Année 2007
Numéro 2 


Revue
"Mission du Grand-Saint-Bernard"

 

    Editorial, René-Meinrad Kaelin
Lire   En hommage au Chanoine Gérard Payot :
- Mgr Allaz
- Mr. Fluhr
- Mr. Lomenech
- Souvenirs par une nièce
Lire  Les martyrs chrétiens du Tibet, Père Alphonse Savioz
Lire  Mieux connaître le Bienheureux Maurice Tornay, Noël Voeffray
Lire  - Rencontre Diocèse d'Aoste - Congrégation du GSBernard, Mgr. Benoît Vouilloz
 - Impressions des participants, Don Andrea Marcoz

 

Chers amis lecteurs,

 Ce numéro 2,  de mai 2007, est plutôt panaché, Mais à travers tous ses articles traitant de sujets divers, on peut dégager comme un fil rouge, un thème commun.,celui de la mémoire, de la reconnaissance. Oui, dans ce numéro, nous rendons hommage d’abord à Mr. le chanoine Gérard Payot. Une crise cardiaque, aussi subite qu’inattendue, l’a emporté vers sa demeure d’Eternité le 8 novembre 2006.  La densité et la variété des hommages qui lui sont rendus attestent la richesse et le rayonnement de sa personnalité. Hommage et vénération aussi pour nos frères et sœurs chrétiens du Tibet, morts pour le Christ. C’est la 2ème partie de l’étude sur les martyrs chrétiens du Tibet par notre confrère Alphonse Savioz, missionnaire retraité mais toujours aussi fan du Tibet. L’article du chanoine Noël Voeffray  nous donne un écho de la rencontre importante des confrères du Grand-Saint-Bernard, à Orsière, le mercredi 7 février, rencontre qui nous a permis de redécouvrir la belle figure du bienheureux Maurice Tornay et de nous engager davantage à le faire connaître et prier autour de nous. Enfin, la visite de nos amis jeunes prêtres valdotains, accompagnés par leur évêque, a réchauffé, si nécessaire, les relations entre la Vallée d’Aoste et notre diocèse ; les multiples rencontres et échanges avec nos communautés locales nous ont permis d’honorer nos racines valdotaines et de nous  rappeler le beau et long passé des premiers siècles de notre Congrégation, où chanoines valdotains et valaisans étaient soudés dans une même famille religieuse, sous le patronage de saint Bernard, archidiacre d’Aoste.

Faire mémoire du passé , oui mais  pour illuminer le présent et construire l’avenir. Les arbres les plus solides, au meilleur ombrage et aux plus beaux fruits, ne sont-ils  pas ceux qui ont les racines les plus profondes.

Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur


En hommage au chanoine Gérard Payot…

           

L ‘hommage du Collège Champittet

(témoignage donné par le  Recteur actuel du Collège, à la messe de requiem, célébrée à Champittet, le 20 novembre 2006)

 Nombreux sont à Champittet ceux qui ont mieux connu le Chanoine Payot que moi. Pourtant, depuis mon arrivée au printemps 2002, il m’a rendu régulièrement des visites au Collège, et ce sont ces visites qui me permettent aujourd’hui de lui rendre hommage. 

Une si riche personnalité ne peut bien sûr pas se résumer en quelques mots. Je crois cependant qu’on peut mettre en évidence quatre aspects dominants qui ont rendu le Chanoine Payot si rayonnant et marquant pour son entourage. 

Il y a tout d’abord cette brillante intelligence, toujours en éveil, capable de comprendre les hommes et les événements, de marquer par la pensée et par les actes le moment présent et de planifier l’avenir. Ses 32 ans années de rectorat à Champittet ont été placées sous le signe de (cette brillante intelligence.

Il y a ensuite cette dimension humaine faite d’amour du prochain, de générosité, de bonté, cette volonté d’être au service des jeunes qui lui étaient confiés, de donner sa pleine mesure dans sa fonction de recteur, de permettre aux plus faibles de se renforcer, d’inciter les plus forts à l’humilité et au partage. 

Cette dimension humaine qui l’a porté à faire de Champittet un lieu d’accueil et d’ouverture où se mêlent l’exigence scolaire, la pratique de la foi, l’intérêt pour la culture, le bien-être à travers le sport, l’apprentissage de la vie en communauté.

