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Chers
amis lecteurs,
Comme fil rouge de ce numéro 3 de notre Revue, nous pouvons
mettre le thème de la beauté. Et il était important et significatif
pour nous de vous offrir ce numéro en couleur, malgré la hausse importante,
bien sûr, du coût de la Revue mais la beauté n'a pas de prix....
Beauté dans nos hospices:
- le chanoine Klaus Sarbach, ancien
prieur de l'hospice du Simplon, nous retrace l'historique et les objectifs
de la réalisation des icônes, qui ornent la grande façade, au fond du choeur
de l'église du Simplon. Je vous rappelle que ces 4 superbes icônes figurent
sur la page de couverture actuelle de notre Revue.
- ensuite c'est le prieur de l'hospice
du Grand-Saint-Bernard, le chanoine Jean-Marie Lovey, qui nous présente les
nouvelles créations artistiques de la crypte de l'hospice: 5 nouveaux
vitraux et un mobilier liturgique tout neuf.
Beauté de l'art... beauté aussi de la
découverte, de la rencontre avec d'autres peuples:.
le chanoine Jean-Pascal Genoud nous
partage quelques impressions, quelques perles de son émerveillement pour le
Bénin, qu'il a eu la chance de visiter, avec le chanoine Jean-Michel Lonfat.
Et le chanoine José Mittaz nous
rappelle, lui, dans une très belle méditation, le sens et le coeur de toute
démarche pèlerine.
Puis nous avons un parfum de la Chine
grâce à l'article du chanoine Daniel Salzgeber qui nous relate comment la
Suisse, grâce au monastère d'Einsiedeln, a participé en beauté à la journée
mondiale de prière pour la Chine. "Du chinois à Einsiedeln", n'est-ce pas
merveilleux ??!!
Il y a aussi la beauté de la personne
humaine, surtout quand elle lutte, envers et contre tout. C'est dans cette
lumière que nous pouvons lire le portrait saisissant que le Père Gabriel
Délèze nous trace d'un irréductible Taroko, Oudan.
Chers amis lecteurs, bonne lecture.
Qu'à travers ces divers témoignages, se réalise un peu mieux, pour chacun de
vous, le désir du psalmiste:
« Les gens disent: « Qui nous fera
voir le bonheur? »
Fais briller sur nous, Seigneur, ton
Visage de lumière », (cf. Ps. 4,7)
Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur.
A
l’église de l’Hospice du Simplon
Pourquoi y avons-nous mis
des icônes ?
En 1972 on a restauré
l’église dédiée à saint Bernard de Mont-Joux. Pour gagner de la place, les
autels latéraux, les stalles et l’autel principal ont été enlevés. A la
place de la statue de saint Bernard, on a fixé au mur une grande croix en
bois. Dessous on a placé un nouveau tabernacle doré, orné de cristaux
trouvés par le chanoine Bernard Rausis.
La couleur de la paroi était
d’un « gris-vert militaire » qui ne plaisait à personne.
Tout le monde reconnaissait
l’utilité de l’augmentation de place, surtout pour les célébrations
dominicales et les prières avec les élèves pendant les cours d’été et aussi
avec certains grands groupes de retraitants. Mais personne n’était
« content » de la décoration de l’église.
Quand une employée de
l’Hospice, Silvia Walther, s’est inscrite à un cours pour apprendre à
« écrire » des icônes, une idée m’est venue en tête : « Pourquoi ne pas
remplacer la croix de bois par une grande croix byzantine, entourée de
quatre grandes icônes des saints de notre Famille religieuse ? »
C’est ainsi que je demandais au
« maître d’icônes » allemand Klaus Kegelmann et à sa femme (lucernoise)
Barbara de venir à l’Hospice du Simplon pour leur prochain cours, ce qui
leur permettrait d’établir avec nous ce projet. Et ce fut fait !
Pourquoi
le choix des quatre « saints bernardins » ?
Durant les douze
années de ma vie au Simplon, deux grandes activités occupaient l’Hospice :
entre 30-40 retraites de jeunes durant l’hiver et deux fois 80 élèves pour
les cours de langue de trois semaines en été.
Le nombre des participants aux
messes dominicales et le nombre des randonneurs à ski augmentait. Durant les
mois d’automne et de printemps, le col était « occupé par l’armée suisse ».
En plus – je parle par
expérience personnelle – nous autres haut-valaisans, nous connaissons les
« bernardins » un peu comme les japonais : nous savons qu’il y a des
« moines avec des chiens » au Gd.St.Bernard et au Simplon, mais nous ne
savons pas ce qu’est un « chanoine régulier » qui suit la Règle de saint
Augustin et qui a saint Nicolas de Myre comme patron !
Voilà pourquoi nous avons
choisi les quatre saints :
- Augustin qui écrit la
Règle de la vie commune donnée à tous les chanoines réguliers,
- Bernard de Menthon,
d’Aoste, de Mont-Joux ou des Alpes – selon vos préférences – qui
a eu
l’inspiration et le courage de fonder un Hospice au Mont-Joux et d’y établir
une communauté
de religieux augustiniens.
- Nicolas de Myre, patron
des voyageurs, patron principal de notre Congrégation qui
s’appelle « Congrégation des Chanoines Réguliers des Saint Nicolas et
Bernard de Mont-Joux ».
- Monique, la maman de
saint Augustin qui a offert toute sa vie pour la conversion de
son
fils.
La
« nouveauté » des icônes sur un col des Alpes valaisannes !
Ce n’est pas par
un désir d’innover à tout prix que le choix s’est porté sur l’iconographie.
Etant des "spécialistes" de l’accueil des personnes de tous les pays et de
toutes les religions durant des siècles, les « fils de saint Bernard » ne
doivent pas se borner à « ce qui s’est toujours fait chez nous », ni non
plus à suivre une mode.
Nicolas vient de l’Orient,
Monique et Augustin de l’Afrique du Nord, de régions et de cultures bien
différentes des nôtres. Donc, il est bien d’ouvrir notre esprit à des
civilisations de la « vieille chrétienté » et de nous sentir unis à nos
frères des Eglises orientales qui aujourd’hui encore vénèrent les saints
sous la forme des icônes.
Une icône n’est pas une
« photographie » des personnes. Les traits des visages ne visent pas non
plus à les faire reconnaître. Tout est exprimé avec une certaine sobriété et
dans un style semblable pour tous. Ce sont les noms écrits et les symboles
dessinés sur l’icône qui nous donnent les « informations » correspondantes.
Voilà pourquoi saint Bernard, le patron des alpinistes, ne porte pas de gros
souliers de montagne ni un sac à dos, mais se trouve devant nous à pieds nus
dans des sandales presque invisibles.
D’un autre
point de vue on reconnaît que l’on n’a pas besoin d’être un alpiniste
chevronné pour devenir religieux du Gd.St.Bernard ; en effet on accepte chez
nous même des montagnards sujets au vertige, comme votre serviteur !
Icônes du Simplon = instruments de « catéchèse »
Innombrables sont les heures que
j’ai passées dans l’église de l’Hospice devant tant de groupes de jeunes et
d’adultes qui me demandaient de leur parler de ces saints et de notre
mission «bernardine».
J’étais
particulièrement touché par l’intérêt montré par de nombreux groupes
d’officiers et même par des compagnies entières qui désiraient connaître
cette grande bâtisse sur le col et qui y venaient pour vivre des
célébrations œcuméniques présidées par un prêtre qui, à part le recrutement,
n’a jamais fait un pas dans l’armée suisse !
Les questions les plus diverses
posées par ces personnes furent des occasions favorables pour faire de la
« catéchèse » à des jeunes et à des adultes, à des retraitants bien
croyants ou à des soldats indifférents ou sans foi.
Quelques aspects « pratiques » pour conclure.
Les icônes des saints ont été
faites dans l’atelier des Kegelmann à Münster en Westphalie.
La croix a été « écrite » dans
le chœur de l’église. L’ouvrage a été réalisé dans une atmosphère de
recueillement, baignée dans une musique favorable à la prière.
