Année 2008 Numéro 3  Revue "Mission du Grand-Saint-Bernard"
  Chers amis lecteurs,     Comme fil rouge de ce  numéro 3 de notre Revue, nous pouvons mettre le thème de la beauté. Et il était important et significatif pour nous  de vous offrir ce numéro en couleur, malgré la hausse importante, bien sûr, du coût de la Revue mais la beauté n'a pas de prix.... Beauté dans nos hospices: - le chanoine Klaus Sarbach, ancien prieur de l'hospice du Simplon, nous retrace l'historique et les objectifs de la réalisation des icônes, qui ornent la grande façade, au fond du choeur de l'église du Simplon. Je vous rappelle que ces 4 superbes icônes figurent sur la page de couverture actuelle de notre Revue. - ensuite c'est le prieur de l'hospice du Grand-Saint-Bernard, le chanoine Jean-Marie Lovey, qui nous présente les nouvelles créations artistiques de la crypte de l'hospice: 5 nouveaux vitraux et un mobilier liturgique tout neuf. Beauté de l'art... beauté aussi de la découverte, de la rencontre avec d'autres peuples:. le chanoine Jean-Pascal Genoud nous partage quelques impressions, quelques perles de son émerveillement pour le Bénin, qu'il a eu la chance de visiter, avec le chanoine Jean-Michel Lonfat. Et le chanoine José Mittaz nous rappelle, lui, dans une très belle méditation, le sens et le coeur de toute démarche pèlerine. Puis nous avons un parfum de la Chine grâce à l'article du chanoine Daniel Salzgeber qui nous relate comment la Suisse, grâce au monastère d'Einsiedeln, a participé en beauté à la journée mondiale de prière pour la Chine. "Du chinois à Einsiedeln", n'est-ce pas merveilleux ??!! Il y a aussi la beauté de la personne humaine, surtout quand elle lutte, envers et contre tout. C'est dans cette lumière que nous pouvons lire le portrait saisissant que le Père Gabriel Délèze nous trace d'un irréductible Taroko, Oudan. Chers amis lecteurs, bonne lecture. Qu'à travers ces divers témoignages, se réalise un peu mieux, pour chacun de vous, le désir du psalmiste: « Les gens disent: « Qui nous fera voir le bonheur? » Fais briller sur nous, Seigneur, ton Visage de lumière », (cf. Ps. 4,7) Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur.  A l’église de l’Hospice du Simplon Pourquoi y avons-nous mis des icônes ?       En 1972 on a restauré l’église dédiée à saint Bernard de Mont-Joux. Pour gagner de la place, les autels latéraux, les stalles et l’autel principal ont été enlevés. A la place de la statue de saint Bernard, on a fixé au mur une grande croix en bois. Dessous on a placé un nouveau tabernacle doré, orné de cristaux trouvés par le chanoine Bernard Rausis. La couleur de la paroi était d’un « gris-vert militaire » qui ne plaisait à personne. Tout le monde reconnaissait l’utilité de l’augmentation de place, surtout pour les célébrations dominicales et les prières avec les élèves pendant les cours d’été et aussi avec certains grands groupes de retraitants. Mais personne n’était « content » de la décoration de l’église. Quand une employée de l’Hospice, Silvia Walther, s’est inscrite à un cours pour apprendre à « écrire » des icônes, une idée m’est venue en tête : « Pourquoi ne pas remplacer la croix de bois par une grande croix byzantine, entourée de quatre grandes icônes des saints de notre Famille religieuse ? » C’est ainsi que je demandais au « maître d’icônes » allemand Klaus Kegelmann et à sa femme (lucernoise) Barbara de venir à l’Hospice du Simplon pour leur prochain cours, ce qui leur permettrait d’établir avec nous ce projet. Et ce fut fait ! Pourquoi le choix des quatre « saints bernardins » ? Durant les douze années de ma vie au Simplon, deux grandes activités occupaient l’Hospice : entre 30-40 retraites de jeunes durant l’hiver et deux fois 80 élèves pour les cours de langue de trois semaines en été. Le nombre des participants aux messes dominicales et le nombre des randonneurs à ski augmentait. Durant les mois d’automne et de printemps, le col était « occupé par l’armée suisse ». En plus – je parle par expérience personnelle – nous autres haut-valaisans, nous  connaissons les « bernardins » un peu comme les japonais : nous savons qu’il y a des « moines avec des chiens » au Gd.St.Bernard et au Simplon, mais nous ne savons pas