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Chers amis lecteurs,
Ce numéro 2, de mai
2007, est plutôt panaché, Mais à travers tous ses articles traitant de
sujets divers, on peut dégager comme un fil rouge, un thème
commun.,celui de la mémoire, de la reconnaissance. Oui, dans ce numéro,
nous rendons hommage d’abord à Mr. le chanoine Gérard Payot. Une crise
cardiaque, aussi subite qu’inattendue, l’a emporté vers sa demeure
d’Eternité le 8 novembre 2006. La densité et la variété des hommages
qui lui sont rendus attestent la richesse et le rayonnement de sa
personnalité. Hommage et vénération aussi pour nos frères et sœurs
chrétiens du Tibet, morts pour le Christ. C’est la 2ème
partie de l’étude sur les martyrs chrétiens du Tibet par notre confrère
Alphonse Savioz, missionnaire retraité mais toujours aussi fan du Tibet.
L’article du chanoine Noël Voeffray nous donne un écho de la rencontre
importante des confrères du Grand-Saint-Bernard, à Orsière, le mercredi
7 février, rencontre qui nous a permis de redécouvrir la belle figure du
bienheureux Maurice Tornay et de nous engager davantage à le faire
connaître et prier autour de nous. Enfin, la visite de nos amis jeunes
prêtres valdotains, accompagnés par leur évêque, a réchauffé, si
nécessaire, les relations entre la Vallée d’Aoste et notre diocèse ; les
multiples rencontres et échanges avec nos communautés locales nous ont
permis d’honorer nos racines valdotaines et de nous rappeler le beau et
long passé des premiers siècles de notre Congrégation, où chanoines
valdotains et valaisans étaient soudés dans une même famille religieuse,
sous le patronage de saint Bernard, archidiacre d’Aoste.
Faire mémoire du passé
, oui mais pour illuminer le présent et construire l’avenir. Les arbres
les plus solides, au meilleur ombrage et aux plus beaux fruits, ne
sont-ils pas ceux qui ont les racines les plus profondes.
Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur
En hommage au chanoine Gérard Payot…
.Le
message de Mgr. Jean-Robert Allaz, vicaire épiscopal.
C’est au
Seigneur que je viens dire toute la reconnaissance de l’Eglise
Catholique du Canton de Vaud pour le ministère du Chanoine Payot et
ceci, dans une immense action de grâces.
Tout d’abord, parce qu’il avait une belle et grande culture, mise en
valeur par sa foi et son témoignage, que l’un n’allait pas l’autre. Il a
aimé le canton de Vaud et Lausanne tout particulièrement, il a non
seulement côtoyé, mais aimé les habitants de ce canton. Il était surtout
un personnage de référence dans la vie catholique. Il a aimé
l’enseignement, celui des vraies valeurs chrétiennes et humaines. Il a
dirigé le collège de Champittet comme un père, au milieu de ses
confrères chanoines et d’autres prêtres, d’un multitude de professeurs
et d’élèves, sans oublier le défilé d’un nombreux personnel. Il était un
prêtre aimant et aimé.
Dans la vie publique à Lausanne, il faisait bon le rencontrer au gré
d’une manifestation culturelle, d’une réception de politicien – ancien
élève ou père d’élève -, d’une conférence...il avait à cœur de partager
la vie d’une Eglise présente aux divers milieux de vie. On le
connaissait bien le Chanoine Payot, avant les évêques ou d’autres
responsables de l’Eglise, malgré sa modestie.
Notre reconnaissance, celle du Vicariat Episcopal et de la Fédération
des Paroisses catholiques du Canton de Vaud, va bien sûr à l’égard de sa
grande disponibilité au Conseil de l’Eglise, aux divers conseils ou
autres comités où son intelligence et son sens pastoral ont apporté un
précieux appui ; la collaboration avec lui était fraternelle et
courtoise à la fois, sa connaissance et son respect des uns et des
autres, dans la diversité des ministères et des charges, a permis de
dissiper certains conflits, d’apaiser les esprits et de mettre un peu de
baume dans les cœurs lors de tensions .A l’image de la vie des familles,
la grande famille de l’Eglise n’évite pas ces problèmes. . Vous
comprendrez qu’aux Mouettes, maison de l’Eglise, tout le monde l’aimait.
Il rougit certainement de m’entendre, mais c’est la vérité.
En fin connaisseur du canton de Vaud, il a mis toute sa disponibilité –
et plus spécialement depuis qu’il avait quitté la direction de
Champittet –au service de l’œcuménisme, aspect incontournable de la
pastorale vaudoise. Ayant répondu présent à de nombreux comités,
multipliant les contacts entre les Eglises Chrétiennes et les
passerelles de l’interreligieux, il n’est sans aucun doute pas étranger
au déverrouillage des portes de la cathédrale, pour la célébration
annuelle d’une Messe. Il a partagé un ministère d’unité.