« L’encadrement » autour du
tabernacle a été dessiné et doré par Silvia Walther.
Nous disons
encore notre reconnaissance à cinq familles amies qui ont payé ces œuvres
d’art.
Les icônes
ont été bénites par notre Prévôt, Mgr. Benoît Vouilloz, le 19 juillet 1992,
durant la « Fête de l’Hospice » qui réunissait chaque été plus de mille
personnes, parlant l’allemand, le français ou l’italien – symbole de l’unité
dans la diversité des membres de l’Eglise de Jésus Christ.
Et enfin, ne l’oublions pas :
les représentations artistiques de Jésus et des saints ne sont pas faites
avant tout pour « enrichir la culture », mais pour nous inviter à mieux
connaître l’Evangile de Jésus Christ et à le mettre en pratique avec
l’amour, la ferveur et la persévérance des saints.
Chanoine Klaus Sarbach
Crypte de l’Hospice du Grand-St-Bernard :
« BEAUTE si
ancienne et toujours nouvelle…. »
L’idée avait germé depuis
longtemps. Il faudrait refaire les vitraux de la crypte. Donner à ce lieu
tellement fréquenté une nouvelle beauté. Lui permettre ainsi de
remplir, encore plus et mieux, sa vocation d’origine : lieu de rencontre
privilégiée de l’homme avec Dieu. Il y a dans l’aménagement des lieux de
culte, dans leur conception et réalisation en beauté, un enjeu pastoral
immense. La beauté est certainement un chemin favorable d’accès à l’Evangile
du Christ ; d’autant plus que nous sommes dans un monde où la laideur de la
violence de la dureté masquent le visage du « plus beau des enfants des
hommes » (Ps. 45,3). Si notre monde génère violence et haine il est d’autant
plus assoiffé de paix et d’amour. Si règne une culture de mort engendrant
disharmonie, laideur, fractures, désespérance ou horreur, nous avons à
partager le trésor gratuitement reçu de l’Evangile : « Lumière qui éclaire
les nations » (Lc. 2,32). Reste la question du langage pour transmettre
cette lumière venue d’en haut. Question qui a toujours habité le cœur des
hommes : Comment dire l’Indicible ? Comment montrer l’Invisible ? Comment
parler de la Parole ? Et l’homme a eu l’intuition que la Beauté pouvait
être un langage, une voie d’accès, une ouverture vers le Mystère. Etant
donné la configuration culturelle de notre planète on peut dire
qu’aujourd’hui plus que jamais la beauté va jouer son rôle catéchétique et
porter l’Evangile « in terra incognita ». Pas d’autres justifications –mais
celle-ci largement suffisante- pour nous lancer dans l’aventure et remplacer
les vitraux des années 60 par ceux commandés chez un maître verrier de
sensibilité et réputation immense : Henri Guérin.
Henri Guérin est un « tailleur de lumière ». Son œuvre
est abondante. En France bien sûr, son pays d’origine, mais aussi en
Afrique, en Asie, au Moyen-Orient. Dans des bâtiments privés ou publics,
profanes et religieux, on peut trouver des œuvres de l’artiste. Cet auteur
–compositeur-interprète réalise seul , l’intégralité de l’œuvre. Il se
laisse d’abord imprégner par le lieu, puis dessine, peint les esquisses,
découpe les cartons taille et assemble chaque éclat de verre pour y faire
jouer la lumière. Après s’être imprégné de l’atmosphère de la montagne et de
la crypte qu’il avait à éclairer, Henri Guérin s’en est retourné travailler
dans le silence de son atelier à Plaisance-du-Touch, près de Toulouse. Une
année plus tard les vitraux étaient posés, selon une thématique concertée et
réalisée pour le lieu qu’ils servent désormais. Cinq fenêtres comme cinq
titres de chapitres d’un unique livre d’Heures, celui de la liturgie qui
cinq fois par jour va nous convoquer en ces lieux désormais encore plus
éclairants.
Passant du corridor de
l’hospice à l’escalier qui conduit à la crypte nous rencontrons
immédiatement «La Croix du
Christ ». C’est ici, sur ce passage, qu’il y a 1000 ans « un
apôtre est venu planté la Croix en signe de l’Amour vainqueur. »
Vitrail de l’escalier
Dieu est venu de sommets en montagne
pour s’abaisser au devant des hommes, pour venir jusqu’à eux.
L’escalier mène le voyageur pèlerin,
après la montée physique, à cet abaissement spirituel, dans l’humilité du
cœur .
La première chapelle de la
crypte nous redit le contexte majoritaire de l’environnement de notre lieu
de louange : Bien que confortablement rassurés par l’architecture de
solidité et de douceur des formes, nous sommes
« Sur la
montagne ».
1ère chapelle
Le col, comme la Pâque, est un passage.
Le voyageur, pèlerin des cimes, ouvre son âme à la belle saison, face à la
magnificence minérale, aiguillon de la beauté, où vers des espaces
invisibles, le cœur s’élance en secret, élan que Dieu accueille, comme le
font humblement les hôtes de l’hospice.
Un blanc silence cloîtré d’hiver couvre
d’un voile descendu de si haut, illuminé d’éblouissante clarté, ce reflet de
la face du Père Créateur sur sa sainte création.
Au cœur de la crypte, lorsque
la bonne saison réchauffe l’atmosphère, un beau jour, une source se met à
chanter. Et à chaque fois, c’est un Beau Jour. La deuxième chapelle a pour
titre
« L’Eau
vivifiante ».
2ème chapelle
« Donne-moi à boire » après l’épreuve de la montée d’où les eaux
tourbillonnantes descendent vers la vallée, l’eau de la Foi est proposée
avec le verre d’eau pure de la Charité. De cette eau que le Christ mendie à
la Samaritaine, comme à chacun de nous, et que beaucoup viennent en ce lieu
quêter sans le savoir dans le dépassement de leurs forces, ils mesurent
mieux leur faiblesse, peut-être aussi leur Espérance.
3ème chapelle
St Bernard nous a laissé la
merveilleuse mission, attestée par toute la tradition biblique comme étant
le secret d’une vraie rencontre : l’accueil. A la hauteur de la table de
l’Eucharistie, il convenait de célébrer, par le verre et la lumière, le
mémorial du festin d’accueil que Dieu nous prépare au quotidien. La fenêtre
s’appelle : « L’Hospitalité de
Dieu ».
Par
le sacrifice de l’autel, s’offre le vrai pain de l’hospitalité. Ici, il faut
tout monter, tout affronter en ce désert de pierre ou de neige, dépendance
de la vallée. C’est une réelle offrande puisque tout est reçu, tout est don.
En ce lieu l’hospitalité venue du ciel, Don du Christ, offert et partagé,
« adoré et nourri » charité en plénitude.
Un dernier vitrail, de
morceaux de verre plus éclatés et plus nombreux et plus fins laisse entrer
« La Lumière du Ciel ». On
est dans le chœur ; là où la réserve eucharistique attire les regards et les
intentions de toute prière.
Chœur
Sur
l’hospice règne la lumière du ciel que l’immense coupe des montagnes
recueille depuis le début du monde. Dans l’ombre des voûtes réside la vraie
lumière de l’Esprit en la minuscule présence de l’hostie consacrée, en la
Foi de cœurs , humblement, joyeusement accueillie.
Sur ce projet de
restauration s’est greffé l’idée de convoquer un deuxième artiste qui
réaliserait une partie du mobilier liturgique. Jean-Pierre Augier, sculpteur
niçois vint, lui aussi, visiter les lieux et la communauté. Avec l’art qui
est le sien de donner une nouvelle vie à tant d’objets jetés au rebut, on
savait qu’il allait faire naître en nous l’envie d’offrir nos usures pour
qu’un Autre les transfigure. L’émerveillement devant le jeune et dynamique
St. Bernard, détaché du démon, nous oblige à vérifier au moins deux
réalités : premièrement, n’est-ce pas nous que le subtile esprit du Mal
serait en train de piéger, et deuxièmement en nous, est-ce vraiment
l’Evangile, comme pour le Bernard de la statue, qui donne tant
d’élan ?
