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Chers amis lecteurs,
Vous savez sans doute
déjà tous que notre famille religieuse a vécu le mercredi 4 février un
événement important : l’élection par l’Assemblée plènière de la Congrégation
d’un nouveau Prévôt en la personne de Jean-Marie Lovey, qui succède ainsi à
Mgr. Benoît Vouilloz, arrivé en fin de mandat, à l’âge fixé par notre
législation : 70 ans. Vous comprendrez aisément que l’essentiel de ce numéro
2,2009 de notre revue soit consacrée à cet événement : des articles de
circonstance, pour dire au-revoir et merci à notre Prévôt qui vient de
terminer son mandat…
Bonjour et merci aussi
à notre nouveau Prévôt.
Nous évoquerons aussi
la figure attachante de notre cher confrère Louis Emery, décédé au home du
Christ-Roi à Lens, le mardi 20 janvier2009.
Nous tenons aussi à
rappeler un événement culturel, à savoir l’exposition :
« A la recherche
d’autres neiges… Une mission aux portes du Tibet (1933-1952). Réalisée par
les bons soins de Madame Lea Glarey, elle s’est tenue au musée des sciences
naturelles de Turin.
Pour terminer, nous
vous proposons un texte sapientiel de Daniel Salzgeber « La grenouille et le
bœuf » . Faut-il préciser qu’il a écrit et m’a proposé ce texte, bien avant
et donc sans aucun lien avec les grands changements survenus dans notre
Congrégation. Ce texte a été écrit pour célébrer le Nouvel-An chinois.
Pour terminer, nous
continuons la publication du Journal de Zacharie, qui vous a été présenté et
publié en première partie dans le numéro 1,2009 de la Revue.
Chanoine René-Meinrad
Kaelin, rédacteur
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Au-revoir et merci à Benoît
Après le vote de l’Assemblée plénière ne demandant pas à Benoît Vouilloz de
prolonger son mandat de Prévôt, le Prieur général, Jean-Marie Lovey, lui a
adressé le message suivant.
Cher Benoît,
A partir de maintenant, tu
n’es plus Prévôt en charge. Tu dois consentir à ce dépouillement. Tu dois,
comme on dit passer à autre chose . Mais la Congrégation aussi va
devoir passer à autre chose. Et notre Assemblée de ce jour va devoir
également passer à autre chose. On ne peut pas immédiatement et sans autre
faire ce passage ! Je voudrais ménager un temps de transition qui prend la
forme d’un merci. Un immense Merci
; et ça s’impose !
Je ne vais pas détailler
les multiples raisons de ce merci. Mais 17 ans à la tête de la Congrégation,
tout de même, ça compte.
Je ne veux pas non plus
faire un bilan de ce qu’a été ton service de Communauté, même si des
événements importants et des orientations majeures ont marqué, sous ton
« abbatiat », notre Congrégation. Pour ce qui est des bilans je m’en réfère
à l’avis de notre cher confrère Bernard Rausis qui nous disait : « Le seul
bilan détaillé et important de notre vie c’est celui que nous aurons à faire
le jour de notre mort, devant Dieu. Et j’ai la certitude qu’il sera
extrêmement bref ! »
Oui, c’est Dieu qui sait.
Et en action de grâce nous lui remettrons, dans notre prière, tes 17 ans de
Prévôté.
Je te propose un autre
exercice. Plutôt que de remonter le temps, année après année, jusqu’en 1992
pour relire ce qui s’est fait, nous allons nous reporter d’un bond au moment
de ton élection. J’avais, à ce moment-là écrit un article pour le défunt
Echo Romand, dont je vais reprendre quelques passages. Les mercis, qu’au nom
de la Communauté , j’en tirerai, vérifieront combien la feuille de route
-- si l’on peut utiliser une expression aussi inappropriée-- a été tenue !
Il est important d’imaginer la photo qui illustrait cet article : un Benoît
Vouilloz très souriant et jouant de la guitare. Je vous invite à bien
visualiser cette représentation : un instrument de musique dans les mains et
le sourire sur les lèvres de Benoît, l’exercice n’est pas trop difficile. Je
cite donc l’article en cours.
- « … le Prévôt est
d’abord un don de Dieu. Don qui ne peut que se recevoir dans la joie ,
l’action de grâce, l’étonnement, la reconnaissance. »
Benoît, tu as beaucoup reçu
de Dieu. Tu as été un Don de Dieu. Mais ce don tu ne l’as pas gardé. Tu l’as
offert. Tu t’es offert à la Congrégation. Elle t’a reçu dans l’action de
grâce et la reconnaissance. Aujourd’hui, c’est la Congrégation qui te dit sa
reconnaissance ; en son nom, de tout cœur, je te dis :
Merci Benoît.
Je poursuis la lecture de
l’article :
·
« Oui,
quand Dieu donne, quand Dieu se donne, c’est qu’il sourit à l’humanité.
L’enfant de la Crèche dans la nuit de Noël c’est une Lumière divine sur le
visage d’un fils de la terre. Et Dieu fait cadeau à notre Congrégation
religieuse d’un enfant de notre terre. Il est le sourire de Dieu penché avec
bienveillance et attention sur chaque chanoine… et à travers ses confrères
sur ceux que le Seigneur nous confie dans notre ministère. »
Au long de ton ministère,
tu as, de façon tellement naturelle, offert à chacun ta bienveillante
attention. Merci
Benoît.
- « Le Prévôt ne va pas,
du fait de sa nomination, prendre le chemin du désert pour vivre en
ermite. Ce n’est ni sa vocation, ni sa fonction. Il continuera à rester
proche de chacun ; des grands et des petits. Des petits, comme il l’a
toujours été et beaucoup pourraient en témoigner. Et des grands aussi !
Peut-être sera-t-il seulement plus souvent proche des grands (ceux de ce
monde) pour soulager ses confrères de cette mission qui de toute manière
leur incombe aussi puisque St. Paul demande à chaque apôtre de « se
faire tout à tous ».
Je suis sûr de me faire le
porte-parole des confrères qui souvent auront éprouvé cette légitime fierté
d’être de la famille qui s’exprimait à travers ton ministère. Pour
ta présence, en notre nom, au monde extérieur,
Merci Benoît.
