Lettre n. 89

 
 

 

Cher Monsieur René83,

Je viens de recevoir vos petits bouquins84. Je dévore celui de Francis Jammes ; je suis ému. Merci beaucoup. Quand vous en aurez des mêmes, je me recommande. Et que faites-vous ? Cher ami si lointain, je n'ai pas oublié que, jadis, nous vivions ensemble. La séparation fige les souvenirs, fixe éternellement les images. Ainsi, vous serez toujours celui que j'ai connu autrefois. Ces jours, vous êtes en fête. Je suis tout autre chose, parce que je vais partir étudier le tibétain, et que M. Melly m'a mis une grosse hotte sur les épaules : le pro-petit séminaire.

J'aurai une trentaine d'enfants, héritiers du paganisme, à instruire et surtout à sanctifier. Bref, n'en parlons pas: ça me change le sang en soupe à la bataille.

Parlons en phrases détachées. A celui qu'on aime, on livre ses pensées. Il n'y a de vrai que ce que l'on fait de bien. Comprenez-vous ce que cela signifie: « faire la vérité »? Estote factores verbi, non auditores tantum85. Un conseil: ne croyez pas tout ce que l'on écrit. Il n'y a que ceux qui vivent leurs paroles qui ont le droit d'écrire.

Veuillez dire à M. Lovey de bien comprendre la lettre "vermillon" qu'il vient de recevoir ou qu'il aura reçue déjà. Je compte toujours sur les commandes que je lui ai faites. [...] Il faut que je tienne une école moderne, dont les meilleurs élèves seraient aptes à entrer en Rudiments, là où il n'y a probablement que de l'herbe. 

De tout coeur, votre confrère,

Maurice Tornay

 
  83  Le chanoine René Giroud
84  Il recevait aussi régulièrement la Revue des deux mondes, que lui faisait suivre son frère Louis.
85  Jac. 1,22 :"Mettez en oeuvre la parole, ne vous contentez pas de l'écouter".