Le sculpteur a aussi rhabillé le tabernacle de
solides lamelles de fer marquées de 12 solides clous ; autant que de
convives au soir de la Sainte Cène. Structures reprises pour l’ambon.
L’artiste sait bien que Jésus en choisit aussi Douze (Mt.10,1-10) , puis
beaucoup d’autres (Lc.10,1-2 )-- disposés tout autour de l’ambon--, pour
annoncer l’Evangile du Royaume. Il sait surtout, lui, que le Pain et la
Parole sont égales nourriture de la vie chrétienne. La lampe éternelle,
le chandelier pascal et le support des fleurs sont autant d’élégantes et
sobres verticales qui d’elles-mêmes semblent nous relayer debout devant le
Saint des Saints proclamant la foi des priants : « Il est vivant le Dieu
devant qui je me tiens».
St. Bernard
En la fête de St. Bernard
2008 nous avons eu le bonheur de bénir ces œuvres d’art. Notre crypte les
accueille comme une sorte de « missio canonica » qui lui est confiée afin
qu’elle poursuive sa mission d’évangéliser par la BEAUTE.
Chanoine Jean-Marie Lovey, prieur.
Impressionnante Afrique. Quelques impressions du Bénin !
Des
années d’insistance ont eu raison de mes réticences. Et me voilà parti en
février dernier pour le pays de Hermel, de Matthieu et de Théophile, ces
chers prêtres qui, depuis 8 ans, nous remplacent durant les vacances en
Entremont et dans les Noble et Louable Contrées. Providentiellement, nos
trois compères viennent non seulement du même pays africain, mais résident
tous trois dans le Sud du Bénin. Me doutant de l’épreuve que constituerait
un tel voyage subtropical, je me suis décidé, contrairement à mes habitudes
et réflexes innés, à chercher un confrère qui puisse me supporter et me
soutenir. Je fais une première tentative, sans trop y croire, un peu en
forme de boutade. Le oui immédiat de Jean-Michel Lonfat non seulement me
réjouit, mais il me souffle ! C’est ainsi que commence notre aventure de
deux semaines, une aventure dont l’intensité et la richesse défie toute
narration. Pour les besoins de la présente revue, on me demande heureusement
de n’insister que sur des aspects anecdotiques et croustillants. Ce à quoi
je m’efforce dans les lignes qui suivent.
Renonçant à la fière altitude qui est la mienne depuis bientôt un an,
quittant un bel hiver – février aura été, comparativement à l’été mitigé qui
a suivi, le seul mois vraiment météorologiquement stable – nous nous
ramassons d’entrée une gifle de chaleur moite, sitôt que s’ouvre la porte de
l’avion. Mais dans cette étuve tropicale de plus de 36°, notre surprise la
plus grande est bien de nous voir accueillis par trois prêtres amis, en
soutane blanche. Passe encore pour Théophile qui habite la capitale
Cotonou, mais les deux autres ont dû faire une route de trois heures – et
quelle route ! nous y reviendrons – pour venir nous accueillir. A titre de
comparaison, lorsqu’ils sont venus à leur tour en Suisse, à la fin juin,
nous les avons laissés se débrouiller pour faire la distance Genève - Lens
et avons pris, en toute froideur helvétique, quelques bons jours avant de
daigner les saluer ! Mais comparons ce qui est comparable : notre arrivée au
Bénin avait valeur d’événement, depuis les années que nous y étions
attendus.
Dans cet
univers complètement nouveau et inconnu de la grouillante Cotonou, nous
sommes, Dieu merci, pris en charge intégralement par nos confrères et
allons loger dans l’Institut de pastorale de la famille où enseigne
Théophile. La jeunesse d’une Eglise se traduit par ce genre d’initiatives
que l’on voit peu souvent dans notre hémisphère fatigué. Afin d’intensifier
la pastorale familiale et d’honorer un vœu cher à Jean-Paul II, une
cinquantaine de prêtres et de laïcs de l’Afrique de l’Ouest consacrent deux
ans à se former, avant de revenir dans leurs diocèses respectifs. Fin de la
parenthèse à notre voyage : au Bénin, tout part de la capitale et tout
converge vers elle. Notre périple lui-même commencera donc et finira par
Cotonou.
Le code
de la route
Les
prêtres africains me semblent mieux connaître le Droit canon de l’Eglise
catholique que le code de la route de la République du Bénin. A leur
décharge, un tel code de la route semble inexistant tout comme la police qui
serait censé le faire respecter. Faisant fi de toutes les réglementations,
le comportement d’un chauffeur s’aligne sur une seule loi – assez peu
évangélique – : la loi du plus fort ! Ainsi un camion a forcément – et
j’utilise sciemment un adverbe construit sur le mot « force » - tous les
droits sur tout autre véhicule. Le Père Matthieu en a su quelque chose le
jour où, dans une courbe, il a essayé d’ignorer les intimidations du
chauffeur du poids lourd que nous croisions. Il a simplement été contraint
de quitter la route, de se ranger dans le talus avec en prime une crevaison
de pneu. Le camion n’avait apparemment aucune raison objective de réagir de
la sorte, mais il se devait probablement de faire la leçon à un curé un peu
trop présomptueux, qui se permettait de remettre en cause l’autorité en
place, lourde et incontestable, l’autorité du… poids !
Du coup,
en l’absence de camions, un curé devient le roi de la route. Il a
d’ordinaire une auto puissante et rapide. Il a donc priorité sur tous les
épaves roulantes, voitures poussives, motards chargés, cyclistes effrayés et
piétons nonchalants. Les traversées de village se font à 100km/h. C’est à
peine si l’on parvient à lire les panneaux qui indiquent une limitation à
50km/h et on se croirait en train de tourner un James Bond : klaxon enfoncé,
c’est la manière convenue de demander la route, la voiture fonce, les
enfants et les âgés sautent hors de la piste pour trouver un refuge
provisoire dans les bas côtés. Seuls quelques cyclistes suicidaires essaient
de se maintenir tant bien que mal en extrême bordure de route. Dans ces
situations, j’ai pour ma part une réaction psychologique qui consiste à
inhiber tout sentiment, ce qui me permet d’envisager le pire avec une
certaine sérénité. Mais Jean-Michel, pour libérer une peur de plusieurs
heures, n’a pas pu refouler le besoin de dire ce qu’il pensait. Il admoneste
fraternellement : « Vous conduisez comme des assassins ! » Réponse du
prêtre incriminé : « Non, mais vous avez vu ces ghanéens ? Ils ne savent
pas rouler. De vrais dangers publics ! » Qu’ajouter…
Misère,
confiance et louange
Il est
certain que pour un Européen, l’Afrique est tout à fait déconcertante. En
miroir, elle nous convainc des immenses avantages qui sont les nôtres,
acquis au fil des siècles, sens de l’organisation, développement de la
conscience politique. Mais l’Afrique nous renvoie en même temps un bouquet
flamboyant de valeurs humaines et spirituelles que nous avons tendances à
perdre. La précarité et l’incertitude quant à l’avenir engendrent une divine
culture du moment présent et portent les êtres humains à une confiance de
tous les instants. Comme rien n’est sûr, tout moment de bonheur est apprécié
comme un cadeau inespéré. L’Africain a plus qu’aucun autre humain le sens de
la fête et de la gratuité. En cela, dans sa misère, il est tellement proche
du Dieu biblique, on ne peut plus prompt à la louange et la reconnaissance.
Les liturgies sont d’abord des fêtes et des fêtes mirobolantes. Avec les
moyens les plus simples, quelques instruments rudimentaires, des percussions
omniprésentes et surtout un art ancestral et tribal de chanter, les églises
s’allument très vite. Du coup le temps ne compte plus. Invités à participer
à la consécration d’une église nouvelle dans la ville de Porto Novo, nous
avons vu ce que c’était qu’une messe de 4h15, commencée avec une heure de
retard. Neuf chorales se relayaient pour tenir le rythme et ne pas
s’essouffler sur la longueur.