Le Chanoine Payot, c’est le Seigneur qui a de la chance de l’avoir
rencontré et accueilli par ces mots : « Bon et fidèle serviteur, entre
dans la joie de ton maître ! »
Jean-Robert ALLAZ, Vicaire Episcopal, témoignage donné pendant la
messe de sépulture à Martigny, le 14 novembre 2006.
L ‘hommage du Collège Champittet
(témoignage
donné par le Recteur actuel du Collège, à la messe de requiem, célébrée
à Champittet, le 20 novembre 2006)
Nombreux sont à Champittet ceux qui ont mieux connu le Chanoine Payot
que moi. Pourtant, depuis mon arrivée au printemps 2002, il m’a rendu
régulièrement des visites au Collège, et ce sont ces visites qui me
permettent aujourd’hui de lui rendre hommage.
Une si riche personnalité ne peut bien sûr pas se résumer en quelques
mots. Je crois cependant qu’on peut mettre en évidence quatre aspects
dominants qui ont rendu le Chanoine Payot si rayonnant et marquant pour
son entourage.
Il y a tout d’abord cette brillante intelligence, toujours en éveil,
capable de comprendre les hommes et les événements, de marquer par la
pensée et par les actes le moment présent et de planifier l’avenir. Ses
32 ans années de rectorat à Champittet ont été placées sous le signe de
(cette brillante intelligence.
Il y a ensuite cette dimension humaine faite d’amour du prochain, de
générosité, de bonté, cette volonté d’être au service des jeunes qui lui
étaient confiés, de donner sa pleine mesure dans sa fonction de recteur,
de permettre aux plus faibles de se renforcer, d’inciter les plus forts
à l’humilité et au partage.
Cette dimension humaine qui l’a porté à faire de Champittet un lieu
d’accueil et d’ouverture où se mêlent l’exigence scolaire, la pratique
de la foi, l’intérêt pour la culture, le bien-être à travers le sport,
l’apprentissage de la vie en communauté.
Et puis, le Chanoine Payot, c’est aussi un homme de courage, au sens
noble du terme. Courage de défendre ses idées, de transformer ses
paroles en actes, d’assumer les situations difficiles, de choisir et
décider sans démagogie, courage d’influencer les événements, de faire ce
qui est juste, courage de déplaire quand le bout visé n’est pas compris
de tous, courage de permettre à ceux qui vous entourent de s’exprimer et
de vous contredire.
Je me souviens à ce propos d’une période assez difficile durant
laquelle nous avions décidé avec Roland Lomenech de ne plus collaborer
avec les frères de St-Jean, dont nous ne remettions pas en question la
spiritualité, mais leur capacité à s’intégrer à la vie communautaire de
Champittet. C’est une période qui m’a amené à rencontrer fréquemment le
Chanoine Payot. Il m’avait dit : si vous prenez cette décision en plein
accord avec votre conscience, vous aurez tout naturellement le courage
d’assumer toutes les turbulences et les pressions auxquelles vous serez
confrontés.
Cette formule illustre parfaitement le courage et la détermination qui
l’ont guidé dans sa carrière.
Enfin j’aimerais rendre hommage à l’homme d’église, à l’homme de foi. Il
a été un partisan et un fin connaisseur de l’œuvre de Saint-Augustin,
celui dont on dit qu’il fut le docteur de la grâce. Comme
Saint-Augustin, il ne s’est pas contenté d’une vision manichéenne du
monde, dans lequel n’existeraient que le bien et le mal, la beauté et la
laideur, la puissance et la faiblesse. Au contraire, sa formation de
théologien et de philosophie, ses convictions religieuses et morales,
ses prières et ses méditations dans le désert l’ont conduit à s’engager
pour un monde d’ouverture, de nuances, un monde dans lequel tout homme
s’épanouit par la grâce de Dieu.
Qu’il repose en paix.
Christian Fluhr,
directeur général
Un grand patron
Si
au moment de prendre congé de sa fonction de Recteur en 1992, le
chanoine Gérard Payot soulignait l’importance du travail en équipe dans
la santé et le succès du Collège, la justice exige aujourd’hui de
préciser que lui-même en a été un acteur déterminant. Ayant assuré le
rectorat du Collège Champittet pendant 32 ans, c’est-à-dire pendant près
d’un tiers de l’existence de l’établissement fondé en 1903, il en aura
été une figure emblématique par la durée, par l’action et aussi par
l’esprit qu’il aura su insuffler et maintenir.
