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Editorial
René-Meinrad Kaelin |
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Des papes
au Grand-Saint-Bernard ? Jean-Pierre Voutaz |
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Pourquoi
le Pape va-t-il en Vallée d'Aoste pour ses vacances?
Klaus Sarbach |
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Le Pape
à Saint-Oyen. Francis Darbellay |
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Message
d'accueil de Sa Sainteté Benoît XVI.
Benoît Vouilloz, Prévôt |
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Le
pape, un homme comme un autre ?… Jean-Marie
Lovey |
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Le regard
du chanoine Hilaire Tornay |
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Le
regard de Frédéric Gaillard |
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Le regard
de Jacqueline Lattion, oblate de la Congrégation à
l'hospice. |
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La
démarche du chanoine Kull |
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Hsincheng :
l'église
s'est greffée sur une vieille souche. Gabriel Délèze |
Editorial
Chers amis
lecteurs,
Si je vous posais la
question : « Quel événement
vous a spécialement éclairés et réjouis pendant cet été
2006, peut-être
seriez-vous quelque
peu embarrassés pour répondre à la question, par pénurie ou
abondance de biens !! Nos chers confrères de l’hospice du
Grand-Saint-Bernard et de la Maison de Saint-Oyen, eux, n’ont
pas ce genre de problèmes… La réponse leur vient de suite à
l’esprit et surtout au cœur : l’événement qui a
illuminé et enchanté notre été 2006, c’est la visite privée
du pape Benoît XVI à Saint-Oyen et à l’hospice du
Grand-Saint-Bernard, en fin d’après-midi, le mardi 25 juillet.
Et par-delà nos deux communautés, c’est bien sûr toute la
famille religieuse du Grand-Saint-Bernard qui a été honorés et
réjouie par cette attention du Saint-Père.
Des papes
au Grand-Saint-Bernard ?
A l’occasion du
passage du Pape Benoît XVI au col et à l’hospice du
Grand-Saint-Bernard, le 18 juillet dernier, nous nous sommes
demandés quelles étaient les relations entre les Successeurs de
Pierre et la Congrégation des chanoines. Dans un premier temps,
nous avons cherché dans nos archives dans les listes de voyageurs
célèbres les papes qui ont transité par l’Hospice,
dans un dernier temps, nous avons cherché les actes pontificaux
de notre patrimoine relatifs à la bonté du Saint-Siège à notre
égard, c’est ce que nous présentons.
Passages des papes au
Grand-Saint-Bernard
Le premier pape à
franchir le Mont Joux serait Etienne II. Rome étant assiégée
par Astolphe, roi des Lombards, le pape emprunte ce col vers la
fin novembre 753 pour aller demander du secours au roi Pépin le
Bref. En 804, c’est saint Léon III qui traverse le Bas-Valais.
Il avait été à Mantoue pour procéder aux informations
canoniques au sujet d’une épée qu’on avait trouvée et
disait être celle du soldat Longin de l’évangile. Avec cette
dernière, Longin a percé le cœur du Christ en croix, et il en
est sorti de l’eau et du sang : l’eau de la purification,
du baptême et de la rémission des péchés ; le sang de sa
propre vie, le sang du sacrifice, le sang de l’eucharistie,
corps livré et sang versé pour la vie du monde. Le Souverain
Pontife a fait un détour pour voir Charlemagne, fils aîné de Pépin,
qu’il avait couronné empereur à Rome quatre ans plus tôt. Il
franchit le col du Mont-Joux à la mi-novembre et rencontre
Charles au monastère d’Agaune. A cette époque, il existait un
monastère saint Pierre de Mont-Joux, établi à
Bourg-Saint-Pierre et il est probable que le Saint-Père y ait
fait étape après avoir franchi les Alpes. Nous sommes là tout
au début de l’époque carolingienne où la religion chrétienne
sera le ferment d’unité de l’Empire. Cette unité de foi,
reconstruite après les invasions barbares qui ont mis fin à
l’Empire romain, c’est le régime de « chrétienté »
dont nous sommes les héritiers. C’est sous l’influence de
Charlemagne que le processus d’unification de la liturgie
s’est opéré afin que les gens de différentes localités
puissent prier ensemble la messe et l’office choral dont les vêpres.
A l’époque de
la fondation de l’Hospice au sommet du Mont-Joux par saint
Bernard, au milieu du onzième siècle, le pape saint Léon IX
effectue plusieurs passages sur le col, dont en mai 1049, à la
suite du Concile de Pavie. En septembre 1050, à la suite du
concile de Verceil, le Saint-Père passe à nouveau par là. Il séjourne
à l’abbaye de Saint-Maurice pendant trois jours et y célèbre
la mémoire des martyrs thébains. Cette époque est celle de la réforme
interne de l’Eglise, dite réforme grégorienne, où l’idéal
de sainteté se propage dans l’univers, c’est le développement
des chanoines, celui des moines, celui des paroisses.
Le 25 mai 1148, le
bienheureux pape Eugène III accompagné d’une nombreuse suite,
dont 14 cardinaux et un jeune clerc qui deviendra pape en 1191
sous le nom de Célestin III, consacre la nouvelle église
abbatiale de Saint-Maurice. Le 27 il est à Martigny, puis il
continue son chemin vers Rome dont il s’était soustrait
temporairement en raison de troubles qui agitaient la ville.
Après le 2ème
concile de Lyon (1274) et des négociations avec le roi de
Castille, le bienheureux pape Grégoire X remonte de Rhône
jusqu’à Lausanne pour y rencontrer l’empereur Rodolphe I de
Habsbourg (1218-1291). A cette occasion, le 20 octobre
1275 a
lieu la consécration de la cathédrale de Lausanne, une trentaine
d’année après son achèvement. Il a pris alors le chemin de
Rome et est décédé à Arezzo le 10 janvier 1276. Il n’a pas
pris le Grand-Saint-Bernard, mais le Simplon qui était à son
apogée (1250-1350) et il s’est probablement arrêté à
l’hospice dépendant de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem
dont la première attestation remonte à 1235.
Il semble qu’en
juillet 1306, Clément V ait passé par le Grand-Saint-Bernard.
Elu à Pérouge le 5 juin 1305 après un conclave de 11 mois, il célèbre
le début de son pontificat le 14 novembre de la même année à
Lyon. Ce pape déménage souvent pour fixer finalement sa résidence
à Avignon. C’est lors d’un de ses déplacements qu’il
s’arrête à l’hospice. C’est le dernier pape qui se soit
arrêté à l’hospice du Grand-saint-Bernard et cette
attestation est peu sûre.
Ce 18 juillet 2006, le Saint-Père Benoît
XVI prend une journée de promenade dans la Vallée du
Grand-Saint-Bernard. Il visite successivement le monastère bénédictin
« Regina Pacis » et nos confrères de Château Verdun
à Saint-Oyen (Aoste) avant de se rendre à l’hospice du
Grand-Saint-Bernard où il visite la communauté, célèbre avec
elle les vêpres à l’église, salue les passants et effectue
les visites habituelles sur le col, avant de rejoindre sa maison
de vacances valdôtaine. C’est le premier pape qui a comme but
de son itinéraire l’Hospice, ses prédécesseurs y ont
simplement passé durant leurs voyages.
Documents des papes en faveur du
Grand-Saint-Bernard
Une approche complémentaire
qui nous permet de mieux comprendre les relations entre le
Saint-Siège et la Congrégation des chanoines du
Grand-Saint-Bernard consiste à chercher dans nos archives les
documents pontificaux. Et il y en a plus de 150.
Pour les présenter, nous nous limitons aux plus anciens actes en
montrant la bienveillance du Saint-Siège à notre égard, puis
nous passerons directement aux papes du vingtième siècle.
