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Lettre n. 78 |
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Weisi,
le 2 septembre A toute la chère maisonnée, Bientôt trois mois que je ne vous ai point écrit. Chicanez-moi, je le mérite. Mais pour que vous soyez justes, permettez-moi de vous dire que j'ai surveillé, tout l'été, nos célèbres collégiens, (si vous n'avez pas oublié que nous avons une école où nous préparons des enfants à entrer au Petit Séminaire), et que je n'ai guère eu de temps à moi. Et maintenant, j'attends votre verdict. Avez-vous fini ? Je pense. Veuillez donc me passer la parole. Mes chers, je vous accuse aussi. Il y a plus de cinq mois que je n'ai rien reçu de vous : cinq mois, c'est presque une demi-année. Or, une demi-année, ne pas trouver le temps d'écrire ! Enfin, je vous absous, parce que je vous sais bonnes gens. Allez en paix, mais écrivez-moi tout de suite. Vous devez en avoir à me dire: sur les nouveaux ménages, sur les anciens, sur les Crettes, Fully. Tout m'intéresse, parce que vous m'intéressez. Ici, rien de nouveau. C'est-à-dire, il y a du nouveau, mais vous ne connaissez personne. Je pourrais vous dire qu'un papa m'a demandé une fiancée pour son fils, et que j'ai été bec de gaz, parce que des fiancées, je n'en ai pas plein les poches ; je pourrais vous dire que j'ai assisté à un grand dîner, où j'ai mangé de l'ours et du foie cru et des oeufs de canard. Un ours, c'est à peu près comme du cochon. Le foie n'était guère appétissant. Les oeufs de canard passés en couleur avaient très bonne façon. Je pourrais vous dire que nos jardins sont pleins de pêches amères, que nous mangeons par distraction. Je pourrais vous dire aussi que notre cuisinier nous a fait un jour un festin : il a pris des tomates, les a vidées complètement, et ensuite, les a remplies de riz; que nos vaches ont des poux gros comme des hannetons. Ces poux couvent leurs petits sous la peau; qu'ainsi nos vaches sont bientôt trop fatiguées pour avoir du lait, n'ayant presque pas de sang; que nous avons un cheval à vendre : ce cheval a trois bonnes jambes, plus une qui est raide comme une bûche ; que nous avons trente poules qui font, actuellement, toutes ensemble, un oeuf par jour; que nous avons fait du cidre en quantité; que les Chinois n'ont pas changé. Mais toutes ces nouvelles ne sont rien. Je puis vous dire, par contre, que je suis en bonne santé, que je suis heureux, et c'est cela qui vous fera plaisir, n'est-ce pas ? J'espère de même que Dieu vous conserve toujours, avec une prodigue bonté, comme il l'a fait jusqu'à présent. Et c'est ce qui me console de votre long silence. Au reste, je le veux bien, une bonne prière vaut plus qu'une lettre. Mes chers, les vendanges se préparent, le raisin est coloré, l'automne est là, les foins sont à la grange : j'aimerais vous accompagner à tous ces travaux qui restent encore. Dieu veut que je vous suive de loin, seulement, pour être plus près de vous, au grand Jour. Soyons heureux ; et puisque la terre ne nous suffit pas, regardons un peu le ciel. Et si le ciel ne dit pas assez, parce que nous n'avons pas assez de foi, demandons à Dieu de nous venir en aide. C'est là l'unique philosophie. J'allais finir, mais je pense que le facteur arrivera, à soleil couchant, alors que vous serez à la cuisine, assis, à prendre votre goûter. Tout en mâchonnant votre pain, vous m'écouterez. Et rien ne presse de finir. Bavardons un peu. Papa et Maman, que
font-ils aux Crettes ? Est-ce que l'herbe manque ? Il y a quelques
images qui me reviennent toujours : les Crettes, avec cette partie que
l'on voit si bien, en montant d'Orsières ; les Crettes d'en bas, avec
la grosse pierre un peu plus loin que la cabane; la Rosière, avec le
frêne qui est en bas de notre maison ; je regardais à travers les
branches l'ombre qui descendait depuis le Catogne, et j'étais si
heureux ! Le mazot de Fully, où Marie me servait de la soupe à Mais aussi, je vois combien elle est traître, cette vie que j'aimais tant. Elle est passée ; et si je voulais, par impossible, y rentrer, elle m'accueillerait en étranger. Il en est de même pour vous. Ce que vous défrichez, un jour vous quittera; ce que vous aimez, un jour passera à d'autres. Non, il faut l'aimer, la terre, bien sûr; mais il ne faut l'aimer que pour autant qu'elle nous conduit à Dieu, que pour autant qu'elle nous dit combien Dieu est mystérieux et bon et beau et miséricordieux. Le reste ne vaut rien, parce que le reste passera. Oui, tout le reste passera, mais mon affection pour vous ne passera pas car, au ciel, nous nous aimerons toujours. Bien à vous tous, Maurice. N. B. Dites donc à
Cécile de commencer une lettre qu'elle m'enverra dans dix ans.
Embrassez toute la maisonnée de Cécile ; passez-leur ma lettre. |
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| 80 Passer un genre de muselière au bétail pour l'empêcher de brouter le long du chemin. |