Peu de personnes savent que lorsqu’il a accepté de prendre en mains, en
1960, une institution en bonne santé, dotée du « nouveau collège » par
son prédécesseur le chanoine René Berthod, c’était à une condition :
l’engagement de sa sœur Mademoiselle Marie-Noëlle Payot comme secrétaire
de direction ! Son premier acte de management révélait déjà sa science
de la gestion des ressources humaines puisque « Marie-No » - mémoire
vive sans ordinateur ! - allait l’accompagner durant tout son rectorat
et épauler ses successeurs encore plusieurs années de toutes ses
compétences et sa disponibilité.
Sur le plan académique, après des années de cohabitation entre les
sections Latine et Commerciale, l’offre de Champittet s’est étendue aux
sections Scientifique, Moderne et Socio-Economique dans les années 1970.
Le Collège s’est aussi ouvert à la mixité en 1984, même si la culture de
l’établissement est restée longtemps imprégnée de son historique
d’« institut pour jeunes gens », avec une place importante réservée au
sport. Très sportif lui même, le chanoine Payot a participé à plusieurs
éditions de la fameuse course Morat-Fribourg et c’est à lui que nous
devons les terrains de tennis en synthétique et la bulle qui les protège
en hiver. L’attention à l’évolution de la société civile et de ses
attentes est ainsi un point fort du rectorat du chanoine Payot, sans
lequel Champittet n’aurait pu devenir – et rester ! – une des
principales écoles privées de Suisse Romande.
Son Recteur a également participé à de très nombreux groupes de travail
avec les autorités publiques, civiles et religieuses, contribuant
largement à étendre par là aussi la réputation du Collège. Il a
notamment présidé le Groupement Romand des Ecoles de Maturité à sa
fondation en 1980. Il a encore participé à la fondation de la Fédération
Suisse des Ecoles Privées en 1990. Il a conçu avec les maîtres de
Champittet deux documents très importants qui sont la charte du Collège
– texte de référence toujours d’actualité - et une convention collective
qui a pu inspirer celle aujourd’hui en vigueur pour l’enseignement privé
dans le canton de Vaud. Enfin, quand la congrégation a estimé qu’elle ne
pouvait plus assumer la direction du Collège et a confié celle-ci à des
laïcs en 1998, il a joué un rôle important en contribuant, par son
active participation aux conseils d’administration, à lancer Champittet
dans une nouvelle page de son histoire sans renier son identité.
Cette attention aux autres et ce souci constant de préparer l’avenir du
Collège, dans une mission comprise comme un service, il n’est sans doute
pas inutile de les contextualiser dans la belle tradition des chanoines
du Grand-Saint-Bernard d’aimer et de nourrir le Christ dans le service
du prochain. Celle-ci a ainsi été vécue dans son expression propre à
Champittet dont le Recteur a parfois su accueillir des élèves et des
maîtres rejetés de partout ailleurs.
La
vocation du partage fut aussi chez le chanoine Payot celle de
l’enseignant de philosophie et de l’amoureux de l’Italie qu’il a
su faire découvrir et aimer par ses commentaires avisés à de nombreux
élèves lors de voyages culturels. C’était encore celle du prêtre qui a
béni de nombreux mariages d’anciens et célébré de nombreux baptêmes de
leurs enfants, qui a dû aussi partager la peine quand est venu le temps
du deuil et du doute après la fatale avalanche de 1991. L’émotion
impossible à contenir au moment de l’homélie a montré alors que derrière
le chef, il restait un homme dont l’intelligence subtile, rompue aux
exercices de la dialectique, se doublait aussi d’une grande sensibilité,
d’une intelligence du cœur.
Les dix-sept plus anciens professeurs
œuvrant aujourd’hui au Collège, qui ont été engagés par lui, se
souviendront toujours de ces moments douloureux mais aussi de ceux, plus
joyeux, qui prolongent aujourd’hui encore l’influence du chanoine Payot
sur notre école dont il a défini les deux piliers du projet
pédagogique : le sens de l’effort et le respect d’autrui. Ces deux
piliers, on peut admettre que le chanoine Payot a su les mettre lui-même
à l’œuvre par sa force de travail d’une part, et par l’estime qu’il aura
su s’attirer même de ceux qui n’étaient pas toujours d’accord avec ses
décisions. Sans doute la double pratique du sport et de la philosophie
est-elle pour quelque chose au maintien d’un grand équilibre dans une
fonction où les tensions ne manquent pas, mais cela n’explique pas tout.
Cela demande aussi une bonne dose de sagesse et d’humour qu’il aura sans
doute puisée dans sa fréquentation assidue de saint Augustin ! Je ne
doute pas que ce soit aussi ce qui lui a gardé jusqu’à la fin de ses
jours cette vivacité d’esprit et cette brillante conversation qui le
caractérisaient et qui donnaient tant de plaisir à ses interlocuteurs.