Le premier
document pontifical conservé dans nos archives date du 7 mars
1156. Le pape Adrien IV confirme la donation de la maison appelée
Maison-Dieu à Troyes avec ses dépendances, faite par Henri,
comte de Troyes en faveur du prévôt et des frères de Mont Joux
(AGSB 4697). Suivent d’autres confirmations. Le 14 mars 1181, le
pape Luce III confirme les coutumes, droits et libertés concédées
à l’hospice de saint Bernard de Mont Joux par les comtes de
Maurienne d’Allinges. Il s’agit en particulier du droit d’échûte,
donné en 1125 par Amédée III de Maurienne. C’est le droit
d’enterrer les morts de la montagne, de célébrer des messes
pour le repos de leur âme et d’hériter de leurs affaires. Ce
droit a été reconnu par les autorités civiles successives
jusqu’à nos jours. Sa dernière confirmation par le pouvoir
civil date de 1936, date où le juge d’instruction Gard confirme
au Prieur de l’hospice le droit de reconnaître les morts en
montagne sans faire appel au médecin, hormis le cas de crime où
une enquête doit être ouverte par le pouvoir judiciaire suisse,
tandis que sa dernière utilisation a été faite lors du décès
du chanoine Lucien Droz en 1951.
Le 15 mars 1190,
le pape Clément III approuve la donation du bois de Ferret faite
par Thomas comte de Maurienne et marquis d’Italie le 24 mars
1189 (copies en AGSB 1339 et 1340). Il s’agit des arbres du fond
du val Ferret (Entremont, Valais) nécessaires à l’Hospice tant
pour les constructions, rénovations que pour le chauffage, ainsi
que la faculté d'établir le chemin le plus commode qui mène de
ces forêts à l’Hospice ainsi que le droit de pâturage pour
les bêtes employées au transport du bois. Ce droit très utile a
été utilisé jusqu’en 1895, date où la commune d’Orsières
l’a racheté aux chanoines (voir AGSB 1407).
Les documents les
plus majestueux sont les privilèges. Il s’agit des actes les
plus solennels de la chancellerie pontificale qui, pour le
Grand-Saint-Bernard, sont des confirmations de toutes ses propriétés.
A cette époque le pape et l’empereur étaient les garants de
l’ordre social du monde, les deux autorités incontestées.
Avoir des listes de propriétés confirmées par le Saint-Siège
était très pratique, car une clause précise que quiconque va à
l’encontre de ce qui est décidé risque l’excommunication, ce
qui veut dire que si une autorité civile confisque une propriété
du mentionnée dans le document, elle a six mois pour restituer le
bien volé et pour obtenir la levée de l’excommunication. Passé
ce délai, les sujets du voleur sont libérés de leurs serments
de vassalité et ce dernier perd par là tous ses biens. Le
premier privilège conservé est daté de Venise le 18 juin 1777.
Alexandre III confirme à Guillaume, recteur de l'hospice des SS.
Nicolas et Bernard de Mont-Joux et à ses frères 78 églises ou bénéfices
répartis entre Londres à la Pouille, au sud de l'Italie (AGSB
194). Il s’agit d’églises, d’hôpitaux (à comprendre
maison d’accueil), des granges (des grands ruraux) et des
maisons (sorte de greniers et de maisons pour les passants). Selon
ce document, le pape Eugène avait déjà écrit un privilège
semblable auparavant, mais il ne nous est pas parvenu. En 1231,
c’est le pape Grégoire IX qui confirme 84 propriétés, en
1286, Honorius IV confirme 86 propriétés, leurs successeurs
confirent leur protection à l’Hospice, sans réécrire la liste
des propriétés dont voici un aperçu :
- Sur l’axe de la route du Grand-Saint-Bernard, les
paroisses encore desservies par la Congrégation :
Bourg-Saint-Pierre, Liddes, Orsières, Sembrancher, Martigny,
Lens, du côté suisse, St-Rhémy, St-Oyen, Etroubles, du côté
italien du col. En vallée d’Aoste, nous avons encore les églises
de St-Jacques et de St-Bénigne en ville d’Aoste, celle de
Donas et l’hôpital de Châtillon. Plus au Sud, nous dénombrons
dans le diocèse d’Ivrée, cinq églises, une chapelle,
quatre maisons et un hospice, dans le diocèse de Turin trois
maisons, deux églises aux environs de Verceil. Au Nord, en
direction de Genève, les églises d’Aigle, Roche, Noville,
Corb, ainsi que l’hôpital de Roche.
- Dans le diocèse de Lausanne, les dépendances de
l’Hospice sont situées sur des points névralgiques des
axes du transit. A Vevey, carrefour depuis l’époque Romaine
(axe du Rhône et axe vers le Plateau Suisse), l’hospice
possède un hôpital et une grange. D’autres propriétés
vont en direction de Fribourg, dont l’hôpital de la ville,
en direction de Bulle, comme une maison à Semsales et les églises
de Lussy, Avry-devant-Pont, et Farvagny. Sur la route
Lausanne-Moudon, nous avons la maison de Montpreveyes, l’église
de Chapelle-sur-Moudon et l’hôpital à Moudon (dès 1234),
relais sur la route de Soleure. A Etoy, au Nord du Lac Léman,
ils possèdent une maison forte dont dépendent les sept églises.
A Lausanne, ils gèrent l’hôpital de Saint-Jean, qui
accueille les gens venant de Genève, du Jura ou du
Grand-Saint-Bernard.
- Dans le diocèse de Genève, sur la rive droite du Léman,
les chanoines possèdent les églises de Féchy et de St-Loup
(Vesoix), sur la rive gauche du lac, la maison forte de
Meillerie, puis de nombreuses propriétés sur l’axe Genève-Chambéry
dont la maison de Rumilly.
- L’hospice possède aussi des biens en Angleterre.
En raison des liens matrimoniaux entre la cour de Londres et
la famille de Maurienne-Savoie, Henri II Plantagenêt donne
aux chanoines dès 1158 plusieurs propriétés de valeur
(terres et manoirs). En 1177 le pape confirme ces dons. Sur
les routes partant de l’Angleterre, du Nord de la France, de
Paris ou des foires de Champagne pour remonter vers le
Grand-Saint-Bernard via Dijon, Pontarlier, le col de Jougne et
Orbe, s’égrènent naturellement des maisons du St-Bernard
dans les diocèses de Troyes, Langres, Sens, Autun et Besançon.
L’axe Besançon-Bâle avait aussi son relais à Ferrette…
Pour aller
rapidement dans ce survol historique, nous allons passet du 13e
au 20e siècle. Au passage, mentionnons que durant le
15e siècle, l’Hospice passe de la dépendance de
l’évêque de Sion à la dépendance immédiate du Saint-Siège,
ce qui rend encore plus étroits les liens entre la Congrégation
et la papauté, car la nomination de chaque nouveau prévôt est
depuis lors approuvée par Rome qui invite ensuite l’élu à
recevoir la bénédiction abbatiale que notre dernier Prévôt,
Mgr Vouilloz, a reçue à Martigny le 22 août 1992 des mains du
cardinal Schwery.
Du pape Léon XIII
(1878-1903), nous avons une photographie de grand format collée
sur un carton, avec une bénédiction apostolique personnalisée
de deux lignes de sa main, mais le documents n’est pas daté. De
Saint Pie X (1903-14) comme de Jean Paul I (1978), je n’ai pas
trouvé de document, mais des reliques de saint Pie X dans le
reliquaire des apôtres, exposé au trésor de l’Hospice. Benoît
XV (1914-22) a offert aux chanoines en août 1926 un de ses
portraits, par l’intermédiaire de son Excellence l'ex-ministre
d'Italie Micheli. Il y ajouté une note manuscrite bénissant l'œuvre
des chanoines auprès desquels il a reçu autrefois l'hospitalité.