ce qu’est un « chanoine régulier » qui suit la Règle de saint Augustin et qui a saint Nicolas de Myre comme patron ! Voilà pourquoi nous avons choisi les quatre saints : - Augustin qui écrit la Règle de la vie commune donnée à tous les chanoines réguliers, - Bernard de Menthon, d’Aoste, de Mont-Joux ou des Alpes – selon vos préférences – qui   a eu l’inspiration et le courage de fonder un Hospice au Mont-Joux et d’y établir une  communauté de religieux augustiniens. - Nicolas de Myre, patron des voyageurs, patron principal de notre Congrégation qui    s’appelle  « Congrégation des Chanoines Réguliers des Saint Nicolas et  Bernard de Mont-Joux ». - Monique, la maman de saint Augustin qui a offert toute sa vie pour la conversion de  son fils. La « nouveauté »  des icônes sur un col des Alpes valaisannes ! Ce n’est pas par un désir d’innover à tout prix que le choix s’est porté sur l’iconographie. Etant des "spécialistes"  de l’accueil des personnes de tous les pays et de toutes les religions durant des siècles, les « fils de saint Bernard » ne doivent pas se borner à « ce qui s’est toujours fait chez nous », ni non plus à suivre une mode. Nicolas vient de l’Orient, Monique et Augustin de l’Afrique du Nord, de régions et de cultures bien différentes des nôtres. Donc, il est bien d’ouvrir notre esprit à des civilisations de la « vieille chrétienté » et de nous sentir unis à nos frères des Eglises orientales qui aujourd’hui encore vénèrent les saints sous la forme des icônes. Une icône n’est pas une « photographie » des personnes. Les traits des visages ne visent pas non plus à les faire reconnaître. Tout est exprimé avec une certaine sobriété et dans un style semblable pour tous. Ce sont les noms écrits et les symboles dessinés sur l’icône qui nous donnent les « informations » correspondantes. Voilà pourquoi saint Bernard, le patron des alpinistes, ne porte pas de gros souliers de montagne ni un sac à dos, mais se trouve devant nous à pieds nus dans des sandales presque invisibles. D’un autre point de vue on reconnaît que l’on n’a pas besoin d’être un alpiniste chevronné pour devenir religieux du Gd.St.Bernard ; en effet on accepte chez nous même des montagnards sujets au vertige, comme votre serviteur ! Icônes du Simplon = instruments de « catéchèse » Innombrables sont les heures que j’ai passées dans l’église de l’Hospice devant tant de groupes de jeunes et d’adultes qui me demandaient de leur parler de ces saints et de notre mission «bernardine». J’étais particulièrement touché par l’intérêt montré par de nombreux groupes d’officiers et même par des compagnies entières qui désiraient connaître cette grande bâtisse sur le col et qui y venaient pour vivre des célébrations œcuméniques présidées par un prêtre qui, à part le recrutement, n’a jamais fait un pas dans l’armée suisse ! Les questions les plus diverses posées par ces personnes furent des occasions favorables pour faire de la « catéchèse »  à des jeunes et à des adultes, à des retraitants bien croyants ou à des soldats indifférents ou sans foi. Quelques aspects « pratiques » pour conclure. Les icônes des saints ont été faites dans l’atelier des Kegelmann à Münster en Westphalie. La croix  a été « écrite » dans le chœur de l’église. L’ouvrage a été réalisé dans une atmosphère de recueillement, baignée dans une musique favorable à la prière. « L’encadrement » autour du tabernacle a été dessiné et doré par Silvia Walther. Nous disons encore notre reconnaissance à cinq familles amies qui ont payé ces œuvres d’art. Les icônes ont été bénites par notre Prévôt, Mgr. Benoît Vouilloz, le 19 juillet 1992, durant la « Fête de l’Hospice » qui réunissait chaque été plus de mille personnes, parlant l’allemand, le français ou l’italien – symbole de l’unité dans la diversité des membres de l’Eglise de Jésus Christ. Et enfin, ne l’oublions pas : les représentations artistiques de Jésus et des saints ne sont pas faites avant tout pour « enrichir la culture », mais pour nous inviter à mieux connaître l’Evangile de Jésus Christ et à le mettre en pratique avec l’amour, la ferveur et la persévérance des saints.  