- « Comme Prévôt, notre
cher Benoît tient en mains l’instrument de son meilleur apostolat : la
Congrégation du Gd-St-Bernard. C’est comme si chaque religieux était une
corde de l’instrument. Une corde avec ses caractéristiques, sa tonalité,
sa consistance, sa résistance peut-être, sa raideur aussi, ou sa
souplesse. Il faut bien tout cela pour une harmonie. Certaines jouent
plus grave, d’autres plus léger et celles qui vibrent le plus
profondément ne sons pas celles qui échappent à la main du maître. St.
Ignace d’Antioche dirait : soyez accordés à votre Prévôt comme les
cordes à la cithare ; ainsi dans la concorde …et l’harmonie de votre
charité, vous chanterez Jésus-Christ. Si donc le Prévôt se met à
« tourner la vis » c’est pour accorder l’instrument. Et quand on a
l’oreille musicale, c’est tout de même un gros atout ! On sait
d’instinct quelle corde a bougé et combien il faut agir avec
délicatesse pour que tout se résolve en beauté. Le Prévôt doit pouvoir
jouer avec justesse cette portion d’histoire que nous avons tous la
grâce de vivre et il le fait avec cet instrument qui n’est pas autre que
ce que nous sommes, tous ensemble. »
Parce que tu as eu sans
cesse le souci de la Concorde,
Merci Benoît.
L’article qui présentait le
Prévôt en 1992 se terminait par 3 remarques, en guise de pointe de la
parabole, dont je retiens celle-ci :
- « Il y
a encore de la place chez les chanoines du Grand-Saint-Bernard pour des
cordes toutes neuves. Certaines à force d’avoir joué ont perdu leur nerf
et se sont usées. Il arrive même qu’elles cassent ! Qui viendrait les
remplacer ? Toi jeune lecteur ? Ecoute bien si Dieu ne t’appelle pas à
tout laisser pour trouver beaucoup d’autres frères désireux de jouer
leur vie entière sur Dieu ? …Guitare en bandoulière, toutes les cordes
près de lui, pas de doute, c’est bien ainsi que nous sommes encore plus
près de son cœur. »
Parce que tu nous as gardés
et que tu continueras à nous garder tous au plus intime de ta prière et de
ton affection fraternelle, cher Benoît, au nom de toute la Congrégation :
Merci.
Jean-Marie Lovey, prieur
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« Bienvenue à toi Jean-Marie,
notre nouveau Prévôt ! »
L'Hospice du Grand-Saint-Bernard
était recouvert d'une brume épaisse en ce vendredi 6 février 2009.
Jean-Marie Lovey, descendu dans la vallée la veille du 4 février pour
préparer l'assemblée qui élira le nouveau Prévôt, regagnait la Maison-mère,
accompagné de François Mudry, notre intendant, et du confrère qui vous
partage son témoignage. Le brouillard enveloppait notre marche silencieuse
et dévoilait en chacun son paysage intérieur : un temps béni pour revivre en
soi l'événement de communauté qui oriente désormais notre histoire. Le
manteau neigeux fraîchement renouvelé ne nous avait laissé aucune trace à
suivre, l'itinéraire maintes fois parcouru nous aiguillait vers un nouveau
passage à vivre. Vers une Pâque ?
Après la traversée
de la Combe des Morts, au sommet du Poyet, nous nous sommes arrêtés pour
écouter… Au creux du silence, alors que le brouillard voilait encore notre
regard, les cloches de l'Hospice sonnèrent joyeusement : « Bienvenue à toi
Jean -Marie, notre nouveau Prévôt ! »
Quelque 24 ans plus
tôt, il m'avait été donné pour la première fois d'accueillir Jean-Marie,
c'était à Sion où nous venions d'aménager, maman, mon frère Georges et moi.
Alors aumônier dans les lycées de la capitale, Jean-Marie se promenait en ce
samedi du mois de mai ; je le vois encore passer devant chez nous avec son
polo blanc, ses lunettes de soleil et son teint basané, annonciateur de
l'été.
Mais l'atmosphère au
sein de notre petite famille était encore embrumée par un déménagement
difficile : nous éprouvions l'isolement et le besoin de nous sentir
accueillis en notre nouvel appartement. Du haut de notre balcon, Georges
reconnut Jean-Marie qui passait par là et avec l'enthousiasme de Zachée
descendant de son sycomore, mon frère accourut vers lui pour l'inviter à
venir demeurer chez nous. Nous l'accueillîmes avec joie ! Sa disponibilité à
nous offrir sa présence ainsi que son regard écoutant ont ouvert un passage
en mon coeur d'adolescent, orphelin de père, un passage dont je ne pouvais
supposer alors qu'il me conduirait un jour jusqu'à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard.
Peu après avoir été élu
Prévôt de notre Congrégation, Jean-Marie est passé rendre visite aux parents
de Jacqueline Lattion, notre soeur oblate. Une rencontre toute simple a été
partagée, comme nous pouvons en vivre souvent, une rencontre qui a nourri
les coeurs, car elle en a fait jaillir de l'indicible : « Je ne sais pas si
on peut dire ça, confie la maman, mais la porte s'est ouverte… Je ne sais
pas si on peut dire ça, mais… c'est divin ! » Oui, une présence humaine qui
s'offre, c'est parfois Dieu qui passe.
Dans l'intime crypte de
l'Hospice, Jean-Marie nous avait conduit au seuil de ce secret en nous
livrant le témoignage de Lydie Dattas, recueilli dans « L'expérience de la
bonté » : la petite fille malade d'alors recevait régulièrement la visite
d'une religieuse dont elle ne se souvient ni du nom ni même du visage. Et
pourtant cette présence consacrée l'avait tellement touchée qu'aujourd'hui
elle lui dédie ces lignes :
« J'ai enfin
percé ton mystère, puisque j'ai découvert le Dieu que tu abritais en secret.