 Et puis, le Chanoine Payot, c’est aussi un homme de courage, au sens noble du terme. Courage de défendre ses idées, de transformer ses paroles en actes, d’assumer les situations difficiles, de choisir et décider sans démagogie, courage d’influencer les événements, de faire ce qui est juste, courage de déplaire quand le bout visé n’est pas compris  de tous, courage de permettre à ceux qui vous entourent de s’exprimer et de vous contredire.

 Je me souviens à ce propos d’une période assez difficile durant laquelle nous avions décidé avec Roland Lomenech de ne plus collaborer avec les frères de St-Jean, dont nous ne remettions pas en question la spiritualité, mais leur capacité à s’intégrer à la vie communautaire de Champittet. C’est une période qui m’a amené à rencontrer fréquemment le Chanoine Payot. Il m’avait dit : si vous prenez cette décision en plein accord avec votre conscience, vous aurez tout naturellement le courage d’assumer toutes les turbulences et les pressions auxquelles vous serez confrontés.

 Cette formule illustre parfaitement le courage et la détermination qui l’ont guidé dans sa carrière.

Enfin j’aimerais rendre hommage à l’homme d’église, à l’homme de foi. Il a été un partisan et un fin connaisseur de l’œuvre de Saint-Augustin, celui dont on dit qu’il fut le docteur de la grâce. Comme Saint-Augustin, il ne s’est pas contenté d’une vision manichéenne du monde, dans lequel n’existeraient que le bien et le mal, la beauté et la laideur, la puissance et la faiblesse. Au contraire, sa formation de théologien et de philosophie, ses convictions religieuses et morales, ses prières et ses méditations dans le désert l’ont conduit à s’engager pour un monde d’ouverture, de nuances, un monde dans lequel tout homme s’épanouit par la grâce de Dieu.

 Qu’il repose en paix.

Christian Fluhr, directeur général

Un grand patron

Si au moment de prendre congé de sa fonction de Recteur en 1992, le chanoine Gérard Payot soulignait l’importance du travail en équipe dans la santé et le succès du Collège, la justice exige aujourd’hui de préciser que lui-même en a été un acteur déterminant. Ayant assuré le rectorat du Collège Champittet pendant 32 ans, c’est-à-dire pendant près d’un tiers de l’existence de l’établissement fondé en 1903, il en aura été une figure emblématique par la durée, par l’action et aussi par l’esprit qu’il aura su insuffler et maintenir.

Peu de personnes savent que lorsqu’il a accepté de prendre en mains, en 1960, une institution en bonne santé, dotée du « nouveau collège » par son prédécesseur le chanoine René Berthod, c’était à une condition : l’engagement de sa sœur Mademoiselle Marie-Noëlle Payot comme secrétaire de direction ! Son premier acte de management révélait déjà sa science de la gestion des ressources humaines puisque « Marie-No » - mémoire vive sans ordinateur ! - allait l’accompagner durant tout son rectorat et épauler ses successeurs encore plusieurs années de toutes ses compétences et sa disponibilité.

Sur le plan académique, après des années de cohabitation entre les sections Latine et Commerciale, l’offre de Champittet s’est étendue aux sections Scientifique, Moderne et Socio-Economique dans les années 1970. Le Collège s’est aussi ouvert à la mixité en 1984, même si la culture de l’établissement est restée longtemps imprégnée de son historique d’« institut pour jeunes gens », avec une place importante réservée au sport. Très sportif lui même, le chanoine Payot a participé à plusieurs éditions de la fameuse course Morat-Fribourg et c’est à lui que nous devons les terrains de tennis en synthétique et la bulle qui les protège en hiver. L’attention à l’évolution de la société civile et de ses attentes est ainsi un point fort du rectorat du chanoine Payot, sans lequel Champittet n’aurait pu devenir – et rester ! – une des principales écoles privées de Suisse Romande.