Du pape Pie XI (1922-39), nous avons un exemplaire imprimé de sa
lettre apostolique de 1923 qui déclare saint Bernard parton des
voyageurs et des habitants des Alpes. Nous avons aussi un de ses
chirographes, c’est un billet écrit de sa main lors d’une de
ses entrevues avec le Prévôt Bourgeois (1888-1939). En 1930, le
cardinal Pacelli passe le Mont Joux. En 1938 il fait de même pour
représenter le pape Pie XI lors des festivités des 50 ans
d’abbatiat du Prévôt du Grand-Saint-Bernard, Mgr Théophile
Bourgeois. C’était le plus ancien abbé régulier de la chrétienté
auquel le pape Pie XI voulait rendre hommage en délégant son
secrétaire d’Etat. En 1939 le prévôt Bourgeois décède et le
cardinal Pacelli est élu pape. Il prend le nom de Pie XII
(1939-58). Le 25 juillet 1954, à l'occasion du 16e
centenaire de la naissance de saint Augustin, ce pape adresse aux
supérieurs des congrégations se réclamant de ce saint une
lettre qu’il signe de sa main. Nous l’avons soigneusement
conservée avec son enveloppe expédiée du Vatican Vers la fin de
sa vie, le pape Pie XII bénit le portrait de la Vierge de
Czestochowa (Pologne) qui a été offert à l’Hospice. En 1947,
le cardinal Roncalli passe le Saint-Bernard, il est élu pape en
1958 et prend le non de Jean XXIII (1958-63). En 1959, c’est le
cardinal Montini qui passe au Grand-Saint-Bernard, le futur Paul
VI (1963-78). Ce dernier, une fois pape, offrira à l’hospice un
calice à ses armes ainsi qu’un livre d’or qu’il dédicace
personnellement. A la fin du Concile, le Prévôt Lovey, père
conciliaire, reçoit un exemplaire des documents conciliaire avec
le billet écrit en latin « don du Souverain Pontife. »
Le cardinal Wojtyla, durant le concile Vatican II fait la
connaissance de Mgr Lovey et planifie une visite au
Grand-Saint-Bernard qui doit être annulée pour des raisons de
passeport lorsqu’il apprend que l’hospice est en Suisse et non
pas en Italie. Il signe avec l’épiscopat polonais une lettre
adressée au pape pour débuter la Cause de béatification du
Bienheureux Maurice Tornay. Il en signe une seconde avec tous les
évêques de Pologne. C’est une grande lettre d’amitié avec
les chanoines en raison de la dévotion envers la Vierge de Jasna
Gora. En 1993, le pape Jean Paul II (1978-2005) béatifie notre
confrère Maurice Tornay et nous donne l’acte de béatification.
En 1995, il ira jusqu’au col du Grand-Saint-Bernard, mais il
restera sur le versant italien, invitant les chanoines de
l’Hospice à venir le saluer dans son automobile. Enfin, ce 18
juillet 2006, le pape Benoît XVI passe à l’hospice du
Grand-Saint-Bernard et signe le livre d’or offert par Paul VI.
Cette rapide présentation
des visites des papes au Grand-Saint-Bernard et de leur
bienveillance à notre égard nous permet d’entrevoir
l’implantation de la Congrégation dans l’Eglise de Dieu. En
effet, nous avons reçu du Seigneur un charisme tout simple, celui
de reconnaître en chaque homme un frère, quelles que soient ses
convictions et ses actions. Prier le début du notre Père
« Notre Père qui es aux cieux » nous engage à
devenir témoins de la dignité de chaque être humain, créature,
voire enfant de Dieu, mon frère ou ma sœur en humanité. En
essayant de sauver du péril de la montagne de ces frères et sœurs
souvent inconnus, nombre de nos confrères on perdu leur vie dans
une avalanche. Aujourd’hui, les conditions d’accueil ont changé,
mais l’essentiel reste : dévoiler à l’autre son immense
dignité car il est enfant de Dieu. Les visites et écrits des
papes à notre égard sont si beaux dans cette perspective, car
ils approuvent de leur autorité apostolique ce charisme que nous
avons reçu et nous invitent à le vivre et l’approfondir dans
un enthousiasme renouvelé. Le chanoine régulier est appelé à
être un homme d’Eglise, un amoureux de l’épouse du Christ,
aussi, Très Saint Père Benoît XVI, nous vous remercions de
votre visite, et de votre prière qui viennent nous fortifier dans
notre vocation. Nous vous assurons de notre amour filial et de
notre prière fidèle.
Chne
J-Pierre Voutaz
Pourquoi
le Pape va-t-il en Vallée d'Aoste pour ses vacances?
Parce
que l'endroit s'y prête à merveille et que la collaboration
entre le Diocèse,
la Région Autonome
de la Vallée d'Aoste et les Forces de police fonctionne très
bien.
"Les
Combes du Pape" se trouvent à une vingtaine de kilomètres
de l'aéroport et de la ville d'Aoste, un "plat à
mi-coteau" en dessus de Introd, entouré d'une belle forêt,
facile à "encercler" pour la sécurité du Pape.
Dans
le "secteur privé" se trouve
la "Villa
" de
la "Famille
du Pape" avec vue directe sur le Mont-Blanc et un petit
chemin de promenade autour de la maison.
Dans
le "secteur extérieur" il y a une grande maison de
colonie de vacances où logent les collaborateurs, journalistes,
invités et policiers.
Devant
la Colonie il y a une grande place qui permet d'accueillir plus de
5000 personnes pour l'Angélus et peur servir de "héliport".
Klaus Sarbach
Le Pape à Saint-Oyen
On l'attendait depuis quelques jours ! En vacances deux
semaines en Vallée d'Aoste, ce cher Pape Benoît XVI
viendra-t-il, cette année, nous rendre visite à Saint-Oyen ? Si
ce n'est pas aux chanoines de Château-Verdun, du moins aux
moniales bénédictines qui sont cloîtrées et qui donc ne
peuvent sortir pour le saluer. On l'espérait vivement ! Le Pape
dans la Vallée du Grand-Saint-Bernard.
Pendant les vacances de l'année dernière, il a voyagé très
peu. Cette année, semble-t-il, il sort tous les après-midi. Le 7
juillet 2004 déjà, lors de son dixième séjour aux
"Combes" d'Introd, Jean-Paul II avait offert à nos
moniales et donc à nous tous, une visite – éclair, mais il n'était
pas descendu de la voiture, car sa santé était déjà bien minée.
Il est d'ailleurs décédé le 2 avril de l'année suivante.
Il semble que les Papes aiment la Vallée d'Aoste. Peut-être
parce qu'elle est belle, mais peut-être aussi parce qu'elle est
accueillante. Les valdôtains en effet sont fiers et heureux de
recevoir le Pape, mais ils respectent très bien ses vacances.
C'est cette discrétion qu'il apprécie beaucoup.
Alors cette année, Benoît XVI arrivera-t-il chez nous ? Le
18 juillet : demi – surprise ! Dans la matinée circulent des
voitures du Vatican et des policiers. Puis un téléphone :
"Cet après-midi, entre 16 et 19 heures, le Saint-Père sera
au Monastère "Régina Pacis" de Saint-Oyen, puis à
l'Hospice du Grand-Saint-Bernard. Mais silence ! Tenez le
secret" OK ! Secret !
Même
si, en dehors, quelqu'un a eu vent de l'affaire, à 16h00
finalement, au milieu d'une petite foule en attente, arrive le
Saint-Père à Château-Verdun. Il descend de la grosse voiture
d'un pas alerte, malgré son âge. Il salue le petit monde avec
beaucoup d'affabilité et se dirige à pied directement vers le
Monastère "Regina Pacis" où l'attendent en "céleste
trépidation" nos quatorze moniales bénédictines. Imaginons
la joie ! Au septième ciel ! Pour l'occasion est présente même
la Mère Anna-Maria Canopi
de "l'Isola San Giulio d'Orta", accompagnée d'une
quinzaine de moniales dont une dizaine de novices. Le Saint-Père
est resté une heure et demie chez elles. Imaginons encore les
larmes de joie !