C'est sa lumière qui m'éblouissait dans ton regard, sa douceur qui me
consolait dans ton silence, son intelligence qui m'émerveillait dans tes
actes et sa bonté qui te rendait inoubliable. »
Dès son plus jeune âge,
l'enfant de Chez-les-Reuses apprenait lui aussi à se laisser guider par le
Souffle de la bonté, à laisser Dieu passer au travers de son regard et de
ses mains, Jean-Marie le confiait à Pierre Rouyer : « J'ai appris à aimer
tous les arbres, toutes les pierres ». Jean-Marie nous le confie aussi à
chacun au travers de la Parole de l'Apôtre Paul choisie pour son ordination
sacerdotale en 1977 : « Non ce n'est pas nous-mêmes, mais Jésus Christ
Seigneur que nous proclamons. Quant à nous-mêmes, nous nous proclamons vos
serviteurs à cause de Jésus. Car le Dieu qui a dit : "Que la lumière
brille au milieu des ténèbres, c'est lui-même qui a brillé dans nos coeurs
pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage
du Christ. " (2 Co 4,5-6)
Le vase d’argile
porteur d’un trésor inestimable, nous le reconnaissons dans cette évocation
de Jean-Marie que nous offre Pierre Rouyer, auteur d’un ouvrage à paraître
en juin sur la vie à l’hospice, et qui s’intitule : « Un coeur dans les
pierres » :
"Aujourd’hui,
lorsque sonne l’heure de la prière, le prieur ressent toujours la même joie.
La fragilité de la communauté ne l’inquiète pas : ‘nous sommes dépassés de
toutes parts, mais cette fragilité est notre chance, car elle nous garde de
croire que nous maîtrisons quoi que ce soit.’ Ce qui est sage pour la
communauté s’avère plus difficile pour l’homme, le prêtre voué à l’accueil :
‘Lorsqu’une personne me confie des difficultés, cela m’ébranle le coeur, ça
me fait pleurer. Et je rends grâce à Dieu de ne pas rester indifférent. Mais
c’est rude, et parfois je n’ai plus la force d’écouter.’ Quelle est la
douleur de l’autre ? La réponse semble venir d’une conscience sans âge : ‘La
douleur de la personne est la même douleur que celle du Christ. Celui qui
est dans la souffrance est dans un processus de crucifixion, indépendamment
de sa relation avec Dieu."
Sexte. Dans la crypte
aux silhouettes recueillies, Jean-Marie égrène les sons cristallins d’une
cithare. Les voix du premier choeur s’élèvent :« Ô seul maître des temps,
Jésus, tu nous conduis / Nous suivons tes chemins, nous cherchons ton visage
».
Avec toi Jean-Marie, nous voulons
chercher le visage du Christ !
Merci de nous accompagner par ton
consentement à devenir notre nouveau Prévôt !
Chanoine José Mittaz
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Message
de Mgr. Benoît Vouilloz
Chers amis
Vous le
savez déjà, sans doute :
Le 4
février dernier, notre Congrégation du Gd-St-Bernard s’est choisi un nouveau
Berger en la personne du chanoine Jean-Marie Lovey, élu Prévôt. Cette
élection s’est déroulée dans un climat de joie familiale et dans la paix du
Seigneur. Ce qui, finalement, est assez normal, puisque nous faisons
profession de vie fraternelle en Dieu.
Cependant,
nous aimons à discerner dans l’événement vécu la main de Dieu, la grâce de
l’Esprit-Saint, et nous ne pouvons que rendre grâce au Seigneur.
Pour moi,
cette action de grâce s’intensifie encore au souvenir de tout ce qu’il m’a
été donné de vivre durant 17 ans de ministère prévôtal : service que j’ai
accompli avec mes limites, mes faux-pas, mais que j’ai surtout aimé
profondément, dans la joie de contribuer à la communion fraternelle, pour le
bien du Peuple de Dieu.
Ma joie,
maintenant, c’est de voir le nouveau Prévôt saisir sa responsabilité de tout
l’amour de son cœur en engageant sa riche personnalité au service de la
communauté et de la pastorale confiée à notre ministère.
Je sais que
votre prière le rejoint et continuera à le soutenir, comme cela fut le cas
pour moi, et je vous en remercie cordialement.
Permettez-moi de lancer encore un appel : notre premier souci demeure, vous
le devinez bien, celui de distribuer au mieux les forces pastorales, en
réponse aux multiples engagements qui sont les nôtres : Hospices, Paroisses,
Mission lointaine, Maisons d’accueil et de formation. Quelques jeunes
forces, venues de près ou de loin, appelées par Dieu, seraient les
bienvenues.
Que le
Maître de la moisson entende notre appel et qu’ Il soit entendu par ceux qu’
Il appelle !
+Benoît
Vouilloz, ancien Prévôt
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Vendredi
23janvier 2009 Lens
Homélie à la messe de sépulture du chanoine Louis Emery
Parole
de Dieu : lère lecture He 6, 11-12.18-20 (lecture du Jour du
décès)
Evangile : Lc 9, 1-6
Homélie
« Une
beauté » ! Tous les proches de notre cher frère Louis Emery se souviennent
avec bonheur de cette expression qui lui était familière et qui exprimait
son émerveillement devant tout ce qu’il admirait. Une expression qui lui
était chère aussi parce qu’il la partageait depuis fort longtemps avec le
Père François Fournier, compagnon de toujours, avec aussi le Père Alphonse
Savioz, sur la route missionnaire.
« Une beauté » ! En un mot, Louis disait d’emblée son
attachement indéfectible au Tibet (précisions qu’il s’agissait, en réalité,
de cette région du Yunnan appelée les « Marches Tibétaines », où nos trois
confrères, François Fournier, Alphonse Savioz et Louis Emery vécurent durant
près de six ans : de 1946 à 1952.)
« Une beauté » ! C’est encore ainsi que Louis aimait à
qualifier son long séjour—vingt-cinq ans—à l’Hospice du Simplon : ce
Simplon, y compris l’alpage de Mittelbach, qui lui rappelait tellement le
Tibet.
« Une beauté » ! C’est, sans doute, l’exclamation qui lui
sera venue spontanément sur les lèvres et dans le cœur, au moment d’ouvrir
les yeux sur le ciel, où le Seigneur vient de l’inviter à entrer pour s’y
reposer, pour y demeurer dans la contemplation de son Mystère d’Amour et de
Joie.
Le Tibet, Taiwan, le Simplon, et, pour terminer, deux années
de prolongation au Home du Christ-Roi (merci aux responsables du Home),
autant d’étapes préparatoires à l’immense « Beauté » du paradis.
Etapes préparatoires, elles le furent aussi par l’engagement
missionnaire et apostolique :
C’est toujours avec émotion et admiration que nous évoquons
l’épopée de nos confrères partis vers les terres lointaines de la Chine
entre les années 1930 et 1950. Combien de fois Louis Emery a-t-il été
interviewé à ce sujet ! Il aimait à souligner, en vérité, que leur
motivation tenait autant du goût de l’aventure, de la passion de la
découverte que du désir de porter la foi chrétienne à des gens qui avaient
déjà une religion admirable.