 Son Recteur a également participé à de très nombreux groupes de travail avec les autorités publiques, civiles et religieuses, contribuant largement à étendre par là aussi la réputation du Collège. Il a notamment présidé le Groupement Romand des Ecoles de Maturité à sa fondation en 1980. Il a encore participé à la fondation de la Fédération Suisse des Ecoles Privées en 1990. Il a conçu avec les maîtres de Champittet deux documents très importants qui sont la charte du Collège – texte de référence toujours d’actualité - et une convention collective qui a pu inspirer celle aujourd’hui en vigueur pour l’enseignement privé dans le canton de Vaud. Enfin, quand la congrégation a estimé qu’elle ne pouvait plus assumer la direction du Collège et a confié celle-ci à des laïcs en 1998, il a joué un rôle important en contribuant, par son active participation aux conseils d’administration, à lancer Champittet dans une nouvelle page de son histoire sans renier son identité.

Cette attention aux autres et ce souci constant de préparer l’avenir du Collège, dans une mission comprise comme un service, il n’est sans doute pas inutile de les contextualiser dans la belle tradition des chanoines du Grand-Saint-Bernard d’aimer et de nourrir le Christ dans le service du prochain. Celle-ci a ainsi été vécue dans son expression propre à Champittet dont le Recteur a parfois su accueillir des élèves et des maîtres rejetés de partout ailleurs.

La vocation du partage fut aussi chez le chanoine Payot celle de l’enseignant de philosophie et de l’amoureux de l’Italie qu’il a su faire découvrir et aimer par ses commentaires avisés à de nombreux élèves lors de voyages culturels. C’était encore celle du prêtre qui a béni de nombreux mariages d’anciens et célébré de nombreux baptêmes de leurs enfants, qui a dû aussi partager la peine quand est venu le temps du deuil et du doute après la fatale avalanche de 1991. L’émotion impossible à contenir au moment de l’homélie a montré alors que derrière le chef, il restait un homme dont l’intelligence subtile, rompue aux exercices de la dialectique, se doublait aussi d’une grande sensibilité, d’une intelligence du cœur.

Les dix-sept plus anciens professeurs œuvrant aujourd’hui au Collège, qui ont été engagés par lui, se souviendront toujours de ces moments douloureux mais aussi de ceux, plus joyeux, qui prolongent aujourd’hui encore l’influence du chanoine Payot sur notre école dont il a défini les deux piliers du projet pédagogique : le sens de l’effort et le respect d’autrui. Ces deux piliers, on peut admettre que le chanoine Payot a su les mettre lui-même à l’œuvre par sa force de travail d’une part, et par l’estime qu’il aura su s’attirer même de ceux qui n’étaient pas toujours d’accord avec ses décisions. Sans doute la double pratique du sport et de la philosophie est-elle pour quelque chose au maintien d’un grand équilibre dans une fonction où les tensions ne manquent pas, mais cela n’explique pas tout. Cela demande aussi une bonne dose de sagesse et d’humour qu’il aura sans doute puisée dans sa fréquentation assidue de saint Augustin ! Je ne doute pas que ce soit aussi ce qui lui a gardé jusqu’à la fin de ses jours cette vivacité d’esprit et cette brillante conversation qui le caractérisaient et qui donnaient tant de plaisir à ses interlocuteurs.

 Aujourd’hui que le Recteur Payot nous a quittés pour se présenter devant le Père, je mesure avec reconnaissance le formidable capital de réputation qu’il nous a transmis et je rends grâce à Dieu pour ces années bénies d’action des chanoines du Grand-Saint-Bernard.

Roland Lomenech, Directeur Général Adjoint, Responsable Académique

 

Souvenirs… de la famille

L’oncle Gérard

L’oncle Gérard. C’est ainsi qu’on l’appelait, mes sœurs, mes frères et moi.

 Lorsque j’évoque le frère aîné de mon père Bernard, la première image qui me vient à l’esprit, c’est lui attablé dans le chalet familial du Levron. Je le vois en train de rire, le visage rougi par la bonne chère, lorsque chaque année à Noël nous étions, toute la famille – oncles, tantes et cousins -, invités à manger par « grand-maman de Martigny » le 25 décembre à midi. Toujours gai et de bonne humeur, il ne paraissait jamais affecté par aucun souci terrestre. Ce n’est qu’au terme du repas qu’il montrait parfois quelque signe de faiblesse humaine : il s’éclipsait alors discrètement pour une courte sieste.