Qu'est-ce
qu'il leur a dit ? Après les avoir remerciées pour leur témoignage
et leurs prières, il leur a expliqué qu'il avait choisi le nom
de Benoît pour continuer Benoît XV qui est le Pape de la Paix et
par amour de saint Benoît, le fondateur de l'Ordre bénédictin
et le Père de l'Europe (un choix très indiqué à notre époque
où notre Vieux Continent risque d'oublier son origine, c'est-à-dire
son âme chrétienne).
Vers
17h30, après une visite à la chapelle, il sort, au milieu d'une
foule enthousiaste. Il serre les mains, il caresse tous les
enfants, il bénit tout le monde. Puis il saute dans la voiture
qui l'emporte à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, tandis qu'il
est entouré de policiers et suivi de quatre chanoines de Château-Verdun
qui le retrouvent à l'intérieur même de la Maison mère !
Chanoine
Francis Darbellay
Hospice du Grand-Saint-Bernard, le 18
juillet 2006
Message
d’accueil de Sa Sainteté Benoît XVI
Très Saint Père,
Quel honneur, et, plus encore, quelle joie vous nous faites
d’avoir pris du temps sur vos vacances en Vallée d’Aoste pour
gravir « notre « montagne et venir, en pèlerin,
visiter notre Communauté !
J’ose dire « notre
montagne », puisque, depuis bientôt mille ans, ce col porte
le nom de notre fondateur, Bernard.
Bernard, qui
termina son pèlerinage terrestre en 1081, à Novare, peu après
avoir rencontré l’Empereur Henri IV et tenté de le dissuader
d’entrer en conflit avec le Pape Grégoire VII.
Et voici maintenant le Pape lui-même avec nous, dans cet
Hospice fondé par saint Bernard, sur le roc, pour l’adoration
du Seigneur et l’exercice de la charité, prévenante et active,
tout imprégnée du Christ :
« Hic Christus
adoratur et pascitur ».
Très saint Père, je vous souhaite la Bienvenue, à vous et
à tous ceux et celles qui vous accompagnent, tout particulièrement
Son Excellence, Monseigneur Francesco Canalini, Nonce apostolique
en Suisse, qui, il y a un mois, a présidé notre fête de saint
Bernard.
Je salue également
très cordialement Monseigneur Georg Gabstein, votre secrétaire,
ainsi que Monseigneur Dario Ruiz Meinardi, secrétaire de son
Excellence le Nonce.
Je vous
souhaite la Bienvenue, au nom de toute notre Congrégation du
Grand-Saint-Bernard, répartie en petites communautés locales, au
service des paroisses et de l’hospitalité, selon l’idéal de
saint Augustin, dont la Règle de vie fut choisie par Bernard et
ses compagnons.
Bienvenue plus
particulièrement au nom du Prieur et de la communauté locale qui
habite cette Maison toute l’année pour y exercer le beau ministère
de prière, d’accueil, d’écoute et d’accompagnement :
« Hic Christus
adoratur et pascitur ».
Ce n’est pas tous les jours que notre Maison accueille un
Pape. A en croire les historiens, cela ne s’est plus présenté
depuis le Pape Clément V, il y a exactement 700 ans ; c’était
en juillet 1306 !
En 1957, il
est vrai, logea ici Jean-Baptiste
Montini, le futur Pape Paul VI, alors cardinal-archevêque de
Milan. Mais aujourd’hui, le Pape lui-même !
Quelle joie
pour nous d’accueillir à
la fois Benoît XVI
et Joseph Ratzinger !
Sachez, très
Saint Père, que nous vous estimons, nous vous admirons, et,
surtout, nous vous aimons, d’une affection filiale et
respectueuse, portée chaque jour dans la prière, tout particulièrement
dans la célébration de l’Eucharistie.
+Benoît
Vouilloz, Abbé-Prévôt
Le
pape, un homme comme un autre ?…
On parle parfois des grands de ce monde. Mais qu’est-ce
qui fait la grandeur d’un être ? Sa vraie Grandeur ?
Est-ce son rôle, sa fonction ? A ce propos, le pape
exerce un rôle de premier plan. Il n’y a qu’un pape à la
fois pour le monde entier. Mis à part durant les temps de crise,
ceux notamment que connut l’Eglise au 14me Siècle
lorsqu’on vit pape
et anti-papes à Rome et en Avignon se quereller chacun prétendant
avoir la légitimité pour soi ! Et oui,
même quand un homme devient
pape, il reste un homme.
Sa
grandeur lui viendrait-elle de la noblesse de son lignage ?
C’est vrai qu’il y eut aussi des princes, des enfants de
familles influentes qui « montèrent sur le trône de St.
Pierre ». Mais l’histoire a connu dans toutes les cultures
et à toutes les époques des enfants qui ne furent pas forcément
grands parce que leurs parents l’étaient.
Parfois,
c’est après coup, après leur mort que l’histoire attribue à
tel ou tel personnage le qualificatif de
Grand.
Par
exemple, Alexandre fut Grand au IVème siècle avant notre ère,
non seulement dans sa Macédoine d’origine, mais
dans tous les territoires conquis devenus empire oriental.
Pour marquer sa grandeur, il fondera une ville capitale appelée
bien sûr Alexandrie.
Pierre,
le tsar, fut Grand pour la Russie du XVIIIème. On retient
facilement de lui la fondation de la superbe ville qui portera son
nom St. Petersbourg, mais on oubliera aussi facilement qu’il le
fit au prix de milliers de vie humaines ! Qu’est-ce donc
que cette grandeur ?
Or,
des papes furent grands : Grégoire le Grand. Un des écrivains
les plus admirés de son temps, théologien moraliste qui nous
laisse des commentaires fameux sur le livre de Job, des Homélies
et des Dialogues sur les Pères, une célèbre vie de St. Benoît
etc. Pape, grand par la
fécondité littéraire et la connaissance des Ecritures.
L’histoire associe à ce pape, non pas la fondation d’une cité
capitale, (qu’on aurait pu appeler Gregorstadt, il y a bien eu
Karlmarxstadt !), mais la création d’un chant d’église
qui depuis le Vème s. a élevé le cœur, l’âme et la vie de
tant et tant de fidèles vers la Beauté divine dont il
s’inspire. Ce chant est appelé
désormais « grégorien ».
Au
lendemain de la mort du pape, le 2 avril 2005
l’émotion collective avait dépassé toutes les prévisions.
Des millions de pèlerins, calmes, sereins, se recueillaient
devant cet homme qui indéniablement avait marqué leur vie durant
son long pontificat inauguré en 1978. Leur démarche déterminée
restait simple et spontanée. Si bien que les grands de ce monde
ont emboîté leurs pas quelques jours plus tard. La foule priante
avait invité les puissants de ce monde à prendre part à la
reconnaissance universelle envers Jean-Paul II. Peut-être est-ce
pour cela qu’au lendemain de ces jours-là un journaliste
appelait le pape polonais Jean-Paul II, le Grand ? Ce serait
l’œuvre accomplie qui ferait mériter à son auteur le nom de
Grand. Et Dieu sait que l’œuvre accomplie par Jean-Paul II est
d’envergure. A titre d’illustration on pourrait aligner les
milliers de km que ses voyages à travers le monde ont parcourus ;
les centaines de millions des personnes rencontrées au cours
d’un des plus longs pontificat de l’histoire. La défense
toujours prise de façon intrépide de la dignité de l’homme,
quel qu’il soit, et de sa liberté. Vraiment un homme grand que
le bien-aimé pape Jean-Paul II.