Les
séminaires à faire rêver
L’Eglise
du Bénin est jeune et minoritaire. Elle se compose d’un peu plus de 20% de
la population et doit faire face à des défis redoutables comme celui de
l’expansion des sectes évangéliques. Une image choc de cette Eglise nous a
été donnée dans l’un des deux séminaires du pays. Nous arrivons un peu avant
midi. On nous présente une salle de classe. Nous entrons à hauteur du
pupitre professoral et tournons la tête à droite : 80 diacres en soutane
blanche, 80 jeunes hommes hilares qui seront ordonnés prêtres dans les six
mois qui suivent ! Cela pour une Eglise catholique qui a plus ou moins le
volume de l’Eglise catholique suisse. De quoi nous faire rêver ! Avant de
partager le repas avec les séminaristes et les professeurs, dans l’immense
réfectoire, nous avons la joie de vivre un temps de prière et de
présentation dans la chapelle. L’image restera gravée en moi de cette
procession de soutanes dans l’allée du séminaire, entre les salles de classe
et le réfectoire. Au cours de l’échange qui suit, Jean-Michel captive une
fois de plus son auditoire par le « langage des signes. Et « les sourds
entendent ! »
Vision
d’horreur
Toute la
joie de nos rencontres, la chaleur de l’accueil, tant climatique que
psychologique, ne peuvent masquer la dure réalité d’une pauvreté endémique.
Le dispensaire des Frères Camilliens nous permet de rencontrer l’univers des
malades du sida. Il nous a même été possible de toucher, si ce n’est la main
– dont il ne reste souvent que des moignons – , au moins le bras de
certains lépreux. Ils ne sont plus porteurs de la maladie mais ils en
gardent les terribles séquelles. Bernard, le Frère infirmier, nous paraît au
bord de l’épuisement. Le climat y est pour beaucoup, mais aussi les files
d’attente interminables. Et jour après jour, le sentiment qu’on n’en viendra
jamais à bout. Jamais autant que ce jour-là, avec Jean-Michel, nous nous
sommes dits que nous devrions faire un geste clair de soutien. Notez qu’à ce
jour, nous ne l’avons pas encore fait ! Entre l’intention et la réalisation,
.... Mais le comble de l’horreur devait nous attendre en un autre lieu. A
l’initiative d’un laïc de bonne volonté, une maison accueille à Abomey les
malades mentaux. Deux infirmiers pour plus de 120 pensionnaires ! Une saleté
dégoûtante et une odeur nauséabonde marquent tout l’espace où se côtoient
hommes et femmes, adultes et enfants, dans un abandon sordide. Il semble
bien que le responsable soit complètement débordé par la tâche. Toujours
est-il que les malades sont maintenus dans une situation infrahumaine.
L’horreur.
Un
hôpital pour les vivants… et pour les morts !
« Ce
soir, messe à l’hôpital ?». Pourquoi pas. Elle se passe à l’extérieur
avec une trentaine de personnes rassemblées au pied de la façade propre d’un
pavillon neuf. Une dizaine de dames aux voix étonnamment sonores constituent
une chorale de circonstance. Ferveur, intériorité, rythme, puissance du
chant. Nous sommes sous le charme.
A
l’issue de la messe, le concierge qui est catholique est fier de nous
présenter « son » hôpital. Le petit village thérapeutique est constitué de
différents bâtiments reliés par d’étroites allées. En primeur, nous avons
droit à une visite de la morgue. Le gardien des lieux se fait une fierté de
nous faire voir tous les frigos, les uns après les autres, en ayant bien
soin de n’en oublier aucun. Y sont entassés plusieurs cadavres dans chaque
casier de façon à économiser de la place. Il faut dire que les possibilités
frigorifiques sont très appréciées par les familles des défunts. Elles
peuvent prendre ainsi, sans souci, plusieurs semaines pour organiser la
sépulture de façon à ce que le plus possible de parents puissent se réunir.
La télévision nationale donne tous les soirs un long bulletin nécrologique,
où l’on mentionne la date du décès souvent lointaine. Alors que la morgue
est surpeuplée, l’hôpital quant à lui tourne à quart régime. Il faut
expliquer que n’entre pas qui veut. N’entre que celui qui peut se le payer !
L’espèce
des « abbés constructeurs »
En
Afrique, vous trouvez une panoplie de serpents, mais vous ne rencontrerez
pas de « boas constricteurs ». On leur a préféré une espèce en voie de
prolifération, celle des « abbés constructeurs »… Un problème récurrent pour
les curés est en effet l’exiguïté de leurs églises bondées. Notre Hermel
nous montre un dessin fraîchement sorti de l’étude d’un architecte : une
église de 2800 places ! La technique de construction est simple. On érige
d’abord autour de l’ancienne église des piliers. – Matthieu à Abomey, dans
sa paroisse de Agnagna, en est à ce stade – Et puis, peu à peu, on construit
des parois en plots de ciment brut. Un jour enfin on y met un toit de tôles.
Il est temps alors de raser l’ancienne église. Seul frein, le manque de
liquidités, évidemment. Les chrétiens ont de la peine à faire face à leurs
besoins quotidiens. Les familles sont nombreuses. La nourriture est chère.
L’appel est donc lancé aux sponsors !
Une
oasis d’ordre et de propreté
En plein
centre d’Azové, Hermel est non seulement curé de paroisse, mais encore
directeur d’une école de plus de 300 enfants. Pour le bon ordre de son
presbytère, il s’est entouré de quelques jeunes hommes qu’il a formés
lui-même rigoureusement. La table est mise longtemps à l’avance et d’une
propreté impeccable. Les jeunes cuisinent à même le sol et sont capables de
tuer un animal, de gérer le feu, d’assurer le service de la table et même de
veiller à l’entretien des voitures. De l’avis d’Hermel, c’est une formation
qui leur vaudra pour la vie entière. Jean-Michel (bien plus que moi !) a
admiré cette parfaite ordonnance ménagère. Une autre image de l’Afrique,
appliquée et disciplinée.
Africain
et catholique : doublement hiérarchique !
De
mémoire, je ne me souviens pas avoir entendu une maman donner à deux
reprises un ordre à un enfant. On ne comprend pas très bien comment ça
fonctionne, mais le fait est que l’Africain apprend depuis tout petit à
obéir. Pour avoir été un peu désagréable en réunion de catéchèse, deux
jeunes adolescents sont placés au milieu du cercle et vont rester une bonne
demi-heure à genou, en punition. Le catéchiste est bénévole. Il donne de son
temps pour enseigner la Parole de Dieu. Il ne tient pas à ce que, par
immaturité, des jeunes l’empêchent de mener à bien sa tâche. De quoi faire
réfléchir.
De façon
générale, avec nos tripes démocratiques d’Helvètes, nous avons été souvent
surpris, et parfois gêné, de la manière dont la réalité africaine est
fondamentalement hiérarchisée. Cela se traduit dans l’Eglise, pour ne
considérer que le clergé, dans le « choix » des moyens de locomotion. Le
vicaire circule en moto. Le curé, en voiture. Il vous est facile de conclure
qu’il est peu probable de voir un évêque circuler à vélo !
Entre
bonne et mauvaise conscience
Que
d’impressions colorées et contrastées nous a laissées ce séjour !
Fascination profonde pour cette humanité si pauvre et si vivante. Beauté
étrange et intraduisible de tant de visages d’enfants, si démunis et si
souriants. Interrogations sans réponse sur l’avenir qui sera le leur ?
Consternation devant la situation globale de notre planète qui laisse se
côtoyer sous le même soleil des inégalités totalement insoutenables. Comment
en rendrons-nous compte devant le Seigneur ? Bien des fois, alors que les
souvenirs de voyage s’estompent et que l’interpellation disparaît, me
revient la parabole du riche et de Lazare. Se risquer à un voyage de
« l’autre côté » est sûrement un moyen efficace pour éviter que ne continue
de se creuser le diabolique fossé de l’indifférence. Deux semaines : un peu
comme un pont invisible et fraternel lancé sur l’infranchissable abîme qui
menace de séparer les « enfants de Dieu » des « enfants sans Dieu » !