 L’oncle Gérard, c’était, pour moi, le seigneur de Champittet. Alors recteur du collège lausannois - que je considérais comme une sorte de château familial - il y invitait régulièrement toute la tribu Payot-Coppex pour un repas dominical. Après avoir célébré la messe dans la petite chapelle, il nous recevait, tel un maître en son domaine, dans la salle de réception au premier étage. Enfant, j’adorais parcourir cette vaste pièce aux hautes fenêtres et meublées de fauteuils de style où cacahuètes salées et verres de soda étaient servis à volonté. J’y appréciais ces moments de grâce, de rires et d’échanges de petits riens partagés avec toute la famille réunie.  

 L’oncle Gérard, c’était aussi une énigme. Je me suis souvent demandé quelle sorte de recteur, quel type de professeur cet homme jovial, détaché, semblait-il, de toute préoccupation quotidienne, pouvait être pour ses élèves. Se montrait-il exigeant ? Etait-il sévère ? Se fâchait-il parfois ?

 Je ne me souviens pas, même à l’occasion de la perte d’un parent ou d’un frère, l’avoir vu triste ou accablé.

 Je me rappelle pourtant d’une scène particulière au lendemain de la mort de mon père. Ma mère avait émis le désir que le chanoine Oswald Giroud célèbre la messe d’enterrement. Alors qu’il hésitait à assumer cette charge, l’oncle Gérard lui avait dit calmement mais fermement: « Ce n’est pas un service que l’on vous demande, c’est une faveur que l’on vous fait. » Sa tranquille autorité m’avait fortement impressionnée.

 Aujourd’hui, j’ai de la peine à penser que cet homme, si solide d’apparence, ne soit plus.

Nicole Payot, une des nièces


 Les Martyrs Chrétiens du Tibet(2ème partie)

Patience ! Nous sautons un siècle, 1745-1846, et nous arrivons à ce qu’il est convenu d’appeler « Mission du Thibet » ! Le territoire tibétain aux limites plutôt controversées (le Saint Siège le désigna aussi sous le nom de « Vicariat de Lhassa ») fut confié au zèle de la Société des Missions Etrangères de Paris (M.E.P.), qui était présente au nord de l’Inde et dans le sud-ouest chinois. Dès le début de la prise en charge de l’évangélisation du Tibet (1846), les missionnaires M.E.P. furent d’avis que la pénétration par la Chine avait autant de chance de réussite que les essais sur la frontière de l’Inde ; en effet, leurs confrères oeuvraient depuis un certain temps déjà dans le « Far West Chinois », au milieu de populations très semblables à celles de l’intérieur du Tibet interdit. Au moment décisif où les missionnaires allaient tenter leur chance de se lancer vers Lhassa, en 1860, ils cédèrent à leurs confrères voisins les districts à majorité chinoise et le siège du Vicariat Apostolique fut transporté de Talin-ping (région chinoise trop éloignée) à TATIENLOU, ville sino-tibétaine considérée comme la porte du Tibet.

 Toutefois, la première tentative, une des plus importantes, fut menée depuis l’Assam (Nord-est de l’Inde) ; cette épopée héroïque fut entreprise par le Père Nicolas Krick qui, après une première exploration, atteint Sommeu, un des premiers villages tibétains, entouré d’aborigènes Mishmis. Quelques semaines plus tard, le P. Krick revient en Assam et prépare un nouvel essai avec un jeune confrère, le Père Augustin Bourry. Après un voyage éprouvant, ils arrivent en pays tibétain, connu déjà par le P. Krick. Quelques semaines s’écoulent et cette épopée héroïque échoue ou plutôt aboutit au massacre des Pères Nicolas Krick et Augustin Bourry en 1854 : ce furent les deux premiers martyrs (parmi les missionnaires étrangers) de cette mission qui devait en compter bien d’autres.

 Du côté chinois, la fondation du premier poste en territoire du Tibet interdit fut l’œuvre du Père Alexis Renou, qui acheta un terrain inculte et abandonné dans le Tsarong (Haute Salouen). Les pionniers des M.E.P., les Pères Renou, Fage, Desgodins et plus tard Biet et Durand, réussirent à défricher et mettre en valeur ce coin de terre avec l’aide de quelques adeptes dans les années 1854-1860. Ce fut bientôt un groupe d’une vingtaine de catéchumènes, comprenant des Chinois et des Tibétains ainsi que d’anciens esclaves, qui s’installèrent dans les environs. La mission avait ouvert un orphelinat et, peu après, des écoles. Puis vint la persécution, et cet avant-poste de la chrétienté fut incendié et complètement détruit en septembre 1865.