A chaque interview, Louis ne manquait pas de mettre en
valeur la foi en Dieu des croyants bouddhistes et, par contraste, tout le
mal que l’idéologie communiste avait apportée avec elle, notamment en
supprimant quantité de monastères et de lamaseries.
Est-ce à dire que nos missionnaires de la deuxième
génération, Jules Detry, Françoise Fournier, Alphonse Savioz, Louis Emery,
occultaent la lumière de l’Evangile du Christ ? Non, absolument pas. Mais—et
cela me paraît précisément être la « Beauté » de l’Amour du Christ—cette
lumière doit transparaître à travers un comportement humain concret : se
rendre proche des personnes rencontrées ; créer d’abord des liens de
confiance et de sympathie, notamment en demeurant attentifs à leurs besoins
terrestres (soins des malades, réconfort des affligés et des souffrants.
A l’image des disciples de Jésus, artisans de la toute
première mission évangélique, nos missionnaires sillonnaient les sentiers et
les hameaux des Vallées du Mékong et du Salouen avec moins que rien : une
trousse de dentiste, de premier secours, une Bible et le nécessaire pour
célébrer la messe ; c’était moins que rien, et c’était tout : la
Bonne Nouvelle de Jésus passant par le soin des corps. « Jésus les envoya
proclamer le Règne de Dieu et faire des guérisons ».
La Bonne Nouvelle de Dieu Père universel, de Jésus, unique
Sauveur, unique Chemin vers le Père, de l’Esprit Saint, Souffle respiratoire
habitant le cœur de tout croyant sincère, cette Bonne Nouvelle demeure à
jamais le fondement, la motivation de toute démarche missionnaire, mais son
Annonce peut revêtir des formes ou des étapes variées, selon les lieux, les
personnes, les circonstances locales concrètes.
Notre frère Louis a exercé son ministère sacerdotal
également chez nous, dans des paroisses de chez nous : Ayent, Arbaz, Vissoie,
Erde, mais il est évident pour tout le monde que son cœur est toujours resté
spécialement attaché à ses premières amours, les Marches Tibétaines.
Son souvenir nous replonge ainsi surtout dans cette étape,
si haute en couleur, de la première mission.
Cependant, à Taiwan comme à Lens, dans le Salouen et le
Mékong comme en Valais, à Bahang comme au Grand-St-Bernard, résonne la
Parole de vérité, aujourd’hui comme il y a 2ooo ans : « une Beauté » !
« Dieu s’est engagé de façon irrévocable, et il ne peut
absolument pas mentir. Cela nous encourage fortement, nous qui avons tout
abandonné pour tenir fermement l’espérance qui nous est proposée.
Pour notre âme, cette espérance est sûre et solide comme une
ancre fixée au-delà du rideau du Temple, dans le Sanctuaire même où Jésus
est entré pour nous en précurseur, lui qui est devenu grand prêtre pour
toujours… » (He 6, 18-20)
+Benoît Vouilloz, Prévôt
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Une
étude de la mission des chanoines du Gd-St-Benard
En mai
2007, Mademoiselle Léa Glarey, de Cogne, en Vallée d’Aoste, a présenté à
l’université de Turin son mémoire de licence consacré à la mission des
chanoines du Gd-St-Bernard, intitulé Le cercle de craie. Des Alpes aux
montagnes chinoises. L’aventure des chanoines du Gd-St-Bernard (Il cerchio
di gesso. Dalle Alpi alle montagne cinesi.
L’avventura dei canonici del Gran San Bernardo). Nous
ne présentons que brièvement ce travail car le chanoine Kaelin a le désir de
publier de larges extraits de cette recherche historique dans cette revue.
Cette étude
présente quelques originalités. D’abord, à la suite du mémoire de licence de
M Frédéric Giroud, paru à Fribourg il y a une vingtaine d’années, Mlle
Glarey présente dans son premier volume la célèbre mission des chanoines aux
Marches du Tibet, de 1933 à l’expulsion des chanoines par les communistes en
1952. Dans son second volume, elle fait œuvre de pionnier pour présenter la
suite de notre histoire missionnaire, soit le repli à Hong-Kong en 1952 pour
chercher de nouveaux terrains d’évangélisation avant de s’élancer vers
Taïwan (ou Formose), d’abord à Ilan, au Nord Est de l’île, de 1952 à 1958,
puis à Hsincheng, un peu plus au Sud, chez les tribus des Tarokos et des
Amitsus, depuis 1958.
Les sources
de son travail sont abondantes : outre les nombreux ouvrages, elle a lu les
articles présentant la mission qui ont paru dans cette revue depuis sa
fondation en 1948, interrogé nos confrères missionnaires tant à Taïwan qu’en
Suisse, consulté les archives de la Congrégation des chanoines tant à Taïwan
qu’en Suisse ainsi que consulté et même classé une partie de nos
photographies missionnaires.
Mlle
Glarey s’est passionnée pour cette épopée missionnaire. Outre son intérêt
pour la langue chinoise, le mandarin, elle a vu une vie missionnaire
respectueuse des traditions locales. A l’église de Hsincheng, nous trouvons
une stèle des ancêtres qui a été christianisée et qui invite à l’espérance
du ciel et de la Vie éternelle avec Jésus. D’autre part elle a fait une
découverte époustouflante : autant la mission aux frontières de l a Chine et
du Tibet était difficile et presque stérile, autant la mission à Taïwan
s’est révélée un vrai miracle. C’est comme si le Seigneur avait fait
fructifié à Taïwan le dévouement des évangélisateurs successifs. Lorsque les
missionnaires sont arrivés chez les Tarokos - c’était la tribu indigène des
coupeurs de têtes - ils ont commencé à apprendre leur langue et leurs
coutumes pour les connaître comme des frères. Ces derniers ont découvert
ainsi qu’ils n’étaient pas des bêtes traquées par une civilisation qui leur
était hostile depuis un siècle, mais des enfants de Dieu, dignes d’être
aimés. Ils ont accueilli la Bonne Nouvelle avec joie et se sont presque tous
convertis. Les années 1960 ont été des années de dévouement, de conversions
et de constructions d’églises. Là où se trouve aujourd’hui une église, c’est
presque toujours la troisième, les précédentes ayant été emportées par des
typhons tropicaux. Le premier baptisé de la tribu est décédé de vieillesse
vers 2006. La grande découverte de ce travail est quelque part celle de la
jeunesse et de l’universalité de l’Eglise.