Aujourd’hui que le Recteur Payot nous a
quittés pour se présenter devant le Père, je mesure avec reconnaissance
le formidable capital de réputation qu’il nous a transmis et je rends
grâce à Dieu pour ces années bénies d’action des chanoines du Grand-Saint-Bernard.
Roland
Lomenech, Directeur Général Adjoint, Responsable Académique
Souvenirs… de la famille
L’oncle Gérard
L’oncle
Gérard. C’est ainsi qu’on l’appelait, mes sœurs, mes frères et moi.
Lorsque
j’évoque le frère aîné de mon père Bernard, la première image qui me
vient à l’esprit, c’est lui attablé dans le chalet familial du Levron.
Je le vois en train de rire, le visage rougi par la bonne chère, lorsque
chaque année à Noël nous étions, toute la famille – oncles, tantes et
cousins -, invités à manger par « grand-maman de Martigny » le 25
décembre à midi. Toujours gai et de bonne humeur, il ne paraissait
jamais affecté par aucun souci terrestre. Ce n’est qu’au terme du repas
qu’il montrait parfois quelque signe de faiblesse humaine : il
s’éclipsait alors discrètement pour une courte sieste.
L’oncle
Gérard, c’était, pour moi, le seigneur de Champittet. Alors recteur du
collège lausannois - que je considérais comme une sorte de château
familial - il y invitait régulièrement toute la tribu Payot-Coppex pour
un repas dominical. Après avoir célébré la messe dans la petite
chapelle, il nous recevait, tel un maître en son domaine, dans la salle
de réception au premier étage. Enfant, j’adorais parcourir cette vaste
pièce aux hautes fenêtres et meublées de fauteuils de style où
cacahuètes salées et verres de soda étaient servis à volonté. J’y
appréciais ces moments de grâce, de rires et d’échanges de petits riens
partagés avec toute la famille réunie.
L’oncle
Gérard, c’était aussi une énigme. Je me suis souvent demandé quelle
sorte de recteur, quel type de professeur cet homme jovial, détaché,
semblait-il, de toute préoccupation quotidienne, pouvait être pour ses
élèves. Se montrait-il exigeant ? Etait-il sévère ? Se fâchait-il
parfois ?
Je
ne me souviens pas, même à l’occasion de la perte d’un parent ou d’un
frère, l’avoir vu triste ou accablé.
Je
me rappelle pourtant d’une scène particulière au lendemain de la mort de
mon père. Ma mère avait émis le désir que le chanoine Oswald Giroud
célèbre la messe d’enterrement. Alors qu’il hésitait à assumer cette
charge, l’oncle Gérard lui avait dit calmement mais fermement: « Ce
n’est pas un service que l’on vous demande, c’est une faveur que l’on
vous fait. » Sa tranquille autorité m’avait fortement impressionnée.
Aujourd’hui,
j’ai de la peine à penser que cet homme, si solide d’apparence, ne soit
plus.
Nicole Payot, une des
nièces
Les
Martyrs Chrétiens du Tibet(2ème partie)
Patience ! Nous sautons un siècle,
1745-1846, et nous arrivons à ce qu’il est convenu d’appeler « Mission
du Thibet » ! Le territoire tibétain aux limites plutôt controversées
(le Saint Siège le désigna aussi sous le nom de « Vicariat de Lhassa »)
fut confié au zèle de la Société des Missions Etrangères de Paris
(M.E.P.), qui était présente au nord de l’Inde et dans le sud-ouest
chinois. Dès le début de la prise en charge de l’évangélisation du Tibet
(1846), les missionnaires M.E.P. furent d’avis que la pénétration par la
Chine avait autant de chance de réussite que les essais sur la frontière
de l’Inde ; en effet, leurs confrères oeuvraient depuis un certain temps
déjà dans le « Far West Chinois », au milieu de populations très
semblables à celles de l’intérieur du Tibet interdit. Au moment décisif
où les missionnaires allaient tenter leur chance de se lancer vers
Lhassa, en 1860, ils cédèrent à leurs confrères voisins les districts à
majorité chinoise et le siège du Vicariat Apostolique fut transporté de
Talin-ping (région chinoise trop éloignée) à TATIENLOU, ville
sino-tibétaine considérée comme la porte du Tibet.