Chanoine Klaus Sarbach   Crypte de l’Hospice du Grand-St-Bernard : « BEAUTE si ancienne et toujours nouvelle…. » L’idée avait germé depuis longtemps. Il faudrait refaire les vitraux de la crypte. Donner à ce lieu tellement fréquenté une nouvelle beauté. Lui permettre ainsi  de remplir, encore plus et mieux, sa vocation d’origine : lieu de rencontre privilégiée de l’homme avec Dieu. Il y a dans l’aménagement des lieux de culte, dans leur conception et réalisation en beauté, un enjeu pastoral immense. La beauté est certainement un chemin favorable d’accès à l’Evangile du Christ ; d’autant plus que nous sommes dans un monde où la laideur de la violence  de la dureté masquent le visage du « plus beau des enfants des hommes » (Ps. 45,3). Si notre monde génère violence et haine il est d’autant plus assoiffé de paix et d’amour. Si règne une culture de mort engendrant disharmonie, laideur, fractures, désespérance ou horreur, nous avons à partager le trésor gratuitement reçu de l’Evangile : « Lumière qui éclaire les nations » (Lc. 2,32). Reste la question du langage pour transmettre cette lumière venue d’en haut.  Question qui a toujours habité le cœur des hommes : Comment dire l’Indicible ? Comment montrer l’Invisible ? Comment parler de la Parole ?  Et l’homme a  eu l’intuition que la Beauté pouvait être un langage, une voie d’accès, une ouverture vers le Mystère. Etant donné la configuration culturelle de notre planète on peut dire qu’aujourd’hui plus que jamais la beauté  va jouer son rôle catéchétique et porter l’Evangile « in terra incognita ».  Pas d’autres justifications –mais celle-ci largement suffisante- pour nous lancer dans l’aventure et remplacer les vitraux  des années 60 par ceux commandés chez un maître verrier de sensibilité et réputation immense : Henri Guérin. Henri Guérin est un  « tailleur de lumière ». Son œuvre est abondante. En France bien sûr, son pays d’origine, mais aussi en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient. Dans des bâtiments privés ou publics, profanes et religieux, on peut trouver des œuvres de l’artiste. Cet auteur –compositeur-interprète réalise seul , l’intégralité de l’œuvre. Il se laisse d’abord imprégner par le lieu, puis dessine, peint les esquisses, découpe les cartons taille et assemble chaque éclat de verre pour y faire jouer la lumière. Après s’être imprégné de l’atmosphère de la montagne et de la crypte qu’il avait à éclairer, Henri Guérin s’en est retourné travailler dans le silence de son atelier à Plaisance-du-Touch, près de Toulouse. Une année plus tard les vitraux étaient posés, selon une thématique concertée et réalisée pour le lieu qu’ils servent désormais.  Cinq fenêtres comme cinq titres de chapitres d’un unique livre d’Heures, celui de la liturgie qui cinq fois par jour va nous convoquer en ces lieux désormais encore plus éclairants. Passant du corridor de l’hospice à l’escalier qui  conduit à la crypte nous rencontrons immédiatement «La Croix du Christ ». C’est ici, sur ce passage, qu’il y a 1000 ans  « un apôtre est venu planté la Croix en signe de l’Amour vainqueur. »  Vitrail de l’escalier Dieu est venu de sommets en montagne pour s’abaisser au devant des hommes, pour venir jusqu’à eux. L’escalier mène le voyageur pèlerin, après la montée physique, à cet abaissement spirituel, dans l’humilité du cœur .     La première chapelle de la crypte nous redit le contexte majoritaire de l’environnement de notre lieu de louange : Bien que confortablement rassurés par l’architecture de solidité et de douceur des formes,  nous sommes  « Sur la montagne ». 1ère chapelle Le col, comme la Pâque, est un passage. Le voyageur,  pèlerin des cimes, ouvre son âme à la belle saison, face à la magnificence minérale, aiguillon de la beauté, où vers des espaces invisibles, le cœur s’élance en secret, élan que Dieu accueille, comme le font humblement les hôtes de l’hospice. Un blanc silence cloîtré d’hiver couvre d’un voile descendu de si haut, illuminé d’éblouissante clarté, ce reflet de la face du Père Créateur sur sa sainte création. Au cœur de la crypte, lorsque la bonne saison réchauffe l’atmosphère, un beau jour, une source se met à chanter. Et à chaque fois, c’est un Beau Jour. La deuxième chapelle a pour titre « L’Eau vivifiante ». 