Chanoine
Jean-Pascal Genoud, Hospice
du Simplon.
Voyager en
pèlerin
En partageant sur les voyages des uns et des autres, il
n’est pas rare d’entendre cette formulation : « L’année dernière, on a fait
la Gaspésie et cette année on a fait la Cappadoce… » Comme s’il s’agissait
encore d’une tâche à accomplir, comme si la région du monde parcourue était
désormais connue, maîtrisée, en poche. Dans l’approche du désert par
exemple, les Pères nous invitent à distinguer l’attitude du touriste
cherchant à visiter, de celle du pèlerin qui cherche à se laisser visiter au
travers des pays qu’il traverse.
C’est donc en pèlerin que j’aimerais vous partager ma
joie de vivre à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard situé à 2472 mètres sur un
lieu de passage millénaire, à la frontière entre la Suisse et l’Italie.
Notre Maison accueille depuis près de mille ans tous ceux qui devaient
franchir l’immense barrière des Alpes : les commerçants, les armées des
conquérants, les pèlerins, les contrebandiers et plus récemment encore les
cyclistes, les touristes et ceux qui au travers d’une randonnée à ski ou
d’une marche en montagne cherchent à orienter leur existence. Que de
manières différentes d’envisager le franchissement d’un même passage ! Et
puisque sur cette terre, nous ne sommes que de passage, cela veut-il dire
qu’il nous faut décider si nous voulons vivre notre existence comme une
conquête, une visite touristique ou un pèlerinage ?
L’attitude fondamentale du pèlerin est de se mettre en
route, animé par le désir d’avancer plutôt que par le souci d’arriver. Si la
démarche de l’homme d’affaire, du soldat ou du touriste est d’atteindre le
but fixé à l’avance, le pèlerin, lui, se met en marche pour avancer vers une
certaine qualité d’être, d’être en relation. Le déplacement n’est donc pas
utilitaire, il devient l’espace d’un cheminement intérieur. La vie à
l’Hospice nous y conduit : cet hiver, par exemple, j’ai accompagné une
semaine durant un groupe d’étudiants d’une Haute Ecole de Commerce. Ils
étaient venus pour un temps de ressourcement et une réflexion éthique
concernant leur responsabilité future au sein de la société. Malgré la neige
et le brouillard, il nous fallait quand même sortir de l’Hospice, ne
serait-ce que pour s’aérer. C’est ainsi que nous nous sommes aventurés dans la
combe de Barasson pour une demi-journée de peaux de phoque : nous faisions
notre trace en brassant un bon paquet de neige poudreuse avec une visibilité
proche du zéro. Nous ne pouvions que marcher dans le silence, attentifs les
uns aux autres, nous ajustant chacun au rythme des plus faibles. Il ne
s’agissait pas d’arriver en premier, mais de marcher ensemble, tout
simplement. Le brouillard a fait que nous nous sentions seuls au milieu de
rien. Et alors qu’autour de nous tout semblait vide et mort, chacun a pu
rejoindre en lui de la vie. Expérience bouleversante qui démasque la peur d’exister
à l’intérieur de soi et dans une ouverture à l’autre, peur dont souffre
notre société où l’hyper-consommation risque de scléroser l’humain.
Expérience bouleversante qui nous situe face à la fragilité de cette vie si
précieuse : la couche de neige accumulée devenant trop importante, nous
avons pris la décision de rebrousser chemin, sans avoir atteint aucun
sommet. Et en redescendant la combe de Barasson, la joie nous a surprise
telle la source qui jaillit du rocher au détour d’un chemin : une
irrésistible envie de rire, de partager des histoires drôles et de nous
échanger de beaux regards, voilà qui offrait un contraste saisissant avec la
montée silencieuse. Le brouillard était toujours là, mais notre présence
était comme transfigurée. Nous étions sortis prendre l’air et nous sommes
revenus animés d’un souffle nouveau ! Quelle parabole riche en espérance
pour chacun de nous !
Notre confrère Gratien Volluz, qui a largement inspiré
la vocation actuelle de nos Hospices du Simplon et du Grand-Saint-Bernard,
exprime à merveille combien le terrain de la montagne est propice à ce
chemin d’humanisation : « La montagne ne se laisse pas façonner, c’est elle
qui marque ceux qui s’y aventurent. Mieux que la mer, mieux que le désert,
elle exprime la jeunesse et la grandeur de la création à son réveil, elle
est une permanente invitation à garder notre place de créature libre faite
pour l’amour dans l’audace et l’adoration. »
Dans la prière du pèlerin de la montagne, notre
confrère dit encore : « Sans cesse tenté de m’installer, tu me demandes de
risquer ma vie comme Abraham dans un acte de foi, sans cesse tenté de vivre
tranquille, tu me demandes de marcher en espérance vers toi ». Ces paroles
ressaisissent bien l’événement vécu avec ces jeunes à Barasson, mais elles
révèlent aussi ce besoin fondamental qu’a l’humain d’exister en référence à
un autre que lui-même. Pour orienter sa marche et lui offrir une densité de
signification, le pèlerin a besoin d’enraciner ce qu’il vit dans
l’expérience de ceux qui se sont mis en route avant lui. Démarche d’humilité
qui ouvre à une audace dont la force ne repose pas simplement sur son propre
moi. C’est pour cette même raison que les chemins vers Compostelle ou plus
récemment la Via Francigena, reliant Canterbury à Rome, connaissent un
succès grandissant. Le pèlerin, même solitaire, puise sa force dans une
solidarité à vivre avec l’humanité en marche.
Cet hiver encore, avec un groupe d’adolescents, nous
avons effectué un exercice de sauvetage pour leur faire découvrir comment
rechercher quelqu’un avec un détecteur de victimes d’avalanches (DVA ou
Barryvox) : sur une pente aux abords de l’Hospice, les jeunes ont creusé
trois grands trous dans la neige afin d’y être ensuite ensevelis… en toute
sécurité ! A chacun des trois ados qui avaient accepté d’aller sous la
neige, j’avais donné, en plus du DVA, une radio afin qu’ils puissent
communiquer en cas de difficulté. Au moment où les trous étaient rebouchés
par les autres jeunes, j’entends sur ma radio une des « victimes » qui dit à
l’autre : « Parle-moi, sinon j’ai peur ! » Je n’oublierai jamais cet appel
vibrant d’humilité et de lucidité : pour rejoindre ses propres ressources,
l’humain a besoin d’être soutenu par la parole d’un autre que lui-même.
Abraham est notre père dans
la foi, lui qui a accepté de tout quitter pour marcher en présence de Celui
qui l’appelle vers un ailleurs : « Va vers le pays que je te montrerai ! »
Autrement dit : « Pars à l’écoute de ma parole et non pas vers un but que tu
te serais déjà fixé. » Le pèlerin d’aujourd’hui peut s’appuyer sur
l’expérience du premier Patriarche en tissant une relation vivante avec lui,
en recevant de lui la force de se risquer sur les chemins de la confiance.
Claire Patier, bibliste, nous y encourage par l’éclairage qu’elle nous
livre : « S'il y a, en effet, des similitudes entre la manière dont nous
vivons aujourd'hui les ancêtres et celle dont nous ressentons les
patriarches, il y a aussi de grandes différences entre les deux : un
ancêtre, a-t-on dit, c'est un mort qui a réussi. Un patriarche n'a pas
forcément réussi. Sa vie, telle qu'on la raconte, n'est pas irréprochable,
ni surhumaine, ni constamment admirable. Abraham, Isaac, Jacob sont des
humains, sans plus. La Bible nous les dépeint, à dessein, vulnérables,
versatiles, faillibles et non pas comme des exemples moraux à suivre. Leurs
existences sont des itinéraires personnels, sociaux, spirituels et, en ce
sens, elles sont des témoignages. Car, si la vie du patriarche n'est pas
irréprochable, elle est habitée. [...] Leurs existences portent les marques
d'un tel destin : contestées, contestables, traversées par le doute malgré
la foi, connaissant l'échec autant que le bonheur, les conflits plus souvent
que la paix. Capables de mesquineries, elles rencontrent l'amour. Capables
de mensonge, elles s'ouvrent à la vérité. Les patriarches toujours sont en
marche vers l'autre (l'Autre)..."