Toutefois, la première tentative, une
des plus importantes, fut menée depuis l’Assam (Nord-est de l’Inde) ;
cette épopée héroïque fut entreprise par le Père Nicolas Krick qui,
après une première exploration, atteint Sommeu, un des premiers villages
tibétains, entouré d’aborigènes Mishmis. Quelques semaines plus tard, le
P. Krick revient en Assam et prépare un nouvel essai avec un jeune
confrère, le Père Augustin Bourry. Après un voyage éprouvant, ils
arrivent en pays tibétain, connu déjà par le P. Krick. Quelques semaines
s’écoulent et cette épopée héroïque échoue ou plutôt aboutit au massacre
des Pères Nicolas Krick et Augustin Bourry en 1854 : ce furent les deux
premiers martyrs (parmi les missionnaires étrangers) de cette mission
qui devait en compter bien d’autres.
Du côté chinois, la fondation du
premier poste en territoire du Tibet interdit fut l’œuvre du Père Alexis
Renou, qui acheta un terrain inculte et abandonné dans le Tsarong (Haute
Salouen). Les pionniers des M.E.P., les Pères Renou, Fage, Desgodins et
plus tard Biet et Durand, réussirent à défricher et mettre en valeur ce
coin de terre avec l’aide de quelques adeptes dans les années 1854-1860.
Ce fut bientôt un groupe d’une vingtaine de catéchumènes, comprenant des
Chinois et des Tibétains ainsi que d’anciens esclaves, qui
s’installèrent dans les environs. La mission avait ouvert un orphelinat
et, peu après, des écoles. Puis vint la persécution, et cet avant-poste
de la chrétienté fut incendié et complètement détruit en septembre 1865.
Les Pères A. Biet et P. Durand, avec un
groupe de néophytes, partirent les premiers et pensèrent trouver refuge
à Kionatong, en terre chinoise, où ils avaient séjourné à plusieurs
reprises, mais les persécuteurs, dirigés par les lamas de Menkong,
ennemis jurés de Bonga, les attendaient en ce poste frontière. Le Père
A. Biet avec son petit troupeau réussit à passer et trouva refuge à la
lamaserie de Tchamoutong, puis ils franchirent la chaîne de montagne
séparant la vallée du Salouen de celle du Mékong. Ils parvinrent alors
dans la région de Tsekou-Tsechung et c’est ainsi que prit naissance
cette chrétienté du Mékong (fin 1865).
Quant au Père Pierre Durand, il ne put
se soustraire aux poursuivants, qui ouvrirent le feu sur lui lorsqu’il
tentait de s’enfuir en passant le pont de corde (câble) qui traversait
le Salouen ; il tomba dans le fleuve et son corps fut retrouvé le 16
octobre à Lin-ta-dang et inhumé sous un grand rocher où l’inscription
funéraire est encore visible actuellement.
Les captifs de Bonga, soit quarante
personnes environ, furent entraînés à Tchrana pour être jugés et
expulsés du Tibet. On avait d’abord décidé de les jeter dans le fleuve,
puis les autorités changèrent d’avis ; mais pour montrer que la menace
de noyade générale était sérieuse, et pour l’exemple, un catéchumène est
jeté au fleuve. Un peu plus tard, deux enfants meurent sur la route de
l’exil : deux innocents à mettre sur la liste des martyrs. Sous la
direction des Pères Desgodins et Félix Biet, et après bien des
souffrances, le petit troupeau de fidèles arrive sur les rives du Mékong
vers la fin de l’an 1865. Cette région se trouvant sous l’autorité
chinoise, ils séjournèrent d’abord à Gunra, près des salines sur la rive
droite du fleuve, puis les Pères leur trouvèrent des terrains sur une
terrasse du côté opposé et c’est là qu’ils fixèrent leur demeure. Telle
fut la naissance de la chrétienté de Yerkalo.
En suivant l’ordre chronologique, il
faut citer le massacre du Père Brieux en 1881, à 8 km de Batang, à
l’instigation de la lamaserie du lieu. Le Père partait pour rendre
visite à ses annexes de Yarégong et Litang ; ayant précédé quelque peu
la grande caravane qu’il aurait dû prendre, il fut dévalisé et assassiné
par des brigands à quelques kilomètres de son poste de Batang, résidence
qui fut complètement détruite en 1887. Puis ce fut la grande persécution
des « Boxers », qui débuta dans la région par la destruction des postes
frontières, en 1900, sur l’ordre de Lhassa, semble-t-il. Dans la
« Mission du Thibet », ce soi disant épisode de la persécution des
« Boxers » se déchaîne en 1905, parfaitement orchestré par les
lamaseries et les ordres secrets de Lhassa. C’est alors que furent
massacrés quatre Pères M.E.P. , au sujet desquels il y aurait
suffisamment de preuves pour soutenir leur cause devant un tribunal
ecclésiastique. En premier, ce fut le Père Mussot, qui, s’enfuyant de
Batang, fur ramené en ville et torturé à mort (avril 1905) ; quelques
jours plus tard, le Père J.A. Soulié subit le même sort à Yarégong,
légèrement au sud-est de Batang. C’est en ce mois d’avril 1905 aussi que
onze chrétiens de Yerkalo sont massacrés et que la résidence et l’église
sont réduites en cendres.