Actuellement Mlle Glarey prépare son doctorat en éditant le dictionnaire
Taroko-Français écrit par le Père Savioz. Elle fait des séjours à Taïwan
pour apprendre et se perfectionner dans cette langue qui semble être un
chaînon dans les langues de transition entre celles de l’Asie du Sud et de
l’Amérique du Sud.
Chne
Jean-Pierre Voutaz
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En
quête d’Autres neiges
une Mission aux portes du Tibet (1933-1952)
Quelquefois,
dans la vie, on est comme pris par la main et conduit le long de routes
dont on ne voit pas le terme, mais voilà qu’ on les perçoit comme
familières, avec une émotion qui tient à la nature la plus sublime de notre
existence.
En avançant
le long de ces chemins, à mesure que le parcours révèle une trame plus
complexe, on s’aperçoit qu’on est en quête d’une utopie et que la raison
dernière de la recherche, c’est la recherche elle-même. On marche et plus on
avance, plus nos pas nous rammènent vers la source, vers l’origine, comme
si aller n’était, en réalité, qu’un retour.
Voilà le
résumé de mes dernières trois années de vie.
Après mes
études à l’Institut Agricole Régional de la Vallée d’Aoste, j’avais décidé
d’étudier le chinois pour voyager au loin... mais ce que je ne savais pas
encore, il y dix ans, c’est que le voyage le plus beau j’allais le
réaliser dans les archives des Chanoines du Grand-Saint-Bernard de Martigny
et Xincheng, sur le pas des missionnaires valaisans dans le Marches
tibétaines de l’Ouest chinois et au coeur du royaume des Taroko, les
coupeurs de têtes taiwannais.
Mais dans
cet article, je ne veux pas vous parler de mes expériences en Chine près
de la mission des Chanoines, ni de mes recherches dans ces fameuses
archives dont je je viens de vous parler : je vous écris pour Vous inviter
à l’Exposition « En quête d’autres neiges, une Mission aux portes du
Tibet ». exposition que, , avec le CASCC (Centre d’Haut études sur la
Chine Contémporaine), j’ai eu l’honneur d’organiser à Turin (22 janvier – 28
février). Dans cette exposition seront présentés plus de 200 photographies,
un filmd’une heure, de nombreux livres tibétains, loulou, naxi et quelque
rares objets d’une haute valeur ethnographique et historique rammenés par
les chanoines-missionnaires en poste au Yunnan. Mais surtout, ce qu’on
c’est proposé de faire connaître c’est l’histoire extaordinaire de cette
mission et l’oeuvre apostolique des chanoines, une oeuvre vouée à la
rencontre entre populations qui, bien que très éloignées, partageaient une
expérience de vie commune, liée aux conditions de la montagne.
Après plus
de cinquante ans de silence, pour témoigner t de cette extraordinaire
aventure humaine et spirituelle aux confins du Tibet, on inaugure près du
Museo di Scienze Naturali di Torino, une exposition sur cette Mission
généreuse et utopique.
Pour
toute information écrire à
lea.glarey(at)cascc.eu
Lea Glarey
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La
grenouille et le bœuf - réflexion pour le nouvel an chinois
La
légende raconte que lors d'un certain Nouvel-An chinois, Bouddha appela à
lui les animaux de la création en leur promettant une récompense à condition
qu'ils daignent se déranger. Douze animaux seulement se rendirent à cet
étrange rendez-vous: le rat, le buffle, le tigre, le lapin, le dragon, le
serpent, le cheval, la chèvre, le singe, le coq, le chien et le cochon. A
chacun, Bouddha offrit une année qui porterait son nom.
Malgré la lutte des
communistes contre les vieilles coutumes (et superstitions), surtout durant
la terrible révolution culturelle de 1966-76, ces signes du Zodiaque ont
toujours une grande importance personnelle, financière et politique en Chine
(les pays voisins), à tel point que personne n’ose entreprendre quoi que ce
soit sans les consulter.
Au Nouvel-An chinois
(qui dépend de la lune) de cette année, le 26 janvier (le calcul dépend de
la lune), nous avons quitté l'année du rat, cet aventurier à l'âme rebelle,
pour entrer dans l'année du buffle : c’est le signe le moins tolérant du
zodiaque chinois qui ne récompense que le mérite et le dur labeur.
En pensant à cette
année du buffle, je me suis rappelé 'une des fables les plus célèbres de
l'écrivain français Jean de la Fontaine (« La grenouille qui veut se faire
aussi grosse que le Bœuf »), dans laquelle ce grand poète nous raconte la
fin tragique d'une pauvre grenouille. Celle-ci enviant le bœuf aurait voulu
être aussi grande que lui. Alors, elle s'enfle toujours plus, jusqu'à ce
qu'elle éclate et crève.
La volonté de ne pas
vouloir être inférieur aux autres, d'être au moins aussi bon et fort que les
autres ou même de les dépasser imprègne l'être humain depuis l'aube de son
histoire. L'homme a ainsi développé quantité de stratégies pour y parvenir:
entre autre, son infatuation arrogante, sa manie de vouloir toujours avoir
raison et son hypocrisie. Pour ce genre de caractères nous avons dans notre
langage un terme injurieux qui trouve sa source dans les évangiles: le
Pharisien!
Certes,
Jésus n'a jamais condamné les bonnes œuvres des Pharisiens: leur prière,
leur jeûne et leurs aumônes. Ce sont des actions tout à fait louables. Mais
elles perdent leur valeur quand elle ne sont que pour les apparences, elles
sont gâchées quand elles ne sont que des actes qui recherchent la louange
et la reconnaissance. Si l'action extérieure est séparée du cœur, si son
moteur n'est rien d'autre que la sotte chasse à la considération, l'estime,
le prestige, l'influence et les places d'honneur, elle s’auto-détruit. Oui,
la bonne action est gâchée quand elle prend sa source dans l'orgueil : le
désir d'être admiré et envié par autrui.
Surtout
dans le domaine de la religion, au niveau du sacré, toute cette
dissimulation, ce mensonge, toute cette hypocrisie sont inadmissibles. . Il
ne sert à rien de faire du théâtre devant Dieu qui connaît le cœur de
l'homme. C’est en plus fondamentalement contre le commandement de l'amour
du prochain La prétention –’d’un individu, ou d’un groupe, d’un peuple,ou
encore d’une communauté de croyants - de s'élever au-dessus les autres, en
les humiliant , en les blessant et en les offensant, va fondamentalement
contre le grand, l’unique commandement de l’amour du prochain.