2ème chapelle « Donne-moi à boire » après l’épreuve de la montée d’où les eaux tourbillonnantes descendent vers la vallée, l’eau de la Foi est proposée avec le verre d’eau pure de la Charité. De cette eau que le Christ mendie à la Samaritaine, comme à chacun de nous, et que beaucoup viennent en ce lieu quêter sans le savoir dans le dépassement de leurs forces, ils mesurent mieux leur faiblesse, peut-être aussi leur Espérance.  3ème chapelle St Bernard nous a laissé la merveilleuse mission, attestée par toute la tradition biblique comme étant le secret d’une vraie rencontre : l’accueil. A la hauteur de la table de l’Eucharistie, il convenait de célébrer, par le verre et la lumière, le mémorial du festin d’accueil que Dieu nous prépare au quotidien. La fenêtre s’appelle : « L’Hospitalité de Dieu ». Par le sacrifice de l’autel, s’offre le vrai pain de l’hospitalité. Ici, il faut tout monter, tout affronter en ce désert de pierre ou de neige, dépendance de la vallée. C’est une réelle offrande puisque tout est reçu, tout est don. En ce lieu l’hospitalité venue du ciel, Don du Christ, offert et partagé, « adoré et nourri » charité en plénitude. Un dernier vitrail, de morceaux de verre plus éclatés et plus nombreux et plus fins laisse entrer « La Lumière du Ciel ». On est dans le chœur ; là où la réserve eucharistique attire les regards et les intentions de toute prière.  Chœur Sur l’hospice règne la lumière du ciel que l’immense coupe des montagnes recueille depuis le début du monde. Dans l’ombre des voûtes réside la vraie lumière de l’Esprit en la minuscule présence de l’hostie consacrée, en la Foi de cœurs ,  humblement, joyeusement accueillie.   Sur ce projet de restauration s’est greffé l’idée de convoquer un deuxième artiste qui réaliserait une partie du mobilier liturgique. Jean-Pierre Augier, sculpteur niçois vint, lui aussi, visiter les lieux et la communauté.   Avec l’art qui est le sien de donner une nouvelle vie à tant d’objets jetés au rebut, on savait qu’il allait  faire naître en nous l’envie d’offrir nos usures pour qu’un Autre les transfigure. L’émerveillement  devant le jeune et dynamique St. Bernard, détaché du démon, nous oblige à vérifier au moins deux réalités :   premièrement, n’est-ce pas nous que le subtile esprit du Mal serait en train de piéger, et deuxièmement  en nous, est-ce vraiment  l’Evangile, comme pour le Bernard de la statue, qui donne tant d’élan ? Le sculpteur a aussi rhabillé le tabernacle de solides lamelles de fer marquées de 12 solides clous ; autant que de convives au soir de la Sainte Cène. Structures reprises pour l’ambon. L’artiste sait bien que Jésus en choisit aussi  Douze (Mt.10,1-10) , puis beaucoup d’autres (Lc.10,1-2 )-- disposés tout autour de l’ambon--,  pour annoncer l’Evangile du Royaume.  Il sait surtout, lui, que le Pain et la Parole sont égales nourriture de la vie chrétienne. La lampe éternelle, le chandelier pascal et le support des fleurs sont autant d’élégantes et sobres verticales qui d’elles-mêmes semblent nous relayer debout devant le Saint des Saints proclamant la foi des priants : « Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens».  St. Bernard En la fête de St. Bernard 2008  nous avons eu le bonheur de bénir ces œuvres d’art. Notre crypte les accueille comme une sorte de  « missio canonica » qui lui est confiée afin qu’elle poursuive sa mission d’évangéliser par la BEAUTE.  Chanoine  Jean-Marie Lovey, prieur.   Impressionnante Afrique. Quelques impressions du Bénin ! Des années d’insistance ont eu raison de mes réticences. Et me voilà parti en février dernier pour le pays de Hermel, de Matthieu et de Théophile, ces chers prêtres qui, depuis 8 ans, nous remplacent durant les vacances en Entremont et dans les Noble et Louable Contrées. Providentiellement, nos trois compères viennent non seulement du même pays africain, mais résident tous trois dans le Sud du Bénin. Me doutant de l’épreuve que constituerait un tel voyage subtropical, je me suis décidé, contrairement à mes habitudes et réflexes innés, à chercher un confrère qui puisse me supporter et me soutenir. Je fais une première tentative, sans trop y croire, un peu en forme de boutade. Le oui immédiat de Jean-Michel Lonfat non seulement me réjouit, mais il me souffle ! C’est ainsi que commence notre aventure de deux semaines, une aventure dont l’intensité et la richesse défie toute narration. Pour les besoins de la présente revue, on me demande heureusement de n’insister que sur des aspects anecdotiques et croustillants. Ce à quoi je m’efforce dans les lignes qui suivent. Renonçant à la fière altitude qui est la mienne depuis bientôt un an, quittant un bel hiver – février aura été, comparativement à l’été mitigé qui a suivi, le seul mois vraiment météorologiquement stable  –  nous nous ramassons d’entrée une gifle de chaleur moite, sitôt que s’ouvre la porte de l’avion. Mais dans cette étuve tropicale de plus de 36°, notre surprise la plus grande est bien de nous voir accueillis par trois prêtres amis, en soutane blanche. Passe encore pour Théophile qui habite la capitale Cotonou,  mais les deux autres ont dû faire une route de trois heures – et quelle route ! nous y reviendrons – pour venir nous accueillir. A titre de comparaison, lorsqu’ils sont venus à leur tour en Suisse, à la fin juin, nous les avons laissés se débrouiller pour faire la distance Genève - Lens et avons pris, en toute froideur helvétique,  quelques bons jours avant de daigner les saluer ! Mais comparons ce qui est comparable : notre arrivée au Bénin avait valeur d’événement, depuis les années que nous y étions attendus. Dans cet univers complètement nouveau et inconnu de la grouillante Cotonou, nous sommes, Dieu merci,  pris en charge intégralement par nos confrères et allons loger dans l’Institut de pastorale de la famille où enseigne Théophile. La jeunesse d’une Eglise se traduit par ce genre d’initiatives que l’on voit peu souvent dans notre hémisphère fatigué. Afin d’intensifier la pastorale familiale et d’honorer un vœu cher à Jean-Paul II, une cinquantaine de prêtres et de laïcs de l’Afrique de l’Ouest consacrent deux ans à se former, avant de revenir dans leurs diocèses respectifs. Fin de la parenthèse à notre voyage : au Bénin, tout part de la capitale et tout converge vers elle. Notre périple lui-même commencera donc et finira par Cotonou. Le code de la route Les prêtres africains me semblent mieux connaître le Droit canon de l’Eglise catholique que le code de la route de la République du Bénin. A leur décharge, un tel code de la route semble inexistant tout comme la police qui serait censé le faire respecter. Faisant fi de toutes les réglementations, le comportement d’un chauffeur s’aligne sur une seule loi ­– assez peu évangélique – : la loi du plus fort ! Ainsi un camion a forcément –  et j’utilise sciemment un adverbe construit sur le mot « force » ­­- tous les droits sur tout autre véhicule. Le Père Matthieu en a su quelque chose le jour où, dans une courbe,  il a essayé d’ignorer les intimidations du chauffeur du poids lourd que nous croisions. Il a simplement été contraint de quitter la route, de se ranger dans le talus avec en prime une crevaison de pneu. Le camion n’avait apparemment aucune raison objective de réagir de la sorte, mais il se devait probablement de faire la leçon à un curé un peu trop présomptueux, qui se permettait de remettre en cause l’autorité en place, lourde et incontestable, l’autorité du… poids ! Du coup, en l’absence de camions, un curé devient le roi de la route. Il a d’ordinaire une auto puissante et rapide. Il a donc priorité sur tous les épaves roulantes, voitures poussives, motards chargés, cyclistes effrayés et piétons nonchalants. Les traversées de village se font à 100km/h. C’est à peine si l’on parvient à lire les panneaux qui indiquent une limitation à 50km/h et on se croirait en train de tourner un James Bond : klaxon enfoncé, c’est la manière convenue de demander la route, la voiture fonce, les enfants et les âgés sautent hors de la piste pour trouver un refuge provisoire dans les bas côtés. Seuls quelques cyclistes suicidaires essaient de se maintenir tant bien que mal en extrême bordure de  route. Dans ces situations, j’ai pour ma part une réaction psychologique qui consiste à inhiber tout sentiment, ce qui me permet d’envisager le pire avec une certaine sérénité. Mais Jean-Michel, pour libérer une peur de plusieurs heures, n’a pas pu refouler le besoin de dire ce qu’il pensait. Il