Le pèlerin en marche ne peut qu’avancer de déséquilibre
en déséquilibre au rythme du pas. Si son regard s’attarde à chaque perte de
sécurité ou au moindre chancellement, c’est la chute assurée. Si son regard
est orienté par la beauté majestueuse de la création qui l’entoure, le
pèlerin s’engage au travers de sa marche parfois hésitante vers un chemin
d’unification et de pacification, car il est une beauté tout aussi
majestueuse à découvrir… au plus intime de lui-même.
Chanoine José
Mittaz
Journée
mondiale de prière pour l’Eglise en Chine
Du chinois à la basilique
d’Einsiedeln !
Dans sa lettre historique du
27 mai 2007 aux catholiques de Chine, le Pape Benoit XVI a demandé que
dorénavant le 24 mai, jour de la mémoire liturgique de Marie, Aide des
Chrétiens, vénérée avec une grande dévotion particulièrement au sanctuaire
marial de Sheshan près de Shanghai, soit une journée de prière pour
l’Eglise en Chine. Au cours de cette journée, les catholiques du monde
entier, en particulier ceux d’origine chinoise, écrivait le pape dans sa
lettre, « feront preuve de leur fraternelle solidarité et de leur
sollicitude pour vous ».
Cette invitation du Pape a trouvé un écho positif à
travers toute notre église universelle.
« Tian Zhuu Jiang Fu Zhong
Guo (Dieu bénisse la Chine.) » C’est ainsi par exmple que le cardinal Ivan
Dias, préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, a achevé
la messe qu’il présidait le 24 mai à l’occasion de cette première journée
mondiale de prière pour l’Eglise de Chine dans la basilique Sainte-Marie
Majeure à Rome. Mille personnes environ, dont 500 Chinois vivant en Italie,
ont assisté à cette Messe concélébrée par environ 80 prêtres chinois et
italiens.
Le même jour, à Sheshan, la basilique mineure était
pleine, 2 500 pèlerins s’y pressant en réponse à l’appel du pape pour
assister à la messe présidée par l’évêque auxiliaire de Shanghai, Mgr Joseph
Xing Wenzhi. Professeur au grand séminaire situé au pied de la colline de
Shehsan, le P. Raphael Gao Chaopeng a prononcé l’homélie dans laquelle il
soulignait l’importance de cette journée de prière, disant qu’elle était le
signe que les catholiques chinois n’étaient « plus des orphelins, mais
faisaient bien partie de la famille qui représentait l’Eglise universelle ».
Les autorités chinoises par contre étaient très
inquiètes à cause de cette journée de prière. A l’approche du mois de mai,
elles ont multiplié les initiatives visant à limiter l’ampleur des
pèlerinages mariaux. Evoquant des raisons de sécurité, elles avaient donné
des instructions très claires aux diocèses de Chine afin qu’ils réduisent
l’importance de leurs pèlerinages durant le mois de mai. La journée de
prière s’est alors déroulée à Sheshan sous une forte surveillance policière
ce qui faisait dire à un pèlerin : « Avec autant de policiers autour,
c’était comme si la Sainte Vierge était en prison ». De fait, la
participation des catholiques à cette journée particulière, a été plutôt
faible. Habituellement, les pèlerins sont trois fois plus nombreux à presser
sur la colline de Sheshan lors des week-end du mois de mai. Cette année,
avec la journée de prière instituée par le pape, les pèlerins auraient du
être encore plus nombreux, mais les mesures prises par les autorités
semblent avoir été dissuasives. Il reste à espérer qu’à l’ avenir les
catholiques pourront vivre ces pèlerinages librement.
La journée de prière en
Suisse
Contrairement à d’autres
conférences épiscopales, par exemple celles de l’Allemagne ou de l’Italie,
la conférence épiscopale de notre pays n’a malheureusement pas pris la peine
de thématiser cette journée.
La société œcuménique Suisse-Chine a par contre trouvé
une porte ouverte à Einsiedeln, dont l’abbé Martin Werlen se montre depuis
plusieurs années très intéressé par la réalité de l’Eglise en Chine. En août
2003, il a accueilli un groupe de retraitants prêtres, séminaristes et sœurs
chinois faisant leurs études en Europe dans son monastère pour un repas et
un entretien chaleureux. Et depuis deux ans, deux prêtres chinois font comme
hôtes du monastère des études à Einsiedeln.
Avec l’abbé Martin, les membres catholiques de la
société œcuménique Suisse-Chine ont donc organisé le 24 mai une journée de
prière pour la Chine à Einsiedeln.
Le point fort de cette journée a été l’Eucharistie
avec la communauté du monastère. La liturgie, présidée par l’abbé Martin
entouré aussi de trois prêtres chinois, a été célébrée en allemand et en
chinois. En signe de solidarité avec les victimes du terrible tremblement de
terre qui avait dévasté quelques jours auparavant la province du Sichuan, la
quête de cette messe leur a été destinée. Après un repas fraternel, l’abbé
Martin a rencontré les membres de la société et a lui-même adhéré à cette
société ! La journée s’est terminée par un concert de la « scuola corale
della cattedrale di Lugano » et les vêpres. Les mots de la fin du sermon de
l’abbé Martin ont accompagné les pèlerins sur leur chemin de retour : « Que
nous aussi nous ne craignions pas de parler de Jésus au monde et du monde à
Jésus. Nous avons beaucoup à apprendre des chrétiens de Chine. »
Dorénavant chaque année, cette journée de prière pour
la Chine sera célébrée le 24 mai à Einsiedeln. Il y a même un projet de
partenariat entre le monastère d’Einsiedeln, en tant que sanctuaire marial
le plus important de notre pays, et le sanctuaire marial le plus important
en Chine, à Sheshan.
Chanoine Daniel Salzgeber.
Oupan, un Taroko irréductible.
Depuis plus de quarante ans, à Taiwan, les chanoines du Grand-St-Bernard
travaillent principalement auprès des Tarokos, des aborigènes au caractère
bien trempé. Téméraires, fiers et indépendants, ils vivaient dans de petits
villages isolés, en montagne. Habiles chasseurs, ils prisaient surtout le
”chef”¨ de l'intrus qui s'immisçait sur leur territoire. De même, les crânes
de ceux avec lesquels ils avaient eu maille à partir ornaient leurs demeures.
De
1896 à 1914, retranchés dans les montagnes, ils s'opposèrent à l'occupant
japonais. Décimés et vaincus, ils durent se soumettre. Cependant, ils
essayaient encore de se soustraire à l'ordre nippon. Finalement, dans les
années 1930, ils furent déportés en plaine et installés dans des villages
situés au pied des montagnes. Les Japonais les gouvernaient avec une main de
fer: de chasseurs intrépides, ils durent se muer en villageois et
paysans modernes .
Après le départ des Japonais en 1945, les
Taroko restèrent dans leurs villages. Petit à petit, ils s'aperçurent que la
main de fer s'était muée en dictature de pinceau. L'important
n'était plus la bravoure, l'habileté physique et l'endurance à la peine,
mais la compréhension des édits, l'habileté à remplir des formulaires et à
entretenir de bonnes relations avec les autorités officielles.
De plus, de 1965 à 1985, la révolution
industrielle fit disparaître les petits paysans Taroko qui devinrent des
tâcherons à la merci des entrepreneurs chinois-taiwanais. Par contre, les
employés du gouvernement ou ceux qui avaient des places de travail fixes
continuèrent à prospérer. Ainsi s'agrandit encore le fossé entre les pauvres
et les nantis. De plus, depuis que le vin de riz n'est plus soumis au
monopole d'état, plus de problème pour s'hébéter à bon marché.