Les
reproches de Jésus ne visent alors pas seulement les « Pharisiens » de son
temps. Ils sont aussi aujourd'hui pour nous des critères pour notre exament
de consciencre. . Nous ne devons pas tellement vouloir être mieux que les
autres,mais nous nous devons essayer de devenir toujours mieux nous-mêmes!
Pour cela, nous devons sans cesse nous efforcer de mettre en accord notre
intérieur et notre extérieur, nos paroles et nos actes de façon véritable
et sincère et durable.
Puissions-nous avancer dans cette voie d’authenticité tout au long de
cette année du bœuf!
Chne Daniel Salzgeber
___________________________________________________________________
Le Journal de Zacharie
(décembre 1957 - mai 1960)
suite
II. Les changements : forcer les anciens
responsables à démissionner et les remplacer par des
jeunes gens.
Durant la journée du
lendemain, un cadre du parti annonce à tout le monde : « Les délégués qui
ont participé à la réunion de Dara seront tous de retour ce soir. Chaque
famille doit envoyer un représentant au centre communal de Pawan (l.). Les
délégués communiqueront à tous les citoyens ce qui a été décidé durant leur
réunion à Dara ».
Le jour même, chaque
famille dépêche un représentant à Pawan. Le soir, les meneurs de la réunion
furent : Nato de Bahang, Jean de Alulaka et Udjentsèring de Pula. Ces trois
personnes rapportèrent ce qui avait été décidé à Dara :
Premier point. « Il faut
changer les autorités locales. C’est nous qui sommes les nouveaux
responsables et dorénavant nous dirigerons le peuple. Tous les habitants
doivent faire partie des coopératives de production. C’est obligatoire et
sans exception. Il n’y a aucune autre façon de procéder. Les animaux
domestiques et les terrains cultivables doivent être mis en commun. Toutes
les personnes d’un village travailleront ensemble. Chaque jour, on mettra
des notes à chacun (2.) selon la qualité du travail effectué. Chacun doit
coopérer. Il est strictement interdit d’agir à sa guise. »
Deuxième point. « Jours et
nuits, il faut travailler à améliorer le système d’irrigation. Tous les
terrains plats doivent être aménagés en rizières. Pour ne point gaspiller
les jours de travail, on cessera de chômer les dimanches. Tous les jours de
fête et les longues cérémonies religieuses seront supprimés. De même, il n’y
aura plus de dispendieuses célébrations de mariage. A Dara, nous, les
députés, avons déjà décidé d’extirper toutes ces mauvaises habitudes. »
Troisième point. « A partir
d’aujourd’hui, si quelqu’un ne participe pas aux travaux collectifs, répand
de fausses rumeurs ou refuse de céder à la coopérative ses terrains
personnels et ses animaux domestiques , cette personne passera en jugement
populaire, sera arrêtée et mise en prison. Nous les dirigeants, nous nous
déchargeons de toute responsabilité. Les réfractaires n’ont qu’à s’en
prendre à eux-mêmes. »
l. Panwan
se situe sur la rive gauche du Doyon, - rivière de Dimaluo -, près du pont,
en bordure du chemin qui va de Bahang à Alulaka.
2. Les responsables estiment le travail de chacun.
Ensuite, selon les notes reçues, chacun recevra une part plus ou
moins grande des revenus. Naturellement, les responsables se servent les
premiers !
III. Le peuple est divisé en
deux grands groupes.
A cette époque, les cadres
communistes divisèrent le peuple en deux groupes sociaux. Ceux qui avaient
un peu d’argent appartenaient au premier groupe. Les pauvres constituaient
le deuxième. Seul les enfants de ces derniers pouvaient faire partie de la
« milice du peuple ».
Les communistes
confisquèrent toutes les armes et les munitions que possédaient les privés
et les donnèrent à la milice du peuple. Les armes en main, jours et nuits,
les jeunes miliciens épiaient les gens et les arrêtaient. Régulièrement, les
cadres du Parti réunissaient la milice du peuple dans des prés ou dans des
maisons vides et leur apprenaient comment mentir, comment animer les
jugements populaires, comment tromper le monde.
Beaucoup de jeunes
catholiques n’avaient pas envie d’agir ainsi, comme des brigands et des
voleurs, mais ils furent contraints de promettre par serment d’agir selon
les consignes. S’ils n’obéissaient pas, eux aussi passaient en jugement
populaire, tout comme les riches. La peur au ventre, ils n’eurent pas
d’autre choix que de se soumettre.
A partir de cette date, les
membres d’une même famille, les parents, mari et femme, les enfants, frères
et sœurs, personne n’osait se faire confiance. Chacun avait peur de l’autre.
Finis les échanges amicaux, les bavardages, les plaisanteries… Les
catholiques n’osaient plus se rendre à l’église, sinon tard dans la nuit et
en cachette. De même disparurent les beaux jours de fête religieuse avec
leur liesse des temps de foire. Désormais on n’entendait plus les rires et
les chants des célébrations nuptiales. Les villages semblaient vides. La
joie et le sourire n’illuminaient plus les visages. On vivait dans un monde
sombre, triste et fatigué.
IV. Jugement populaire de
Oudjien et de Ashia.
Dans ma contrée d’origine,
les premiers qui passèrent en jugement populaire furent Oudjien de Qumatong
et Ashia de Wangzhiwang (l.). Les agissements des communistes
ressemblent-ils à ceux des vauriens et des brigands ? Jugez-en d’après ce
que je rapporte ci-dessous ! Les membres des familles Oudjien et Ashia
avaient travaillé dur durant de nombreuses années. Au prix de beaucoup
d’efforts et de sueur, et en vivant simplement, ils étaient parvenu à
épargner un peu d’argent. Par exemple, ils parcouraient les montagnes à la
recherche de plantes médicinales qu’ils vendaient pour se faire un peu
d’argent. Ainsi, ils purent améliorer leur maison et élever un peu plus de
bétail.
Le niveau de vie de ces
deux familles s’étant amélioré quelque peu, avec effronterie, les
communistes inventèrent de toutes pièces des griefs. Ils forcèrent les plus
pauvres à les accuser et à les condamner. Ils confisquèrent tous les
terrains qu’ils possédaient. Ils donnèrent l’ordre aux milices populaires
d’ouvrir les portes de leurs greniers et d’emporter, selon leurs bon
plaisirs, toutes les provisions. Tout leur bétail devint propriété des
coopératives de production. Ainsi furent brisées ces familles chaleureuses.