Les Pères A. Biet et P. Durand, avec un groupe de néophytes, partirent les premiers et pensèrent trouver refuge à Kionatong, en terre chinoise, où ils avaient séjourné à plusieurs reprises, mais les persécuteurs, dirigés par les lamas de Menkong, ennemis jurés de Bonga, les attendaient en ce poste frontière. Le Père A. Biet avec son petit troupeau réussit à passer et trouva refuge à la lamaserie de Tchamoutong, puis ils franchirent la chaîne de montagne séparant la vallée du Salouen de celle du Mékong. Ils parvinrent alors dans la région de Tsekou-Tsechung et c’est ainsi que prit naissance cette chrétienté du Mékong (fin 1865).

 Quant au Père Pierre Durand, il ne put se soustraire aux poursuivants, qui ouvrirent le feu sur lui lorsqu’il tentait de s’enfuir en passant le pont de corde (câble) qui traversait le Salouen ; il tomba dans le fleuve et son corps fut retrouvé le 16 octobre à Lin-ta-dang et inhumé sous un grand rocher où l’inscription funéraire est encore visible actuellement.

Les captifs de Bonga, soit quarante personnes environ, furent entraînés à Tchrana pour être jugés et expulsés du Tibet. On avait d’abord décidé de les jeter dans le fleuve, puis les autorités changèrent d’avis ; mais pour montrer que la menace de noyade générale était sérieuse, et pour l’exemple, un catéchumène est jeté au fleuve. Un peu plus tard, deux enfants meurent sur la route de l’exil : deux innocents à mettre sur la liste des martyrs. Sous la direction des Pères Desgodins et Félix Biet, et après bien des souffrances, le petit troupeau de fidèles arrive sur les rives du Mékong vers la fin de l’an 1865. Cette région se trouvant sous l’autorité chinoise, ils séjournèrent d’abord à Gunra, près des salines sur la rive droite du fleuve, puis les Pères leur trouvèrent des terrains sur une terrasse du côté opposé et c’est là qu’ils fixèrent leur demeure. Telle fut la naissance de la chrétienté de Yerkalo.

En suivant l’ordre chronologique, il faut citer le massacre du Père Brieux en 1881, à 8 km de Batang, à l’instigation de la lamaserie du lieu. Le Père partait pour rendre visite à ses annexes de Yarégong et Litang ; ayant précédé quelque peu la grande caravane qu’il aurait dû prendre, il fut dévalisé et assassiné par des brigands à quelques kilomètres de son poste de Batang, résidence qui fut complètement détruite en 1887. Puis ce fut la grande persécution des « Boxers », qui débuta dans la région par la destruction des postes frontières, en 1900, sur l’ordre de Lhassa, semble-t-il. Dans la « Mission du Thibet », ce soi disant épisode de la persécution des « Boxers » se déchaîne en 1905, parfaitement orchestré par les lamaseries et les ordres secrets de Lhassa. C’est alors que furent massacrés quatre Pères M.E.P. , au sujet desquels il y aurait suffisamment de preuves pour soutenir leur cause devant un tribunal ecclésiastique. En premier, ce fut le Père Mussot, qui, s’enfuyant de Batang, fur ramené en ville et torturé à mort (avril 1905) ; quelques jours plus tard, le Père J.A. Soulié subit le même sort à Yarégong, légèrement au sud-est de Batang. C’est en ce mois d’avril 1905 aussi que onze chrétiens de Yerkalo sont massacrés et que la résidence et l’église sont réduites en cendres.

 Au mois de juillet, c’est le tour des missionnaires postés sur le versant Yunnan, soit Atundzé et Tsekou : les Pères Jules Dubernard et P.M. Bourdonnec, martyrisés les 22 et 23 juillet 1905.

Concernant ces deux martyrs, nous connaissons des détails sur les derniers moments de leur sacrifice suprême. A lire dans « Tibet-Mission Impossible—lettres du Père E. Jules Dubernard, par l’Abbé J. Espinasse ». Il faut citer aussi les deux chrétiens massacrés avec le P. Bourdonnec, et un autre de Patong, du nom de Raymond, qui suivit le P. Dubernard dans tout son calvaire et fut martyrisé avec lui.