Et Benoît XVI ? L’élection du Cardinal Joseph
Ratzinger comme évêque de Rome à la suite du grand Jean-Paul II
en a surpris plus d’un. Là encore, des journalistes dont
certains se croient investis d’un charisme prophétique, lui ont
décerné des titres très peu aimables. Ils nous
annonçaient quelques catastrophes ! L’humble
catholique de la rue savait, lui, que l’Esprit Saint et
les cardinaux avaient choisi un homme pour ses qualités
personnelles actuelles et non au titre de ses fonctions et
responsabilités passées comme préfet de la Congrégation de la
Doctrine de la Foi. 264ème successeur de Pierre, Benoît
XVI a tout de suite laissé apparaître son identité la plus évidente.
Moins de 24 heures après le début du conclave, apparaissant au
Balcon central de
la basilique St. Pierre
, il a prononcé ces paroles significatives : « Chers
frères et sœurs, après le GRAND Pape Jean-Paul II, messieurs
les cardinaux m’ont élu, moi, simple et humble travailleur dans
la vigne du Seigneur. » Simple et humble n’était pas
une formule de circonstance. C’est bien cette impression qui se
dégage de la rencontre que nous avons eu la joie de vivre avec le
pape le 18 juillet dernier. Le nouveau pape après avoir accepté
son élection, malgré le poids de son âge avait
surtout pris le parti de compter sur l’aide permanente de
Dieu et sur notre prière. Il avait aussitôt précisé les
exigences pastorales et spirituelles qui se présentent à lui,
à savoir :
l’annonce
explicite de l’Evangile,
la
collégialité dans le gouvernement de l’Eglise,
la
recherche de l’unité des chrétien,
la
défense de la vie
la
poursuite du dialogue entre les religions
et
la promotion de la paix.
Ceci
suffit à nous faire comprendre qu’il n’invente rien, qu’il
n’a pas de programme à faire valoir, mais qu’en humble héritier
il se place dans une
double filiation : celle du Concile Vatican II et celle de
Jean-Paul II. Il va continuer à servir
la même Eglise
qu’il a servie comme jeune expert lors du concile
tout en se référant à son prédécesseur sans vouloir
l’imiter.
S’il
est entré dans son ministère de successeur de Pierre sans
programme autre que celui de vouloir servir, c’est par fidélité
à l’Evangile. Il
sait bien ce qui fait la vraie grandeur de l’homme :
« Celui
qui voudra devenir grand parmi vous, se fera votre serviteur (Mat.
20, 26) .»
Tout
comme il est entré dans son ministère sans programme, j’ai le
sentiment qu’il est venu chez nous sans intentions ou idées préconçues.
Il voulait partager un moment de notre humble quotidien d’une
fin d’après-midi d’été. C’est ainsi qu’au soleil déclinant,
nous avons ensemble pris le temps de chanter les vêpres. Comme
d’habitude.
Sauf
que cela se passait à l’église , comme on le fait lors des
grandes fêtes, plutôt qu’à
la crypte. Mais
ce jour-là n’avait-il pas la saveur d’une
grande fête ?
Bien
sûr qu’il y avait plus de monde que d’habitude, puisqu’à
partir de 16h15 nous avisions les passants de l’événement qui
allait se dérouler. Ceux qui le souhaitaient attendaient avec
nous l’arrivée du pape. Tous ont accueilli la bonne surprise
comme une grâce. Le chant des vêpres était celui d’un mardi
du temps ordinaire. Et chacun peut relire la parole de Dieu de ce
jour (Rm.12, 9-12) pour retrouver ce que Benoît XVI nous a
commenté au cours de son homélie. A la sortie des vêpres le
pape a fait comme tous les visiteurs qui viennent à l’hospice.
Il est entré dans la salle du trésor, s’émerveillant de
quelques belles pièces. Puis, un peu à l’étroit dans le
corridor rempli de monde, -on
se serait cru un dimanche ordinaire-, il a pris le temps de saluer
chacun des membres de
la maisonnée. Le
rythme habituel veut qu’après le temps de la prière liturgique
et celui d’un bonjour parfois hâtif
aux hôtes de passage, nous nous retrouvions autour de la
table commune, le pape nous y a donc suivi, j’allais dire comme
d’habitude ; comme un hôte habituel. En cercle au milieu
de la salle à manger, nous avons échangé
-trop brièvement- avec
l’hôte inhabituel. A peine eut-il pris un jus de fruit et un
petit gâteau, qu’il nous fut enlevé par un des responsables de
la sécurité vaticane, comme chacun de nous l’est régulièrement
à ce moment de plus grande intimité,
par le téléphone ou l’hôte de passage.
Il
fallait bien que le pape voie les chiens, pensaient ceux qui lui
ont préparé le parcours. Quel est le passant qui ne s’inquiète
pas du sort de ces animaux et ne souhaite les admirer un
moment ?
Donc
départ pour le chenil. Explications par le responsable du chenil
en poste ce jour-là. Etonnement de chacun à une rencontre aussi
simple ; les chiens, eux, n’ont pas eu un comportement de
circonstance. Les petits s’amusaient aux franges de la soutane
du visiteur en blanc ! Comme ils le font avec n’importe
lequel de ceux qui leur tendent une main caressante.
Avant
de prendre congé, le pape s’est prêté à une séance de
photos de famille à l’entrée de
la Promenade. Comme
tout le monde le fait à cet endroit, puisque, de ce point de vue,
le lac et le Pain de Sucre offrent une toile de fond idéale.
Puis,
ayant changé de chaussures, -mais
tout le monde le fait pour marcher dans la montagne, il a quitté
le site, partant à pied sur la Promenade, pour un moment de plus
grande solitude afin d’y réciter le chapelet. On voudrait
tellement pouvoir ajouter ici : comme tout le
monde ! Qui sait s’il n’a pas effectivement donné
l’idée à d’autres, puisque le lendemain, un homme de
passage, évoquant sa femme qui marchait
sur la
promenade des chanoines, nous disait en toute bonne foi : «
elle fait le chemin du pape. »
Il y a dans cet homme une simplicité, une humilité qui
nous touche et réjouit profondément . A les percevoir comme il
nous a été donné de pouvoir le faire ce 18 juillet, on a
vraiment envie de dire : « oui, cet homme est comme
tout le monde. »
Mais
il y avait dans cet événement
rare une telle émotion qu’intuitivement il me semblait
percevoir que ce que nous vivions était réellement GRAND. Sûrement
que derrière les apparences c’était Pierre qui, laissant le
troupeau dans la plaine, venait trouver ses brebis sur la
montagne.
Jean-Marie
Lovey
, prieur
Le regard du
chanoine Hilaire Tornay
En vérité,
j’étais plutôt curieux de revoir le théologien plusieurs fois
rencontré à Rome au cours de mon long séjour là-bas.
Nous
avions en commun une profonde admiration pour le Père Henri de
Lubac, jésuite, que quelqu'un a désigné comme un Père de
l’Eglise contemporaine. Je garde le vif souvenir d’une
rencontre précieuse entre toutes : Père de Lubac et abbé
Ratzinger venaient de quelque part en France. J’ai été invité
à les accueillir à l’aéroport de Fiumicino et nous avons
partagé un modeste repas ensemble, avant une réunion de la
Commission théologique dont mes hôtes faisaient partie tous
deux. Je suis resté frappé par l’étonnante simplicité et la
clarté de leurs propos de table. Malgré assurément le sérieux
des sujets abordés dont ils s’entretenaient durant leur déplacement,
ils n’usaient pas d’un langage d’initiés ni de savants -
qu’ils étaient pourtant
- et ils m’ont fait la grâce, comme à un ami plus jeune, de
m’admettre à leur conversation.