Au mois de juillet, c’est le tour des
missionnaires postés sur le versant Yunnan, soit Atundzé et Tsekou : les
Pères Jules Dubernard et P.M. Bourdonnec, martyrisés les 22 et 23
juillet 1905.
Concernant ces deux martyrs, nous
connaissons des détails sur les derniers moments de leur sacrifice
suprême. A lire dans « Tibet-Mission Impossible—lettres du Père E. Jules
Dubernard, par l’Abbé J. Espinasse ». Il faut citer aussi les deux
chrétiens massacrés avec le P. Bourdonnec, et un autre de Patong, du nom
de Raymond, qui suivit le P. Dubernard dans tout son calvaire et fut
martyrisé avec lui.
Le calme étant revenu avec l’arrivée des
troupes chinoises, l’ensevelissement eut lieu dignement avec les
hommages de chrétiens et de païens.
Les dépouilles de ces martyrs ont été
transférées plus haut dans la montagne, pour les préserver des ravages
de la Révolution Culturelle. Par la suite, les chrétiens ont érigé un
monument funéraire, non loin de l’église nouvelle de Tsekou-Kadongka.
A part le massacre du Père Behr, dont il
a déjà été question, le prochain martyr fut le P. Théodore Monbeig : en
visite à ses chrétiens de Yarégong et Litang, il est attaqué non loin de
cette ville en juin 1914, avec un de ses catéchistes qui essaya de lui
faire un rempart de son propre corps et tomba mortellement atteint ;
puis ce fut le tour du Père.
Nous avons cité plus haut le martyre de
deux Franciscains emmenés par les Rouges, lors de la « Longue Marche »
en 1935. Depuis lors, la mission du Tibet eut à déplorer le massacre de
Père Victor Nussbaum en 1941 et celui du Père M. Tornay et de son
domestique Doci en 1949.
Pour clore ce chapitre et terminer la
liste des martyrs d’avant la prise de pouvoir par les communistes, il
faut signaler le meurtre de Richard Haas et de son serviteur, de la
mission de Siling ou Sining (au Qinghai, Amdo ou Koukounor), confiée aux
missionnaires de Steyl (Verbe Divin). Peu avant la « Libération », le P.
Haas voulut rendre visite à des familles de catéchumènes au sud-est de
la ville de Siling. Les deux voyageurs furent tués par des bandits qui
les dévalisèrent et les laissèrent en pâture aux bêtes sauvages. Un
confrère qui voulait se rendre en ce village ne put atteindre le lieu du
massacre pour récupérer les corps et donner une digne sépulture à ces
deux martyrs. Cela se passait le 30 octobre 1949…environ deux mois après
le meurtre du Père Tornay.
Depuis le départ des missionnaires
étrangers dans les années 1950, il y eut certes beaucoup de martyrs
indigènes, même en pays tibétain, mais il est difficile de trouver des
témoignages authentiques pour établir les faits. Cela devrait être
entrepris par des témoins encore en vie actuellement.
D’un autre point de vue, on peut se
demander pourquoi aucun des martyrs du « Tibet » n’a été compris parmi
les cent vingt canonisés en l’an 2000 ? C’est que leur cause n’avait pas
été introduite à Rome ; c’est sous-entendre qu’on a laissé à l’écart des
centaines de milliers de croyants chinois (et tibétains) qui ont
souffert pour leur foi au cours des siècles. L’avenir nous fera
connaître, sans doute, les témoignages de cette multitude de héros
méconnus. En Chine et au Tibet, comme en d’autres terres, pourquoi le
sang des martyrs ne serait-il pas une semence de chrétiens ?
Père Alphonse Savioz
Pour
vous, qui est Maurice Tornay ?
Telle était la question
posée ce jour-là aux confrères dela Congrégation qui se réunissent tous
les premiers mercredis du mois ; cette fois-ci, c’était à Orsières, le
mercredi 7 février 2007.
Un moment de prière, de
réflexion et d’échange nous occupe habituellement le matin, suivi d’un
repas fraternel partagé dans la bonne humeur et la convivialité.
Après une méditation
proposée par René Bruchez à partir des lettres de Maurice Tornay, nous
nous sommes retrouvés par petits groupes… Ah ! les incontournables
carrefours suivis des inévitables remontées !