Le calme étant revenu avec l’arrivée des troupes chinoises, l’ensevelissement eut lieu dignement avec les hommages de  chrétiens et de païens.

Les dépouilles de ces martyrs ont été transférées plus haut dans la montagne, pour les préserver des ravages de la Révolution Culturelle. Par la suite, les chrétiens ont érigé un monument funéraire, non loin de l’église nouvelle de Tsekou-Kadongka.

A part le massacre du Père Behr, dont il a déjà été question, le prochain martyr fut le P. Théodore Monbeig : en visite à ses chrétiens de Yarégong et Litang, il est attaqué non loin de cette ville en juin 1914, avec un de ses catéchistes qui essaya de lui faire un rempart de son propre corps et tomba mortellement atteint ; puis ce fut le tour du Père.

 Nous avons cité plus haut le martyre de deux Franciscains emmenés par les Rouges, lors de la « Longue Marche » en 1935. Depuis lors, la mission du Tibet eut à déplorer le massacre de Père Victor Nussbaum en 1941 et celui du Père M. Tornay et de son domestique Doci en 1949.

Pour clore ce chapitre et terminer la liste des martyrs d’avant la prise de pouvoir par les communistes, il faut signaler le meurtre de Richard Haas et de son serviteur, de la mission de Siling ou Sining (au Qinghai, Amdo ou Koukounor), confiée aux missionnaires de Steyl (Verbe Divin). Peu avant la « Libération », le P. Haas voulut rendre visite à des familles de catéchumènes au sud-est de la ville de Siling. Les deux voyageurs furent tués par des bandits qui les dévalisèrent et les laissèrent en pâture aux bêtes sauvages. Un confrère qui voulait se rendre en ce village ne put atteindre le lieu du massacre pour récupérer les corps et donner une digne sépulture à ces deux martyrs. Cela se passait le 30 octobre 1949…environ deux mois après le meurtre du Père Tornay.

 Depuis le départ des missionnaires étrangers dans les années 1950, il y eut certes beaucoup de martyrs indigènes, même en pays tibétain, mais il est difficile de trouver des témoignages authentiques pour établir les faits. Cela devrait être entrepris par des témoins encore en vie actuellement.

D’un autre point de vue, on peut se demander pourquoi aucun des martyrs du « Tibet » n’a été compris parmi les cent vingt canonisés en l’an 2000 ? C’est que leur cause n’avait pas été introduite à Rome ; c’est sous-entendre qu’on a laissé à l’écart des centaines de milliers de croyants chinois (et tibétains) qui ont souffert pour leur foi au cours des siècles. L’avenir nous fera connaître, sans doute, les témoignages de cette multitude de héros méconnus. En Chine et au Tibet, comme en d’autres terres, pourquoi le sang des martyrs ne serait-il pas une semence de chrétiens ?

Père Alphonse Savioz

 Pour vous, qui est Maurice Tornay ?

Telle était la question posée ce jour-là aux confrères dela Congrégation qui se réunissent tous les premiers mercredis du mois ; cette fois-ci, c’était à Orsières, le mercredi 7 février 2007.

Un moment de prière, de réflexion et d’échange nous occupe habituellement le matin, suivi d’un repas fraternel partagé dans la bonne humeur et la convivialité.

Après une méditation proposée par René Bruchez à partir des lettres de Maurice Tornay, nous nous sommes retrouvés par petits groupes… Ah ! les incontournables carrefours suivis des inévitables remontées !

 De fait, il s’agissait de répondre à une première question :

Quelle est ma relation personnelle avec Maurice Tornay ?

 La présence de confrères qui ont connu Maurice Tornay ou encore celle de ses neveux, nous a rapprochés en quelque sorte du curé de Yerkalo, tué en 1949, sur le chemin de Lhassa.

Les souvenirs ont été évoqués avec beaucoup de simplicité : on nous a raconté, par exemple, comment on recevait et lisait les lettres qui arrivaient de la lointaine Chine, après un voyage de plusieurs mois.