admoneste fraternellement : « Vous conduisez comme des assassins ! » Réponse du prêtre incriminé : « Non, mais vous avez vu ces ghanéens ? Ils ne savent pas rouler. De vrais dangers publics ! » Qu’ajouter… Misère, confiance et louange Il est certain que pour un Européen, l’Afrique est tout à fait déconcertante. En miroir, elle nous convainc des immenses avantages qui sont les nôtres, acquis au fil des siècles, sens de l’organisation, développement de la conscience politique. Mais l’Afrique nous renvoie en même temps un bouquet flamboyant de valeurs humaines et spirituelles que nous avons tendances à perdre. La précarité et l’incertitude quant à l’avenir engendrent une divine culture du moment présent et portent les êtres humains à une confiance de tous les instants. Comme rien n’est sûr, tout moment de bonheur est apprécié comme un cadeau inespéré. L’Africain a plus qu’aucun autre humain le sens de la fête et de la gratuité. En cela, dans sa misère, il est tellement proche du Dieu biblique, on ne peut plus prompt à la louange et la reconnaissance.  Les liturgies sont d’abord des fêtes et des fêtes mirobolantes. Avec les moyens les plus simples, quelques instruments rudimentaires, des percussions omniprésentes et surtout un art ancestral et tribal de chanter, les églises s’allument très vite. Du coup le temps ne compte plus. Invités à participer à la consécration d’une église nouvelle dans la ville de Porto Novo, nous avons vu ce que c’était qu’une messe de 4h15, commencée avec une heure de retard. Neuf chorales se relayaient pour tenir le rythme et ne pas s’essouffler sur la longueur. Les séminaires à faire rêver L’Eglise du Bénin est jeune et minoritaire. Elle se compose d’un peu plus de 20% de la population et doit faire face à des défis redoutables comme celui de l’expansion des sectes évangéliques. Une image choc de cette Eglise nous a été donnée dans l’un des deux séminaires du pays. Nous arrivons un peu avant midi. On nous présente une salle de classe. Nous entrons à hauteur du pupitre professoral et tournons la tête à droite : 80 diacres en soutane blanche, 80 jeunes hommes hilares qui seront ordonnés prêtres dans les six mois qui suivent ! Cela pour une Eglise catholique qui a plus ou moins le volume de l’Eglise catholique suisse. De quoi nous faire rêver ! Avant de partager le repas avec les séminaristes et les professeurs, dans l’immense réfectoire, nous avons la joie de vivre un temps de prière et de présentation dans la chapelle. L’image restera gravée en moi de cette procession de soutanes dans l’allée du séminaire, entre les salles de classe et le réfectoire. Au cours de l’échange qui suit, Jean-Michel captive une fois de plus son auditoire par le « langage des signes. Et « les sourds entendent ! » Vision d’horreur Toute la joie de nos rencontres, la chaleur de l’accueil, tant climatique que psychologique, ne peuvent masquer la dure réalité d’une pauvreté endémique. Le dispensaire des Frères Camilliens nous permet de rencontrer l’univers des malades du sida. Il nous a même été possible de toucher, si ce n’est la main – dont il ne reste souvent que des moignons –  , au moins le bras de certains lépreux. Ils ne sont plus porteurs de la maladie mais ils en gardent les terribles séquelles. Bernard, le Frère infirmier, nous paraît au bord de l’épuisement.  Le climat y est pour beaucoup, mais aussi les files d’attente interminables. Et jour après jour, le sentiment qu’on n’en viendra jamais à bout. Jamais autant que ce jour-là, avec Jean-Michel, nous nous sommes dits que nous devrions faire un geste clair de soutien. Notez qu’à ce jour, nous ne l’avons pas encore fait ! Entre l’intention et la réalisation, .... Mais le comble de l’horreur devait nous attendre en un autre lieu. A l’initiative d’un laïc de bonne volonté, une maison accueille à Abomey les malades mentaux. Deux infirmiers pour plus de 120 pensionnaires ! Une saleté dégoûtante  et une odeur nauséabonde marquent tout l’espace où se côtoient hommes et femmes, adultes et enfants, dans un abandon sordide. Il semble bien que le responsable soit complètement débordé par la tâche. Toujours est-il que les malades sont maintenus dans une situation infrahumaine. L’horreur. Un