De fait, il s’agissait
de répondre à une première question :
Quelle est ma
relation personnelle avec Maurice Tornay ?
La
présence de confrères qui ont connu Maurice Tornay ou encore celle de
ses neveux, nous a rapprochés en quelque sorte du curé de Yerkalo, tué
en 1949, sur le chemin de Lhassa.
Les souvenirs ont été
évoqués avec beaucoup de simplicité : on nous a raconté, par exemple,
comment on recevait et lisait les lettres qui arrivaient de la lointaine
Chine, après un voyage de plusieurs mois.
« Que suis-je devenu ? Un berger sans troupeau, au milieu de peuples
sans pasteurs, et je cherche, parmi les loups, des brebis qui veuillent
bien se mettre sous ma houlette. Vous me direz que pour faire si peu de
chose, ce n’était pas le peine d’aller si loin. J’ai tout de même la
consolation d’avoir mis au ciel quelques païens qui, sans moi… C’est
plus qu’il n’en faut, pour entreprendre le voyage le plus lointain du
monde. Ensuite, la conversion des païens est une œuvre si difficile,
qu’il faut se rappeler ce mot :
Autre est le semeur,
autre le moissonneur. »
La plupart
d’entre nous ne connaissons Maurice Tornay que par témoignages ou écrits
interposés : l’un reste marqué par ce qu’il y a d’absolu et de
dépouillement dans le choix d’une telle vie et qui rappelle la vocation
d’Abraham : « Le Seigneur dit à Abraham : ‘Quitte ton pays, ta
parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai.’ » ;
l’autre est impressionné par ce missionnaire « fou de Dieu » ; le
troisième se souvient de l’émotion éprouvée quand on apprit par
télégramme la mort de Maurice Tornay ; d’autres enfin gardent un
lumineux souvenir de sa béatification célébrée à Rome en 1993.
Ceci dit, certains ont
honnêtement reconnu qu’ils n’étaient pas habités par un élan de dévotion
spontanée à l’égard de notre confrère et que notre relation personnelle
avec lui restait plutôt occasionnelle. Pourtant d’autres ont
régulièrement recours à l’intercession du Bienheureux Maurice Tornay, et
ils sont exaucés.
Faudrait-il déplorer
avec le Christ que « nul n’est prophète dans son pays » ?… Ce qui est
sûr, c’est que Maurice Tornay, comme tant de nos frères et sœurs,
gagnerait à être mieux connu.
Quelqu’un disait aussi
que la richesse de sa vie, comme un cadeau dont nous sommes les
héritiers, reste trop souvent emballé et qu’il mériterait d’être exposé
et cultivé.
Cela nous amène à la
deuxième question qui nous était posée :
Sur le plan pastoral, quel profit pouvons-nous tirer
des enseignements de la vie de Maurice Tornay ?
Il n’y a
pas de doute – et chacun en est bien conscient – que l’icône du
Bienheureux illustre une vie dont le rayonnement peut éclairer les gens
d’aujourd’hui ; cette vie incarne la mission du Bon Pasteur, attentif et
généreux, soucieux de toutes ses brebis ; si elle est propre à inspirer
notre pastorale, elle est aussi susceptible d’inspirer chez les fidèles
une foi vivante et chaleureuse.
Evitons de prétendre
que le saint est un héros difficile à imiter ; distinguons la sainteté
de la perfection : l’enfant de Dieu peut ne pas être parfait, avoir de
défauts, mais sans préjudice de sa sainteté. « Je voudrais qu’on dise
les défauts des saints et ce qu’ils ont fait pour se corriger. Cela
servirait bien plus que leurs miracles et leurs extases » disait
Bernadette Soubirous.
Perspectives
Il faut
diffuser les biographies et les écrits de Maurice Tornay et faire
connaître son village d’origine, La Rosière, au-dessus d’Orsières. Une
fondation a été créée qui s’est donné comme mission, précisément, de
développer le culte de ce saint.
L’ouverture de la Chine
au tourisme a permis à des confrères et à d’autres groupes d’aller en
pèlerinage à Yerkalo, la paroisse de Maurice Tornay au Tibet ; à défaut,
on peut au moins monter jusqu’à La Rosière – c’est moins loin – ou même
jusqu’à Orsières dont l’église abrite désormais un espace qui est
réservé à l’évocation de ce paroissien illustre.
Dans une lettre datée
de mars 1937, Maurice écrivait à sa famille que de là-bas, « il
voyait La Rosière reverdir, le soleil briller sur les fenêtres de
l’école et un coin des Crettes tout noir sortir de la neige » ;
pourquoi, de La Rosière, ne pas imaginer Yerkalo et la haute vallée
du Mékong ?