Les miliciens avaient
appris à faire le mal et à mentir. Ils savaient bien qu’agir ainsi était
très injuste, mais personne n’osait dire une parole aimable. De plus, en
leur cœur, ils étaient inquiets, car ils craignaient d’avoir un jour à subir
le même sort. Ils étaient obligés d’agir ainsi, mais au fond d’eux-mêmes,
ils étaient tristes, désolés et anxieux.
1.Qumatong et Wangzhiwang sont situés un peu au-dessous de
Dimaluo.
V. Arrestation de Simon de
Xironggong et de Alang de Bahang
En ces jours-là, Alang
(l.) fit le raisonnement suivant : « Les communistes mentent et accusent
injustement des personnes qui n’ont rien fait de mal. Ma famille est tout à
fait ordinaire, mais j’ai participé à la lutte contre les communistes. Aussi
est-il impossible que je m’en tire sans passer en jugement populaire… »
Comme chez Oudjien, le niveau de vie de la maisonnée de Simon sortait un peu
de l’ordinaire. Aussi pensa-t-il : « Moi aussi, un jour, je serai
injustement condamné ».
Après s’être concertés en
douce, Alang et Simon s’enfuirent dans la montagne. Ils ne partirent pas au
loin, mais se contentèrent de se cacher dans la forêt, au-dessus de
Xironggong. Huit à neuf jours plus tard, d’eux-mêmes ils retournèrent chez
eux. Devant les cadres du parti, ils reconnurent leurs tords et leur
demandèrent pardon. Les cadres leur dirent : « Vous avez su écouter la voix
de la conscience et reconnaître vos tords. Vous donnez un très bel exemple.
Soyez sans crainte ! On ne vous en tiendra pas rigueur ! Travaillez en
paix ! Vivres et vêtements ne vous feront pas défaut. »
Le lendemain. Alang vint
chez moi. Cécile, sa sœur lui dit : « Les cadres vous trompent. Ils n’ont
pas l’habitude de pardonner. En ce qui me concerne, je ne leur fais pas
confiance. Quant à vous deux, restez sur vos gardes ! Soyez prudents ! »
Alang lui répondit : « Nato, mon gendre m’a certifié que nous n’aurions
aucun ennui. Il peut en parler aux cadres du parti, leur prouver notre bonne
foi et nous innocenter. » Nato étant un chef de la milice du peuple, Alang
était certain que son gendre parviendrait à convaincre les cadres de leur
innocence. Ainsi, le cœur rassuré, Alang et Simon continuèrent à participer
aux travaux communautaires.
Contre toute attente, le
quatrième jour arrivèrent quelques gardes rouges. Avec les milices
populaires, en pleine nuit, ils se rendirent chez Alang et Simon. Ils les
arrêtèrent, les lièrent, les emmenèrent à Cikai, - en aval de Gongshan -, et
les reléguèrent dans les camps de travail. Toute la journée, ils
transportaient des cailloux ou des pièces de bois. Quant au gendre d’Alang
René, il n’y pointa pas même le bout du nez !
l.
Alang est le frère cadet de Cécile, la femme de Zacharie.
VI. Arrestation de Mathias
et de René.
A cette époque, chacun
vivait comme si les familles n’existaient plus, car personne ne pouvait
travailler pour sa maisonnée. Les parents n’avaient plus d’autorité sur
leurs enfants. Chacun devait obéir aveuglément aux ordres des cadres du
parti. Le peuple était devenu esclave, comme des boeufs et des mulets.
Certains étaient envoyés réparer les routes, d’autres devaient creuser des
canaux, d’autres aplanissaient des rizières… Les membres d’une même famille
passaient souvent plus d’une année sans pouvoir se revoir.
Avec Mathias, mon frère
aîné, nous avions été envoyés dans les montagnes déboiser des terrains afin
d’y faire des cultures sur brûlis. Nous travaillions avec des personnes de
Bahang depuis quatre jours, lorsqu’un matin arrive un enfant envoyé par les
cadres du parti. Il demande à mon frère et à moi-même de nous rendre le jour
même à la mairie afin de participer à l’assemblée de tout le peuple. Je
commence alors à avoir des doutes sur leurs intentions. Je prie l’enfant de
retourner sur ses pas et de leur annoncer que, le soir même, nous nous
rendrons à la réunion. Sur ce, nous continuons à travailler comme les jours
précédents. Dans l’après-midi, avant le coucher du soleil, nous prenons
congé des autres travailleurs et nous nous rendons à la maison de commune
pour la réunion. En chemin, je dis à mon frère : « Ce soir, nous serons
peut-être arrêté ! En mon cœur, je ressens des doutes et de
l’appréhension. » Mon frère me répond : « Ce soir, il n’y a aucun risque !
Dans l’assemblée, nombreux sont les membres de notre parenté ! Si il y avait
le moindre danger, ils nous l’auraient fait savoir en cachette. »
A six heures du soir, nous
arrivons à la mairie. Nous voyons les cadres du parti et les milices du
peuple, les armes aux poings, en train de préparer la réunion du soir. Au
début de la réunion, Andréa, le chef du village, se leva au milieu des
participants et commença à crier à tue-tête : « A Caidang, on ne parvient
pas à organiser les communes populaires parce que Mathias fait du mauvais
esprit. Il dit que, si nous organisons la coopérative de production, nous
n’aurons plus assez de nourriture, plus assez de vêtements et plus de
liberté. Ainsi, personne n’ose entrer dans la coopérative. De plus,
autrefois Mathias était un cadre du parti nationaliste. Il a même dirigé un
groupe de résistants et s’est uni aux tibétains pour lutter contre les
armées rouges. Aujourd’hui, si les cadres et la milice doivent arrêter
quelqu’un, c’est Mathias ! » Sur ce, Mathias fut saisi et lié sur le champ.
Ensuite un cadre déclare :
« René a déjà été capturé. Actuellement il est enfermé à Qumatong, dans le
grenier de Anuo. Ce soir, on va conduire Mathias là-bas et l’enfermer avec
René. Demain, de bon matin, on les enverra à Cikai. Ainsi, les cadres et les
milices du peuple emmènent Mathias. En voyant ce qui se passe, ses parents
et ses amis sont tristes et versent des larmes, mais chacun se sait
impuissant et personne n’ose dire un mot (l.).
l.