« Que suis-je devenu ? Un berger sans troupeau, au milieu de peuples sans pasteurs, et je cherche, parmi les loups, des brebis qui veuillent bien se mettre sous ma houlette. Vous me direz que pour faire si peu de chose, ce n’était pas le peine d’aller si loin. J’ai tout de même la consolation d’avoir mis au ciel quelques païens qui, sans moi… C’est plus qu’il n’en faut, pour entreprendre le voyage le plus lointain du monde. Ensuite, la conversion des païens est une œuvre si difficile, qu’il faut se rappeler ce mot :

Autre est le semeur, autre le moissonneur. »

 La plupart d’entre nous ne connaissons Maurice Tornay que par témoignages ou écrits interposés : l’un reste marqué par ce qu’il y a d’absolu et de dépouillement dans le choix d’une telle vie et qui rappelle la vocation d’Abraham : « Le Seigneur dit à Abraham : ‘Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai.’ » ; l’autre est impressionné par ce missionnaire « fou de Dieu » ; le troisième se souvient de l’émotion éprouvée quand on apprit par télégramme la mort de Maurice Tornay ; d’autres enfin gardent un lumineux souvenir de sa béatification célébrée à Rome en 1993.

 Ceci dit, certains ont honnêtement reconnu qu’ils n’étaient pas habités par un élan de dévotion spontanée à l’égard de notre confrère et que notre relation personnelle avec lui restait plutôt occasionnelle. Pourtant d’autres ont régulièrement recours à l’intercession du Bienheureux Maurice Tornay, et ils sont exaucés.

Faudrait-il déplorer avec le Christ que « nul n’est prophète dans son pays » ?… Ce qui est sûr, c’est que Maurice Tornay, comme tant de nos frères et sœurs, gagnerait à être mieux connu.

Quelqu’un disait aussi que la richesse de sa vie, comme un cadeau dont nous sommes les héritiers, reste trop souvent emballé et qu’il mériterait d’être exposé et cultivé.

 Cela nous amène à la deuxième question qui nous était posée :

Sur le plan pastoral, quel profit pouvons-nous tirer des enseignements de la vie de Maurice Tornay ?

 Il n’y a pas de doute – et chacun en est bien conscient – que l’icône du Bienheureux illustre une vie dont le rayonnement peut éclairer les gens d’aujourd’hui ; cette vie incarne la mission du Bon Pasteur, attentif et généreux, soucieux de toutes ses brebis ; si elle est propre à inspirer notre pastorale, elle est aussi susceptible d’inspirer chez les fidèles une foi vivante et chaleureuse.

Evitons de prétendre que le saint est un héros difficile à imiter ; distinguons la sainteté de la perfection : l’enfant de Dieu peut ne pas être parfait, avoir de défauts, mais sans préjudice de sa sainteté. « Je voudrais qu’on dise les défauts des saints et ce qu’ils ont fait pour se corriger. Cela servirait bien plus que leurs miracles et leurs extases »  disait Bernadette Soubirous.

 Perspectives

 Il faut diffuser les biographies et les écrits de Maurice Tornay et faire connaître son village d’origine, La Rosière, au-dessus d’Orsières. Une fondation a été créée qui s’est donné comme mission, précisément, de développer le culte de ce saint.

L’ouverture de la Chine au tourisme a permis à des confrères et à d’autres groupes d’aller en pèlerinage à Yerkalo, la paroisse de Maurice Tornay au Tibet ; à défaut, on peut au moins monter jusqu’à La Rosière – c’est moins loin – ou même jusqu’à Orsières dont l’église abrite désormais  un espace qui est réservé à l’évocation de ce paroissien illustre.

Dans une lettre datée de mars 1937, Maurice écrivait à sa famille que de là-bas, « il voyait La Rosière reverdir, le soleil briller sur les fenêtres de l’école et un coin des Crettes tout noir sortir de la neige » ;  pourquoi, de La Rosière, ne pas imaginer Yerkalo et la haute vallée du Mékong ?

Et n’oublions pas de célébrer sa fête, le 12 août et de mentionner son nom à la prière eucharistique de la messe.

 Voilà, chers amis lecteurs, un reflet de cette journée confraternelle qui s’est terminée par une raclette servie par une brigade de cuisine compétente que nous profitons de remercier chaleureusement.

