foi, Abraham
obéit à l'appel de partir vers un pays qu'il devait recevoir en
héritage, et il partit ne sachant où il allait. Par la foi, il
vint séjourner dans la terre promise comme en un pays étranger,
y vivant sous des tentes. C'est qu'il attendait la ville
pourvue de fondations dont Dieu est l'architecte et le
constructeur.
C'est dans la foi
qu'ils moururent tous (les ancêtres) sans avoir reçu l'objet des
promesses, mais ils l'ont vu et salué de loin, et ils ont
confessé qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre...
Ils aspiraient à une patrie meilleure c'est-à-dire céleste.
C'est pourquoi Dieu n'a pas honte de s'appeler leur Dieu: il
leur a préparé, en effet, une ville",..! D'autres ont été
lapidés, sciés, ils ont péri par le glaive, ils sont allés, ça
et là, sous des peaux de moutons et des toisons de chèvres,
dénués, opprimés, maltraités, eux dont le monde était indigne,
errant dans les déserts, les montagnes, les cavernes, les
antres de la terre. Et tous ceux-là, bien qu' ils aient reçu un
bon témoignage à cause de leur foi, ne bénéficièrent pas de la
promesse: c'est que Dieu prévoyait pour nous un sort meilleur...
Voilà pourquoi nous aussi enveloppés que nous sommes d'une si
grande nuée de témoins, nous devons rejeter tout fardeau et le
péché qui nous assiège et courir avec constance l'épreuve qui
nous est proposée, fixant nos yeux sur le Chef de nôtre foi, qui
la mène à la perfection, Jésus"... (Hébr, 11)