J’ai
tout à fait retrouvé ici la modestie dans le comportement, la
luminosité dans le discours, en un mot
l’authentique humanité de ce que Josef Ratzinger était
alors, de ce qu’il est devenu maintenant, notre cher Souverain
Pontife Benoît XVI.
Le
voilà donc venu en pèlerin jusqu’à notre vieil Hospice. A
notre surprise. Il a donc fallu le recevoir dans notre dénuement,
tels que nous sommes aujourd’hui. Et d’abord à l’église
pour la célébration des Vêpres . L’ancien mobilier est encore
là qui témoigne d’un passé plus luxuriant. Dans les vénérables
stalles, autrefois joyeuses d’héberger une bonne trentaine de
chanoines battant neufs , c’était tout juste 4 à 5 « chats »
par côté du chœur, moyenne d’âge 67 ans !
Et
encore, c’était un
jour exceptionnel : au « petit reste » du
Saint-Bernard était venue s’ajouter pour la circonstance la
communauté du Val d’Aoste, ainsi que deux autres confrères
vagabonds, qui se trouvaient là par hasard, en touristes.
Le
Saint Père a eu la délicatesse de ne pas relever cet aspect des
choses. Après la
lecture de la Parole de Dieu, tirée ce jour-là de la lettre de
s. Paul aux Romains… (12, 9-12)
Bon,
je vous le transcris pour que l’on sache de quoi l’on parle.
« Que
votre amour soit sans hypocrisie. Fuyez le mal avec horreur,
attachez-vous au bien. Soyez unis les uns aux autres par
l’affection fraternelle, rivalisez
de respect les uns pour les autres. Ne brisez pas l’élan de
votre générosité, mais laissez jaillir l’Esprit ; soyez
les serviteurs du Seigneur. Aux jours d’espérance, soyez dans
la joie ; aux jours d’épreuve, tenez bon ; priez avec
persévérance. »
Le
Saint-Père, spontanément, en français, a bien voulu nous
proposer un bref commentaire, personnel et adapté à la situation
un peu désolée tout de
même ; il n’a pas pu ne pas le voir. Il était
parfaitement à l’aise pour nous parler de l’affection
fraternelle, du respect mutuel, du libre élan de générosité
qu’inspire l’Esprit Saint. Ce n’est pas un secret, Benoît
XVI, durant ses études théologiques et depuis lors, n’a pas
cessé de fréquenter les écrits de notre Père s. Augustin. Cela
se sentait à l’évidence : nous venait à travers lui l’écho
d’une voix bien connue et filialement aimée. Le Pape s’est
fait augustinien pour cette petite famille qui s’efforce d’en
suivre la Règle.
Abordant
la dernière exhortation de l’Apôtre « aux jours d’épreuve »–
et nous y sommes sans aucun doute – « tenez bon ;
priez avec persévérance », Benoît XVI ne nous a pas suggéré
d’abandonner notre présence sur la montagne, laquelle peut paraître
obsolète aux yeux de beaucoup. Oui, il aurait pu nous dire
« Zachée, descends enfin de ton arbre ! ,
rejoins tes frères qui se fatiguent et s’usent à des tâches
pastorales autrement plus importantes. » Non,
le Pape, a plutôt porté sa pensée et la nôtre vers
l’intercession de Moïse à l ‘occasion du combat d’Israël
contre Amaleq. Je vous renvoie à ce récit du livre de l’Exode
(17,8-13). Josué et ses hommes sont dans la plaine aux prises
avec les Amalécites. Moïse est en prière sur le sommet de la
colline. Or tant que Moïse tenait ses bras levés, Israël
était le plus fort. Quand il les laissait retomber, Amaleq avait
l’avantage. Et
la suite. Les
deux compagnons de Moïse lui soutenaient les bras, l’un d’un
côté, l’autre de l’autre. Ainsi les bras de Moïse ne fléchirent
plus jusqu’au coucher du soleil, et Josué remporta la victoire.
Vu
notre faiblesse, le parallèle semble bien audacieux. Mais après
tout, le grand Moïse lui aussi était vieux ! Seulement il a
eu des compagnons plus jeunes pour lui tenir en haut les bras. En
conclusion, le Pape nous encouragea à persévérer dans notre rôle
d’intercession sur
la montagne. Et
nous, nous lançons à
l’entour un pressant appel à l’aide pour que la prière reste
vivante en ce haut lieu, tandis que la condition militante de
l’Eglise dans la plaine est plus que jamais d’actualité.
Hilaire Tornay
Le
regard de Frédéric Gaillard
Je retiens un mot qui résume ce que j'ai ressenti
lors de la visite du Pape à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard le
18 juillet 2006 : "simplicité". Sa Sainteté Benoît
XVI a d'abord partagé avec nous - tout simplement - la prière
des Vêpres (prière de l'Eglise universelle pour le monde
entier... et au nom du monde entier). Au milieu de cette prière
ecclésiale, il nous a encouragé à persévérer dans la prière
et l'accueil.
Au Pape Benoît XVI j'aimerais dire vraiment merci
d'être le Serviteur des Serviteurs de tout son coeur (Servus
Servorum) et cela de tout simplement.
Frédéric Gaillard
Le regard
de Jacqueline Lattion,
oblate de la Congrégation à l'hospice.
Dimanche
16 juillet, je prends un café avec quelques personnes qui se
rendent à Introd pour l’Angelus avec le pape. Je me dis
que ce serait sympathique d’y aller puisqu’il séjourne en
Vallée d’Aoste, mais bon, c’est la mi-juillet , il y a
beaucoup de monde sur le Col et ce n’est guère le moment de
partir rendre visite au pape !
Le
soir-même,
Jean-Marie Lovey
nous annonce la nouvelle : demain après-midi,
le Saint Père sera parmi nous ! Silence autour
de la table ! Le
prieur en profite pour nous avertir de la menace qui plane sur ce
projet . Le service de sécurité est formel, c’est une
visite privée, donc si un semblant de foule se forme ou si un
journaliste se pointe à l’horizon : le pape ne viendra
pas. Il faut
garder le silence .
La
visite est ensuite décalée d’un jour, ce sera mardi qu’il
viendra. La joie augmente mais augmente aussi le désir de la
partager, le désir d’appeler un proche, un absent,
juste dire « viens »,
même sans dire pourquoi. C’est difficile de résister,
mais nous avons promis. Le pape est en vacances, il a désiré
venir à l’Hospice du Gd-St-Bernard ; nous
l’accueillerons comme un pèlerin,
lui offrant le calme et le recueillement qu’il souhaite.
Calme
et recueillement…. mais, au fur et à mesure que les heures
passent, la maison ressemble de plus en plus à une fourmilière
.Aux visiteurs habituels qui
déambulent dans les couloirs se mêlent un nombre grandissant
d’hommes en costume noir et cravate, reliés entre-eux par de
mini-radios. Ils
observent tout ce qui se passe dans la maison.
En
début d’après-midi, Jean-Marie
réunit le personnel de la maison et les hôtes pour leur
annoncer
la nouvelle. Les
sourires et les regards ne sont pas tenus au secret, ils chantent
la joie des cœurs ; les passants de ce mercredi 18 juillet
garderont le souvenir d’une maison très joyeuse !
Chacun
s’affaire pour accueillir le Visiteur dont personne ne prononce
le nom ; des nappes sont disposées, des fleurs. A la
cuisine, le chef prépare un petit buffet digne d’un pape !
Puis
les cloches de l’église sonnent, elles annoncent que Benoît
XVI quitte Saint Oyen et fait route vers le Col.