 Chne Noël Voeffray,  curé dans le secteur d’Orsières


 En marge de la rencontre avec l’évêque et les jeunes prêtres d’Aoste.

 Lorsque Bernard, au 11e siècle, se fit pèlerin et passa d’Annecy à Aoste, puis gravit le Mont-Joux, il n’eut sans doute pas à montrer des papiers d’identité et n’eut pas besoin de se cacher pour franchir clandestinement quelque frontière…Heureux temps où des « frontières-barrières » ne créaient pas les fossés que notre monde moderne s’ingénie à creuser toujours davantage.

Je pensais à tout cela, lors de la très sympathique rencontre vécue durant quatre jours avec Monseigneur Anfossi et les jeunes prêtres d’Aoste.

 Devenue essentiellement « suisse » au 18e siècle, par suite d’un malheureux concours de circonstances, politico-religieux, notre Congrégation du Grand-Saint-Bernard est, sinon méconnue, du moins perçue comme « étrangère », dès que l’on franchit le col pour descendre le versant sud.

Les circonstances actuelles – manque de relève – rendent, de surcroît, plus difficile notre présence en Vallée d’Aoste.

Des rencontres comme celle d’octobre 2006 rafraîchissent la mémoire d’un passé riche en histoire, humaine et religieuse, illuminent le présent, en tissant des liens fraternels d’amitié, dans le partage des expériences pastorales et de la prière ; puissent-elles se renouveler souvent, pour ouvrir sur un avenir que Dieu seul connaît, mais qui, sans doute, réjouirait grandement notre fondateur Bernard. 

+Benoît Vouilloz, Prévôt

 

Prêtres valdôtains à la découverte de nos communautés: impressions et images

Les Jeunes Prêtres du diocèse d’Aoste ( 7 prêtres ayants moins de 10 ans d’ordination) avec leur évêque, Mgr Giuseppe Anfossi, du 23 au 26 d’octobre, ont fait un voyage de formation et de fraternité sur les traces de St Bernard, archidiacre d’Aoste, et de ses fils les Chanoines Réguliers du Grand St Bernard.

Accompagnés par le Prévôt, Mgr Benoit Vouilloz, nous nous sommes rendu dans les différentes communautés des Chanoines pour mieux connaître cette Congrégation et surtout l’oeuvre et la spiritualité des fils de Bernard  qui ont leurs racines au Val d’Aoste. Pendant ce voyage-pèlerinage,  on a cherché de découvrir les lieux qui font part de notre histoire commune de foi et d’Eglise et surtout on a voulu renouer les liens qui nous unissent. On a la chance de contempler les mêmes montagnes (même si on les découvre depuis deux versants différents) et on a la chance d’annoncer l’Evangile aux gens de montagne et alors c’est tout naturel de partager une spiritualité commune : la spiritualité de la montagne afin de pouvoir marcher dans l’espérance vers le plus haut des sommets qui est le Christ.

La visite des lieux de l’oeuvre de Saint Bernard (Hospices, Maison St-Bernard à Martigny, Lens et Simplon) et la rencontre avec les membres des différentes communautés nous ont permis de nous rendre compte de la vie spirituelle et pastorale des Chanoines ainsi que de leur histoire qui a été la nôtre jusqu’au moment de la division entre Chanoines valdôtains et valaisans.

Selon l’enseignement de saint Bernard, nous fûmes accueillis comme des frères par les Chanoines qui nous ont fait partager  leur vie en nous présentant les oeuvres et les communautés telles qu’elles sont. Pendant quatre jours, on a pris le temps de prier ensemble, de découvrir la vie et l’histoire des  Chanoines et de’échanger sur la pastorale et sur la meilleure façon d’annoncer l’unique évangile de l’Amour à nos paroisses de montagne.

Un grand merci au Prévôt qui nous a accompagnés tout au long de notre pèlerinage et à tous les Chanoines qui nous ont fraternellement accueillis. Nous souhaitons qu’un voyage de la même sorte conduise un jour la communauté du Grand-Saint-Bernard dans leur première patrie, la Vallée d’Aoste: on pourra vivre encore de beaux moments de fraternité dans l’esprit de St Bernard qui veille toujours sur nos populations d’un côté et de l’autre du Col du Grand St Bernard.

     
Don Andrea Marcoz