Dans de telles conditions, on comprend plus
facilement pourquoi chez les Taroko, certaines personnes, voire même
certaines familles, ne parviennent pas à s'adapter à ce monde nouveau et
disparaissent, englouties par les eaux boueuses de l'histoire de l'humanité.
En prenant le temps de connaître ces marginaux, plus d'une fois j'ai été
impressionné par leur résignation et leur indifférence à l'égard des biens
de ce monde. Sans le savoir ils sont devenus des pauvres en attente du
Royaume des Cieux. Aujourd'hui je me propose de vous présenter l'un d'entre
eux , Oupan.
Oupan est né à Hsiulin en 1952. Il avait deux
soeurs et deux frères aînés. En 1954, naîtra encore un frère cadet. Ils
cultivaient leurs champs et, comme la plupart des Taroko de l'époque, ils ne
vivaient pas dans l'opulence, mais l'essentiel ne leur faisait pas défaut.
Malheureusement, leur famille ne fut pas
destinée à un avenir bien florissant. Selon la coutume de l'époque, les deux
filles se marièrent jeunes et ne revinrent que rarement chez leurs parents.
A vingt-cinq ans, le fils aîné se maria. Il n'eut pas d'enfant, ne
s'entendit pas très bien avec sa femme, se mit à boire de plus en plus
d'alcool et mourut à quarante-cinq ans. Le deuxième fils s'engagea comme
pêcheur sur un bateau qui partait en haute mer pour trois ans. Personne ne
sut exactement ce qui se passa: il disparut dans les eaux et ne revit jamais
sa terre natale. Quant au cadet, il préféra engloutir une bouteille de
poison plutôt que de se soumettre aux deux ans de service militaire.
Revenons maintenant a Oupan. Dès ses premiers
jours d'école primaire, il se montra allergique à l'ordre scolaire. Plutôt
que de rester en classe, il préférait aller à la chasse aux oiseaux et aux
souris qu'il faisait rôtir et mangeait avec ses camarades lorsqu'ils
quittaient l'école pour rentrer chez eux. Frappé par les instituteurs, il
essayait de se défendre et de leur rendre la pareille.
Comme il ne voulait pas fréquenter l'école, sa
maman l'amenait personnellement jusque dans la salle de classe. Une fois sa
maman partie,il sautait par la fenêtre et s'en allait s'amuser dans les
champs. Pour le punir, le soir, ses parents le lièrent dans la maison. Après
quelques jours, de colère il ne rentra plus chez lui et, durant un mois, il
alla dormir chez des camarades. Parfois il allait en classe, mais il
refusait toujours d'apprendre quoi que ce soit. Finalement, après un peu
plus d'un an de coercition, ses parents renoncèrent à essayer de l'envoyer à
l'école. Le matin, ils lui préparaient un petit pique-nique et l'envoyaient
paître les buffles le long de la rivière.
A onze ans, il décida de partir pour la grande
ville, à la recherche d'une vie nouvelle. Après s'être subrepticement emparé
de tout l'argent qu'il trouva dans sa maison paternelle, il s'en alla
prendre l'autocar qui, en fin d'après-midi, le déposa à la gare principale
de Tapei.
Durant une semaine, il rayonna autour de la
gare. Rarement il avait besoin d'acheter de la nourriture, car il se servait
en douce dans les divers étalages des marchands ambulants. Il passait la
nuit sur un banc ou dans un recoin de la gare. Après une semaine, il se lia
d'amitié avec un enfant de son âge et alla habiter dans sa famille. Durant
la journée, il parcourait les rues, s'emparant en douce de ce dont il avait
besoin. Lorsqu'il demandait à des gens s'ils avaient du travail pour lui, on
lui répondait qu'il était encore trop jeune pour travailler et qu'il devait
retourner à l'école.
Après quelques semaines, une femme d'un certain
âge qui récoltait papiers, cartons et autres déchets recyclables, l'invita à
habiter chez elle et à l'aider dans son travail. Cette femme était très bien
intentionnée à son égard: elle lui procurait le nécessaire, lui donnait une
partie de l'argent gagné ensemble. Elle ne le contraignait pas: à
l'occasion, elle le laissait vagabonder à sa guise et s'amuser dans les rues
de la ville.
Durant un peu plus d'une année, Oupan s'habitua
à la vie de citadin; il apprit à connaître la ville de Taipei, ses habitants
et leurs coutumes. Ensuite, il eut envie de revoir ses parents et son
village. La brave femme qui l'avait accueilli ne le retint pas et
l'encouragea à retourner vivre auprès de ses parents. Elle lui remit une
coquette somme d'argent et, les larmes aux yeux, elle le congédia par ses
paroles:
”Bon voyage! Bon retour chez toi ! à l'avenir, si l'occasion se présentait,
je serais très heureuse de te revoir.”
De retour chez lui, il présenta à son père une
partie de l'argent qu'il rapportait et expliqua à ses parents qu'il avait
appris à gagner sa vie. Ainsi son père l'accueillit sans trop de reproches
et l'exhorta à rester à la maison jusqu'à ce qu'il soit un peu plus grand.
La vie à Hsiulin lui parut ennuyeuse et terne. Deux semaines plus tard, en
douce, il repartit pour Taipei.
Il voulait être totalement libre et profiter au
maximun de la vie. Plutôt que de reprendre contact avec la brave femme qui
l'avait hébergé, il s'associa à une bande de jeunes loubards. Ils
s'adonnaient à des rapines, des beuveries et des bagarres. Un jour il ne
parvient pas à esquiver les policiers qui l'arrêtent. Pour se tirer
d'affaire, il essaie d'apitoyer les gendarmes. “ Je suis, dit-il, un petit
Taroko originaire de Hualien. Il y a un mois environ, avec des amis, je suis
venu visiter Taipei. Par malchance, je me suis perdu. N'ayant plus d'argent,
je suis obligé de me débrouiller comme je peux pour survivre.
¨” Les policiers prêtent foi à ses paroles, ils le ramènent chez lui à
Hsiulin et demandent à ses parents de veiller sur lui.
Une fois les
policiers partis, furieux, son père l'attache à une poutre et lui donne une
bonne correction. Peine perdue! Le lendemain, il quitte sa maison et s'en va
rodailler a Hualien. Pour subvenir à ses besoins, il se sert copieusement
dans les étalages des marchands. Après trois à quatre mois de vadrouille, il
se fait à nouveau coincer par la police. Cette fois, il n'arrive pas a se
disculper. Comme il n'a que quatorze ans, il est condamné à trois ans de
réclusion dans un centre de rééducation situé à Taoyuan,à cinquante
kilomètres de Taipei.
Près de huit cents jeunes âgés de quatorze à
dix-huit ans vivaient dans ce centre clôturé par de hautes murailles serties
de quelques miradors. Le règlement et la discipline étaient quasiment
militaires. Ils suivaient des cours scolaires, faisaient des travaux manuels,
avaient des heures de récréation et de sport, mais ils ne franchissaient
jamais le mur d'enceinte. Comme auparavant, Oupan se montra radicalement
allergique à toute étude scolaire; punitions et bastonnades n'y changèrent
rien.
Après une année et deux mois de confinement,
une aubaine se présenta: un après-midi, il remarqua que des ouvriers
distraits avaient oublié de ranger une échelle. La nuit suivante, avec un
copain taroko, ils se levèrent discrètement, enrouèrent leur couverture
autour de leurs épaules et firent semblant d'aller aux toilettes.
Furtivement, ils s'emparèrent de l'échelle, l'appuyèrent contre le mur,
gravirent les échelons, jetèrent leur couverture sur les barbelés qui
couronnaient la muraille et se laissèrent glisser vers la liberté.
Durant quelques jours, ils se cachèrent dans
les cimetières du voisinage.Ils se nourrissaient des victuailles qui avaient
été déposées sur les tombes; ils s'excusaient auprès des défunts pour leur
impertinence. Ils leur demandaient de comprendre leurs difficultés et les
remerciaient pour leur magnanimité. Ensuite, ils marchèrent
furtivement jusqu'à Taipei. En ville, ils dérobèrent de l'argent. Puis, le
lendemain matin,ils prirent place sur l'un des autocars en partance pour
Hualien.