Nous
nous rendons à l’église pour l’attendre. Nous pensons à
tous ceux qui nous ont précédé dans cette maison et qui se réjouissent
dans le ciel avec nous, à tous ceux qui ne sont pas là mais qui
se réjouiront aussi de notre joie puisque c’est cela la
communion des saints.
L’église
se remplit en silence.
Il
est presque 17 h 00 -
Benoît Vouilloz et
Jean-Marie Lovey
accueillent le
Saint-Père à l’entrée de l’Hospice. Ils entrent dans le chœur,
le pape s’agenouille sur le prie-Dieu disposé pour lui
tandis que le prévot et le prieur s’agenouillent sur les
marches de l’autel. Le Saint-Père prie quelques secondes les
yeux fermés puis il lève les yeux ; les voyant
à genoux devant lui, il quitte son prie-Dieu et se met à
genoux entre eux, sur la marche de marbre.
Ce
petit déplacement a
sans doute passé inaperçu, sauf
pour le garde qui a enlevé le prie-Dieu de velours, inutile ;
mais il est significatif de ce que vit Benoît XVI, de ce qu’il
souhaite dans l’Eglise : la simplicité.
Le
Saint-Père prie les vêpres avec nous et c’est très émouvant
de le voir ainsi au milieu de nous. Après la lecture de la Parole
de Dieu, il nous parle
tout simplement, sans note, en
français, presque
sans accent, nous
invitant à la persévérance dans la conversion quotidienne,
dans la prière de louange et d’intercession.
Ce qu’il dit est
ce qui habite son cœur et c’est pourquoi cela nous touche si
profondément.
Après
les vêpres, il salue les personnes de la maison et quelques
visiteurs puis nous
rejoint en salle de communauté. C’est aussi un temps fort pour
chacun de nous. Il y a tant de douceur dans son regard ! Il
s’enquiert de l’histoire de la Congrégation,
il s’intéresse, sourit et j’ai l’impression de rêver…je
vais me réveiller , me rappeler tous les détails, je me réjouis
déjà de raconter ce rêve. Et
non, c’est bien la réalité, il est là, si humble,
avec tant de douceur dans son regard.
Il faudrait que
le temps s’arrête un peu
pour bien prendre conscience de ce moment de grâce incroyable !
Mais
voilà, il va nous quitter après une dernière photo à l’extérieur.
Il doit aller vers les
chiens , avec le service de sécurité, avec nous. On l’emmène
ici et là, à droite et à gauche,
il se laisse conduire sans aucun mouvement d’impatience,
avec toujours cette même douceur.
Un
dernier signe de la main et il s’en va sur le petit chemin de la
source, le chemin des chanoines, en priant le rosaire.
Merci
Seigneur de nous avoir
donné Benoît XVI comme pasteur de l’Eglise !
Jacqueline Lattion
La
démarche
du chanoine Kull
IL
FAUT CHOISIR
LA VIE AVANT D
’ÊTRE MORT.
Pour
moi, l’événement le plus important de la visite du pape à
l’hospice a eu lieu au moment où Benoît XVI allait quitter
notre réfectoire pour
aller voir les chiens. C’est alors que j’ai pu lui
remettre personnellement la lettre que je lui avait écrite la
veille en apprenant sa venue.
Je
suis heureux de pouvoir vous parler ici de cette lettre qui, a
travers le pape, aimerait s’adresser à toute l’Eglise. Je ne
peux pas vous en donner tous les détails, mais je peux la
résumer en citant Jean Delumeau : « Je suis
profondément convaincu de la nécessité pour les Eglises
chrétiennes de réviser leur discours traditionnel sur l’enfer,
désormais rejeté par l’immense majorité de nos
contemporains. » Que l’on me comprenne bien ! Il ne
s’agit pas de nier la possibilité de l’enfer, ce qui
supprimerait notre liberté de pouvoir dire oui ou non à Dieu. Il
s’agit de réviser notre manière d’en parler… et vous
comprendrez facilement que cette question m’est apparue plus
importante à traiter avec vous.
Yvon
résume la position d'Origène et celle d'Irénée.
Je
pense comme saint Irénée depuis l’année 1976, alors que
j’étais encore au séminaire, que je ne connaissais pas saint
Irénée et que cette manière de penser l’enfer m’est apparue
une nuit comme une « révélation lumineuse », avec
toute la force de
la vérité. Depuis
, j’ai toujours rêvé de m’en expliquer auprès des
responsables de l’Eglise. L’occasion
était trop belle pour que je
la manque. J
’ai écrit une belle et longue lettre à Benoît XVI que j’ai
pu lui remette de main à main.Voilà
pour moi l'événement de cette rencontre avec notre pape.
Yvon
Kull
HSINCHENG :
l'église
s'est greffée sur une vieille souche.
"
Retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est
une terre sainte ", (Ex 3,5). Certains paysages, certains
phénomènes naturels ... nous élèvent spontanément vers le
Créateur. Des sanctuaires y ont été édifiés en l'honneur des
dieux. En maints endroits, le christianisme prolongea et sublima
ces anciennes pratiques religieuses. Ainsi, non seulement les
Romains, mais déjà avant eux les populations autochtones
rendaient un culte à leurs divinités sur le col ou s'élevera
par la suite l'hospice de Grand-Saint-Bernard. D'autres sites,
c'est l'histoire humaine avec son cortège de pleurs et de joies
qui les a rendus sacrés : :Bethléem, Nazareth, Golgotha...
La bourgade de Hsincheng a été fondée vers 1850 par des colons
chinois. En 1895, lorsque Taiwan fut cédé au Japon, Hsincheng
comptait trente et un foyers. Li Along, un maquignon chinois
originaire d'Ilan était le personnage le plus en vue. Il
s'était enrichi en faisant du commerce avec les aborigènes et
avait pris une femme Taroko comme seconde épouse. Ses
représailles et son habilité dans le maniement des armes sont
restées célèbres.
En 1896, les Japonais établirent une petite garnison sur un
terrain vague, au Nord de Hsincheng. Par suite d'un contentieux
avec les aborigènes, durant la nuit du 23 décembre 1896, Li
Along introduisit subrepticement dans le camp nippon une bande de
valeureux Taroko qui massacrèrent les treize soldats. Ce fut le
début des escarmouches entre Tarokos et Japonais qui durèrent
dix-huit ans.
Retranchés dans les montagnes sauvages, les Taroko se croyaient
invincibles. Des années durant, les Japonais préparèrent
minutieusement l'assaut final. En mai 1914, suivant les
principales voies de pénétration connues, une armée de vingt
milles hommes attaqua les Taroko qui ne comptaient qu'environ
trois milles combattants. Apres deux mois de résistance
acharnée, les Taroko durent se soumettre et ainsi prit fin a
Taiwan la chasse aux têtes qui durait depuis des centaines
d'années, voire des millénaires.
A Hsincheng, a l'endroit où en 1896 avaient été tués et
enterrés les soldats japonais, on éleva une stèle
commémorative. Sur le terrain avoisinant, face a l'entrée des
gorges Taroko, les Japonais construisirent un sanctuaire-
mémorial en l'honneur des preux qui avaient versé leur sang pour
pacifier Taiwan. Quelques années plus tard, on y aménagea un
sanctuaire d'importance provinciale, avec trois portiques
(torii en japonais)
Le premier torii est orienté vers le pays du soleil levant
et nous conduit à l'emplacement du camp japonais
d'autrefois. Au deuxième torii, l'allée fait un angle à nonante
degrés et s'oriente vers les gorges Taroko, vers le nord-ouest.
Au troisième portique, un escalier à trois marches nous
introduit à la première terrasse gardée par une paire de
"lions mythiques". Sur la partie droite de ce terre -
plein, en 1959, nos confrères ont construit notre maison
centrale.
Un nouveau escalier à trois marches, gardé lui aussi par une
paire de lions, nous amène au sanctuaire proprement dit. Au
centre se trouvait le "pavillon des cérémonies ".