Comme beaucoup d’autres condamnés, Mathias ne reverra plus jamais sa
terre natale. Il est mort dans les camps de travail.
VII. Avec mon fils et
quelques proches parents, nous partons vers le Tibet.
Sous mes yeux, ceux qui
avaient un peu d’influence et ceux qui avaient un peu plus de connaissances
étaient arrêtés par les communistes, les uns après les autres. Le pays
tombait dans un grand désordre, jamais vu auparavant. Nous n’avions plus le
droit d’aller à l’église et d’observer les jours de fête. J’étais certain
qu’un jour je serais arrêté et séparé de mes proches. Aussi en ai-je discuté
avec ma femme qui, elle aussi avait la même impression que moi et me dit :
« Je souhaite que tu quittes temporairement ton pays natal. J’espère que tu
ne seras pas capturé par les communistes, car, en ce cas, il n’y aurait
qu’une sortie : être mis à mort. Après ton départ, je passerai certainement
en jugement populaire, mais je suis persuadée qu’ils n’iront pas jusqu’à me
faire mourir. » A ce moment, je prends la décision définitive de m’enfuir
vers le Tibet.
Le lendemain matin, je me
rends à l’église et y rencontre les deux Sœurs tibétaines, Mana et Boli. Je
leur confie notre projet de nous enfuir du pays et je leur demande de
prier pour que notre plan réussisse. Je retourne ensuite en montagne, là où
on m’avait envoyé travailler. Afin d’être aptes à lutter, au besoin jusqu’au
sang, contre les soldats communistes que nous pourrions rencontrer sur notre
route, je vais chercher les armes et les munitions que nous avions cachées.
La situation politique
empirait de jour en jour. Hier soir, Joseph m’avait dit : « Ces jours-ci ils
vont arrêter Bene(dite) et Anessy. Aussi ont-ils décidé de quitter cette
contrée demain soir. » Avec Joseph, nous avons discuté longtemps en
cachette. Nous avons convenu de nous retrouver le lendemain soir, sur le
chemin de Bahang. J’ai demandé à Joseph d’aller leur communiquer notre
décision (l.).
Le soir, vers les huit
heures, Léon, Dide, Anessy, Andréa (2.), mon fils et moi-même, nous nous
rencontrons à l’endroit convenu. Nous fixons l’itinéraire à suivre pour nous
enfuir vers le Tibet. Ensuite, les armes en mains, nous nous mettons en
marche. Par malchance, le temps est exécrable : il pleut et il y a un épais
brouillard. Nous ne progressons qu’avec beaucoup de difficultés. Ce n’est
qu’à dix heures du soir que nous arrivons près de la rivière.
A partir de là, en suivant
le chemin principal, on passe nécessairement devant la mairie. Là se sont
établis les cadres du parti et la milice du peuple. Sur la gauche, on a
creusé un canal et le sentier s’est écroulé. Il n’y a plus de chemin et la
nuit est si sombre que, la main tendue, on ne voit plus le bout des doigts.
Nous demandons à Dieu de nous protéger et à la Vierge Marie de nous aider à
surmonter ces difficultés. Nous n’avons qu’une seule solution : remonter le
canal à tâtons en marchant à contre courant, dans l’eau froide. A un
endroit, l’eau coule dans des chenaux de bois (3.) précairement fixées dans
des pentes abruptes. Comme ces chenaux viennent d’être posées, elles sont
glissantes et branlantes. Au moindre faux mouvement, on risque de tomber
dans la rivière. Tandis que nous avançons avec précaution, soudain se
déclanche un éboulement de terre et de rochers. Naturellement, nous en
sommes éclaboussés, mais aucun de nous n’est blessé et nous franchissons,
sains et saufs, le passage le plus périlleux.
Peu après, nous rejoignons
le chemin qui mène à Alulaka. Comme il pleut à ficelles, nous pensons qu’il
est pratiquement impossible de rencontrer un mouchard et avançons en toute
confiance en suivant le sentier. Au lever du jour, nous arrivons à Alulaka.
A ce moment, nous nous
disons : « afin d’éviter toute mauvaise rencontre, il est préférable de ne
pas suivre le chemin ». Aussi décidons-nous de monter vers les sommets en
longeant la forêt. Tandis que nous grimpons, subitement le ciel s’assombrit
et il se met à neiger à gros flocons. Nous sommes très inquiets : « Comment
traverser une forêt si grande et si dense par un temps neigeux ? »
Tandis que nous prenons le
repas, le ciel s’éclaircit à nouveau, le brouillard se dissipe et,
finalement, le soleil apparaît. Débordants de joie, nous remercions notre
Dieu : « Seigneur, tu es tout-puissant ! Tu es un Dieu miséricordieux !
Parce que tu nous aimes infiniment, tu nous permets de surmonter toutes
les difficultés et, merveilleusement, tu nous combles de tes ferveurs ! Béni
sois-tu ! »
l. Quelques
années avant de s’enfuir, Joseph et son cousin Anessy étaient muletiers. Ils
faisaient du transport de Lijiang à Kongshan ou de Lijiang à Deqin, -
Atundze -. De retour à Kongshan, ils entendent dire que les communistes vont
arrêter (Bene)dide. Aussi décident-ils de fuir. Ils montent à Dimaluo. Ils
vont à Pawan et assistent à la réunion durant laquelle Mathias est arrêté.
Là, Joseph rencontre Zacharie et ils décident de se retrouver le lendemain
soir sur le chemin de Bahang, un peu au-dessous du village. Le lendemain, à
l’aube, Joseph et Anessy montent sur les montagnes au-dessus de Bahang afin
d’aller chercher les armes et les munitions du Père André qu’ils avaient
cachées dans une grotte, près du sommet d’une montagne. Ils prennent toutes
les armes : un pistolet, un fusil mitraillette et deux fusils de chasse ;
mais ils ne peuvent emporter que quelques paquets de munitions. Ils
redescendent ensuite vers Bahang.
2. Léon est frère de Cécile, femme de Zacharie.
Bene-Dide, Anessy et Andréa sont frères.
Ils quittèrent Bahang le douze du deuxième mois lunaire, soit le 3O mars
l958.
3. Ces chenaux étaient de grosses billes de bois éventrées.
à suivre |