Cette fois-ci,
Oupan arriva discrètement chez lui à Hsiulin et son père le prit en pitié.
Il lui proposa d'aller se réfugier dans une guérite de fortune qu'il avait
érigée sur un de leurs terrains de montagne. Là-haut il pourrait faire
quelques travaux agricoles et échapper facilement aux policiers qui le
recherchaient déjà.
Après cinq mois de vie tranquille en montagne,
il ne tient plus en place. Comme il approche des seize ans et est
physiquement bien bâti, il dit à son père qu'il veut aller chercher du
travail à Taipei, car il connait bien la ville. Son père lui donne un peu
d'argent et il repart à l'aventure.
A Taipei, il
s'embauche comme aide-livreur. Il accompagne un camionneur; il l'aide à
charger et décharger les marchandises. Cependant, au bout de six mois, il
s'acquoquine à nouveau avec une bande de loubards. Il quitte son travail et
mène à nouveau la belle vie: rapines,gueuletons,bagarres. Parfois il
s'embauche comme protecteur dans les milieux louches de Taipei.
Cependant il refuse d'adhérer à l'un des gangs mafieux de la ville,car il
veut vivre à sa guise, en toute liberté, en-dehors de toute autorité.
A dix-huit ans, le voici arrêté à nouveau par la police et condamné à cinq
ans de prison. Après trois ans et demi de confinement, il est libéré. Il
rentre chez lui et décide de mener une vie plus rangée.
Quelques semaines plus tard, un condisciple
de Hsiulin lui trouve un travail à Kaohsiung, comme aide-livreur. Pour
gagner un peu plus d'argent, le soir il couche près des camions de la
compagnie afin d'éloigner d'éventuels malandrins. Son travail de manutention
lui paraît de plus en plus pénible et il se dit: ¨si je savais conduire un
véhicule, comme la vie serait plus agréable! ¨
Un soir, il
s'aperçoit qu'un chauffeur a oublié d'emporter la clef d'un camion. Il ne
peut résister à la tentation d'essayer de conduire. Malheureusement, après
quelques manoeuvres, il percute de plein fouet un autre véhicule. Devant
l'ampleur des dégâts, il prend peur et décide de s'enfuir sur le champ.
Dépité, il quitte les lieux en se disant: ¨ cette mésaventure me
prouve une fois pour toutes que le travail n'est pas fait pour moi.¨
Il
recommence à vagabonder dans les rues des villes. Parfois il se débrouille
tout seul; parfois il s'associe à de nouveaux compères. Coincé à nouveau par
la police, il est condamné à sept ans de prison. De plus, ne s'étant pas
présenté pour faire ses deux ans de service militaire, la police
d'armée le réclame également. Après un an de détention, il réussit à prendre
la clef des champs.
Désormais, durant près de vingt années, il passe de nombreux mois enfermé
dans des prisons civiles ou militaires, mais il devint également un
spécialiste des évasions. Plus d'une fois, il déjoua les pièges tendus par
les policiers qui cherchaient à l'arrêter et s'en alla traficoter ailleurs.
Si par hasard, il rencontrait des gens de son village, il les invitait
régulièrement à partager un bon repas. Il se débrouillait toujours
pour dérober l'argent dont il avait besoin. Il lui arrivait même de
s'embaucher pour quelques journées de travail.
Finalement, en 1996, par suite d'une amnistie
présidentielle, il fut déchargé de toute charge pénale et revint vivre a
Hsiulin. J'eus alors l'occasion de le rencontrer. Avec quelques maçons
originaires de Hsiulin, nous faisions des réparations à Hsincheng et à
Chiawan, Oupan venait régulierement nous tenir compagnie et nous donnait
parfois quelques coups de main. J'etais frappé par sa force physique,
son calme imperturbable et sa discrétion. Les autres me parlaient de
son passé mouvementé. Lorsque je lui demandais si ce qu'ils racontaient à
son sujet était authentique, il me répondait :¨ c'est à peu près juste,
mais c'est passé et c'est sans importance ¨. Ce n'est que plusieurs années
plus tard qu'Oupan accepta de me parler personnellement de son passé.
Lorsque
j'évoque Oupan en présence des personnes qui l'on connu depuis son enfance,
tous reconnaissent l'authenticité de son passé exceptionnel. Certains me
mettent en garde:
¨Père, faites attention! Il est très habile pour raconter des balivernes,
tromper et voler les gens de bonne foi!¨ D'autres me disent : ¨Oupan a eu un
passé difficile, mais maintenant il s'est calmé et il mérite notre estime.¨
Actuellement
Oupan a passablement maigri et n'a pas bonne mine. Il avoue avoir quelques
petits ennuis de santé, mais il affirme avec conviction que, s'il allait
consulter un médecin, il deviendrait de plus en plus malade. La plupart du
temps, il vit seul dans la maison construite par son père; portes et
fenêtres sont abimées et elle n'est plus reliée au réseau électrique.
L'intérieur est propre, mais presque vide.
Oupan s'entend très bien avec ses cousines
maternelles qui vivent assez pauvrement, Par contre, je ne l'ai presque
jamais apercu en compagnie de ses cousins paternels, bien plus fortunés. Il
y a quelques mois, comme je parlais d'Oupan avec un de ses cousins paternels,
ce dernier me déclara : ¨Pauvre Oupan! Il avait tout pour bien réussir sa
vie, mais il a mal tourné et il a tout gâché! Que Dieu ne lui en tienne pas
rigueur!¨
Chanoine Gabriel Délèze
Pour la journée de prière pour l'Eglise de Chine, le Pape
Benoit XVI a écrit la
Prière à Notre-Dame de Sheshan
Vierge très sainte, Mère du Verbe incarné et notre Mère,
vénérée dans le sanctuaire de Sheshan sous le vocable d'«Aide des
Chrétiens»,
toi vers qui toute l'Église qui est en Chine regarde avec une profonde
affection,
nous venons aujourd'hui devant toi pour implorer ta protection.
Tourne ton regard vers le peuple de Dieu et guide-le avec une sollicitude
maternelle
sur les chemins de la vérité et de l'amour, afin qu'il soit en toute
circonstance
un ferment de cohabitation harmonieuse entre tous les citoyens.
Par ton «oui» docile prononcé à Nazareth, tu as permis
au Fils éternel de Dieu de prendre chair dans ton sein virginal
et d'engager ainsi dans l'histoire l'œuvre de la Rédemption,
à laquelle tu as coopéré par la suite avec un dévouement empressé,
acceptant que l'épée de douleur transperce ton âme,
jusqu'à l'heure suprême de la Croix, quand, sur le Calvaire, tu restas
debout auprès de ton Fils, qui mourait pour que l'homme vive.
Depuis lors, tu es devenue, de manière nouvelle, Mère
de tous ceux qui accueillent dans la foi ton Fils Jésus
et qui acceptent de le suivre en prenant sa Croix sur leurs épaules.
Mère de l'espérance, qui, dans l'obscurité du Samedi-Saint,
avec une confiance inébranlable, est allée au devant du matin de Pâques,
donne à tes fils la capacité de discerner en toute situation,
même la plus obscure, les signes de la présence aimante de Dieu.
Notre-Dame de Sheshan, soutiens l'engagement de tous ceux qui, en Chine,
au milieu des difficultés quotidiennes, continuent à croire, à espérer, à
aimer,
afin qu'ils ne craignent jamais de parler de Jésus au monde et du monde à
Jésus.
Dans la statue qui domine le Sanctuaire, tu élèves ton Fils,
le présentant au monde avec les bras grands ouverts en un geste d'amour.
Aide les catholiques à être toujours des témoins crédibles de cet amour,
les maintenant unis au roc qui est Pierre, sur lequel est construite
l'Église.
Mère de la Chine et de l'Asie, prie pour nous maintenant et toujours.
Amen! |