C'est ici que les dévots présentaient leur respect aux héros
nationaux. A l'arrière, un escalier à trois marches nous conduit
à une petite plate-forme, puis un autre à six marches nous fait
parvenir au sommet du tertre où s'élevait le mémorial à
proprement parler. Le mémorial et le pavillon des cérémonies
ont été détruits après le départ des Japonais en 1945.
Durant une bonne dizaine d'annees, le sanctuaire profane et
saccagé devint un terrain vague où venaient paître quelques
buffles..Personne n'osait s'établir sur ces terrains car, selon
les croyances locales, celui qui expulse des défunts ou des
divinités sera soit buriné par la maladie, soit privéde
progéniture.
En 1954 , le Pere E. Barreau commença l'apostolat à Hsincheng et
s'établit dans une maison japonaise au centre du bourg. Par
suite, nos confrères cherchèrent un endroit plus vaste et mieux
adapté aux différentes oeuvres et activités. Comme le Père F.
Fournier avait fraternisé avec plusieurs autorités politiques
locales, on lui proposa, d'abord de louer, puis d'acheter les
terrains où s'élevait l'ancien sanctuaire japonais. Plusieurs
bâtiments furent édifiés : jardin d'enfants (1956), presbytère
(1960), église (1966), dispensaire (1970), centre d'apprentis
(1973), couvent des Soeurs Sainte-Matthe (1986). Cependant,
l'espace central du sanctuaire fut préservé.
En 1959, lors de la construction du prieuré, l'ancien mémorial
dédié aux héros japonais fut transformé en sanctuaire marial.
Dessiné par le Père Coquoz, l'oratoire garda son ouverture sur
les gorges Taroko, conservant ainsi la symbolique de l'ancien
sanctuaire. En
1982, l
'esplanade fut réaménagée et devint le "jardin de la
Sainte-Mère". Ainsi, désormais, plutôt que de vénérer le
courage de ceux qui sont morts les armes en mains, nous chantons
avec Marie :" mon esprit tressaille de joie en Dieu mon
Sauveur..., il a déployé la force de son bras ... et élevé les
humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches
les mains vides." (Lc.1,46-53)
En 1965, nos confrères construisirent l'église. Ils optèrent
pour une construction extérieurement assez neutre et qui fait
songer a un navire qui surgit de l'océan: la barque de Pierre
s'est arrêtée à Hsincheng ! Avec ses lignes élégantes et
sobres, l'église s'intègre très bien dans le site historique.
Par un heureux hasard, elle est orientée vers l'ouest, vers
Jérusalem. Avec ses murs dissimulés sous la vigne vierge,
pour certaines personnes, elle fait penser à l'arche de Noé,
signe de vie et d'espoir pour l'humanité de demain. Après
avoir franchi la porte d'entrée, des amis bouddhistes ont dit
avec admiration :" le vaisseau du dharma " celui qui
conduit les âmes au pays de l'ouest, au paradis.
Pour donner une nouvelle unité a l'ensemble, sur le deuxième
torii, on plaça l'inscription : "église catholique".
On restaura également l'allée centrale et les lampadaires
japonais. Passer sous un torii, s'est s'éloigner du profane pour
entrer dans un espace sacre. Et, comme à Hsincheng il y a trois
torii a franchir, on va essayer d'entrer en relation avec le Dieu
trois fois Saint. Dans un sanctuaire shinto, l'agencement de
l'espace est tout aussi important que les constructions à
proprement parler. Les torii, l'allée et les escaliers deviennent
de plus en plus petits, soulignant ainsi l'effet de perspective.
Depuis l'entrée du deuxième torii, on a l'impression que
l'allée se prolonge jusqu'a l'entrée des gorges Taroko. Au
troisième torii, on entre dans le ballet cosmique: les vieux
arbres éèvent leurs rameaux vers le ciel; maîtres des espaces
aériens, les oiseaux viennent se percher sur les torii; de la
bouche des "lions mythiques" jaillit la symphonie de
l'univers. A l'entrée du jardin de
la Sainte Mère
, un couple de lions de pierre exécutent la danse de la vie: la
patte posée sur le globe, le lion rugit, conquiert les espaces
vitaux et fait régner l'ordre; en face, la lionne, bouche ouverte
pose sa patte sur un lionceau qu'elle protège selon son coeur de
mère. Sur nos têtes, les longues branches de pin encadrent la
voûte céleste. Devant nos yeux, au sommet du tertre, un
peu sur le côté, les mains jointes, Marie Immaculée laisse à
l'Invisible la place d'honneur et joint ses prières à nos
souhaits.
Des années durant, nous avons lutté pour conserver ces vestiges
historiques. Ainsi, pour éviter que les torii ne soient abimés,
nous avons dû les transformer un peu. Heureusement, depuis une
vingtaine d'années, l'allergie gouvernementale anti-nippone est
passée. Dès lors, certains taiwanais s'intéressent à leur
passé et désirent conserver leur patrimoine historique, aussi
sont-ils très heureux de constater que l'église catholique a
protégé et utilisé à bon escient le site où se trouvait le
sanctuaire shinto de Hsincheng. Des années durant, nous
avons œuvré à faire connaître et aimer cet endroit
merveilleux. D'un commun accord, nous avons entrepris les
nombreuses démarches pour qu'il soit officiellement reconnu et
protégé. En février 2005, nous avons eu la joie de recevoir une
lettre envoyée par le gouvernement de Hualien qui nous
communiquait que le site et les vestiges de l'ancien sanctuaire
shinto de Hsincheng ont été classés "monument d'importance
historique", sous la responsabilité de l'église catholique.
En ce soir de fin d'été, avant de m'étendre sur mon lit, une
fois de plus je vais m'assoir à l'entrée du jardin de
la Sainte Mère. La
soiréee touche à sa fin. Le terne scintillement de quelques
étoiles a bien de la peine à se frayer un chemin à travers la
sombre ramure des pins, mais, aux pieds de Marie, une petite
bougie se consume et réchauffe la nuit.
La voie du souvenir s'ouvre et le jardin de
la Sainte Mère
s'anime. D'abord arrivent les aborigènes qui, à l'aube des
temps, passèrent par ici, recherchant du gibier. Se présentent
ensuite ceux qui y plantèrent les premières patates douces. Aux
colons chinois se mêlent les Tarokos qui s'y faufilèrent
furtivement, en quête de têtes de soldats japonais. Les
décapités parlent de leur bravoure aux nombreuses personnes qui
viennent y présenter leur respect. Les dévots lèvent leur
regard émerveillé vers les cieux... Le visage apaisé et les
yeux pétillants comme les étoiles du firmament, tous se parlent
avec estime, admiration et respect.
Ma mémoire me ramène à la multitude de gens que j'ai rencontré
ici, aux pieds de Marie. Les pèlerins chantent leurs hymnes
d'action de grâce et y
exposent leurs besoins. Des dévots paiens s'inclinent
profondement devant Marie. Des ecclesiastiques passent en vitesse
et esquissent un geste de salutation. Arrivent ensuite quelques
écoliers qui ont décidé de "sécher" quelques cours
ou qui ne sont pas pressés de rentrer chez eux. Sous l'influence
de la drogue ou de l'alcool, quelques paumés font étalage devant
Marie de leurs talents de saltimbanques. Des amoureux se content
fleurette et, parfois, ont des contacts un peu trop intimes.
Epuisées ou déprimées, certaines ames sont en qeete d'un
nouveau souffle de vie. Aux touristes avides de tout voir dans le
plus bref délai, se succèdent quelques personnes venues ici se
reposer un instant auprès du Seigneur... Alourdies, mes
paupières se ferment un instant et me dévoilent un coin du
Paradis.
Gabriel Délèze
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