Et n’oublions pas de
célébrer sa fête, le 12 août et de mentionner son nom à la prière
eucharistique de la messe.
Voilà, chers amis
lecteurs, un reflet de cette journée confraternelle qui s’est terminée
par une raclette servie par une brigade de cuisine compétente que nous
profitons de remercier chaleureusement.
Chne
Noël Voeffray, curé dans le secteur d’Orsières
En
marge de la rencontre avec l’évêque et les jeunes prêtres d’Aoste.
Lorsque Bernard, au 11e
siècle, se fit pèlerin et passa d’Annecy à Aoste, puis gravit le
Mont-Joux, il n’eut sans doute pas à montrer des papiers d’identité et
n’eut pas besoin de se cacher pour franchir clandestinement quelque
frontière…Heureux temps où des « frontières-barrières » ne créaient pas
les fossés que notre monde moderne s’ingénie à creuser toujours
davantage.
Je pensais à tout cela,
lors de la très sympathique rencontre vécue durant quatre jours avec
Monseigneur Anfossi et les jeunes prêtres d’Aoste.
Devenue
essentiellement « suisse » au 18e siècle, par suite d’un
malheureux concours de circonstances, politico-religieux, notre
Congrégation du Grand-Saint-Bernard est, sinon méconnue, du moins perçue
comme « étrangère », dès que l’on franchit le col pour descendre le
versant sud.
Les circonstances
actuelles – manque de relève – rendent, de surcroît, plus difficile
notre présence en Vallée d’Aoste.
Des rencontres comme
celle d’octobre 2006 rafraîchissent la mémoire d’un passé riche
en histoire, humaine et religieuse, illuminent le présent, en
tissant des liens fraternels d’amitié, dans le partage des expériences
pastorales et de la prière ; puissent-elles se renouveler souvent, pour
ouvrir sur un avenir que Dieu seul connaît, mais qui, sans doute,
réjouirait grandement notre fondateur Bernard.
+Benoît Vouilloz, Prévôt
Prêtres valdôtains à la découverte de
nos communautés: impressions et images
Les Jeunes Prêtres du
diocèse d’Aoste ( 7 prêtres ayants moins de 10 ans d’ordination) avec
leur évêque, Mgr Giuseppe Anfossi, du 23 au 26 d’octobre, ont fait un
voyage de formation et de fraternité sur les traces de St Bernard,
archidiacre d’Aoste, et de ses fils les Chanoines Réguliers du Grand St
Bernard.
Accompagnés par le
Prévôt, Mgr Benoit Vouilloz, nous nous sommes rendu dans les différentes
communautés des Chanoines pour mieux connaître cette Congrégation et
surtout l’oeuvre et la spiritualité des fils de Bernard qui ont leurs
racines au Val d’Aoste. Pendant ce voyage-pèlerinage, on a cherché de
découvrir les lieux qui font part de notre histoire commune de foi et
d’Eglise et surtout on a voulu renouer les liens qui nous unissent. On a
la chance de contempler les mêmes montagnes (même si on les découvre
depuis deux versants différents) et on a la chance d’annoncer l’Evangile
aux gens de montagne et alors c’est tout naturel de partager une
spiritualité commune : la spiritualité de la montagne afin de pouvoir
marcher dans l’espérance vers le plus haut des sommets qui est le
Christ.
La visite des lieux de
l’oeuvre de Saint Bernard (Hospices, Maison St-Bernard à Martigny, Lens
et Simplon) et la rencontre avec les membres des différentes communautés
nous ont permis de nous rendre compte de la vie spirituelle et pastorale
des Chanoines ainsi que de leur histoire qui a été la nôtre jusqu’au
moment de la division entre Chanoines valdôtains et valaisans.
Selon l’enseignement de
saint Bernard, nous fûmes accueillis comme des frères par les Chanoines
qui nous ont fait partager leur vie en nous présentant les oeuvres et
les communautés telles qu’elles sont. Pendant quatre jours, on a pris le
temps de prier ensemble, de découvrir la vie et l’histoire des
Chanoines et de’échanger sur la pastorale et sur la meilleure façon
d’annoncer l’unique évangile de l’Amour à nos paroisses de montagne.
Un grand merci au
Prévôt qui nous a accompagnés tout au long de notre pèlerinage et à tous
les Chanoines qui nous ont fraternellement accueillis. Nous souhaitons
qu’un voyage de la même sorte conduise un jour la communauté du Grand-Saint-Bernard
dans leur première patrie, la Vallée d’Aoste: on pourra vivre encore de
beaux moments de fraternité dans l’esprit de St Bernard qui veille
toujours sur nos populations d’un côté et de l’autre du Col du Grand St
Bernard.
Don Andrea Marcoz |