hôpital pour les vivants… et pour les morts ! « Ce soir, messe à l’hôpital ?». Pourquoi pas. Elle se passe à l’extérieur avec une trentaine de personnes rassemblées au pied de la façade propre d’un pavillon neuf. Une dizaine de dames aux voix étonnamment sonores constituent une chorale de circonstance. Ferveur, intériorité, rythme, puissance du chant. Nous sommes sous le charme. A l’issue de la messe, le concierge qui est catholique est fier de nous présenter « son » hôpital. Le petit village thérapeutique est constitué de différents bâtiments reliés par d’étroites allées. En primeur, nous avons droit à une visite de la morgue. Le gardien des lieux se fait une fierté de nous faire voir tous les frigos, les uns après les autres, en ayant bien soin de n’en oublier aucun. Y sont entassés plusieurs cadavres dans chaque casier de façon à économiser de la place. Il faut dire que les possibilités frigorifiques sont très appréciées par les familles des défunts. Elles peuvent prendre ainsi, sans souci, plusieurs semaines pour organiser la sépulture de façon à ce que le plus possible de parents puissent se réunir. La télévision nationale donne tous les soirs un long bulletin nécrologique, où l’on mentionne la date du décès souvent lointaine. Alors que la morgue est surpeuplée, l’hôpital quant à lui tourne à quart régime. Il faut expliquer que n’entre pas qui veut. N’entre que celui qui peut se le payer ! L’espèce des « abbés constructeurs » En Afrique, vous trouvez une panoplie de serpents, mais vous ne rencontrerez pas de « boas constricteurs ». On leur a préféré une espèce en voie de prolifération, celle des « abbés constructeurs »… Un problème récurrent pour les curés est en effet l’exiguïté de leurs  églises bondées. Notre Hermel nous montre un dessin fraîchement sorti de l’étude d’un architecte : une église de 2800 places ! La technique de construction est simple. On érige d’abord autour de l’ancienne église des piliers. – Matthieu à Abomey, dans sa paroisse de Agnagna, en est à ce stade – Et puis, peu à peu, on construit des parois en plots de ciment brut. Un jour enfin on y met un toit de tôles. Il est temps alors de raser l’ancienne église. Seul frein, le manque de liquidités, évidemment. Les chrétiens ont de la peine à faire face à leurs besoins quotidiens. Les familles sont nombreuses. La nourriture est chère. L’appel est donc lancé aux sponsors ! Une oasis d’ordre et de propreté En plein centre d’Azové, Hermel est non seulement curé de paroisse, mais encore directeur d’une école de plus de 300 enfants. Pour le bon ordre de son presbytère, il s’est entouré de quelques jeunes hommes qu’il a formés lui-même rigoureusement. La table est mise longtemps à l’avance et d’une propreté impeccable. Les jeunes cuisinent à même le sol et sont capables de tuer un animal, de gérer le feu, d’assurer le service de la table et même de veiller à l’entretien des voitures. De l’avis d’Hermel, c’est une formation qui leur vaudra pour la vie entière. Jean-Michel (bien plus que moi !) a admiré cette parfaite ordonnance ménagère. Une autre image de l’Afrique, appliquée et disciplinée. Africain et catholique : doublement hiérarchique ! De mémoire, je ne me souviens pas avoir entendu une maman donner à deux reprises un ordre à un enfant. On ne comprend pas très bien comment ça fonctionne, mais le fait est que l’Africain apprend depuis tout petit à obéir. Pour avoir été un peu désagréable en réunion de catéchèse, deux jeunes adolescents sont placés au milieu du cercle et vont rester une bonne demi-heure à genou, en punition. Le catéchiste est bénévole. Il donne de son temps pour enseigner la Parole de Dieu. Il ne tient pas à ce que, par immaturité, des jeunes l’empêchent de mener à bien sa tâche. De quoi faire réfléchir. De façon générale, avec nos tripes démocratiques d’Helvètes, nous avons été souvent surpris, et parfois gêné, de la manière dont la réalité africaine est fondamentalement hiérarchisée. Cela se traduit dans l’Eglise, pour ne considérer que le clergé, dans le « choix » des moyens de locomotion. Le vicaire circule en moto. Le curé, en voiture. Il vous est facile de conclure qu’il est peu probable de voir un évêque circuler à vélo ! Entre bonne et mauvaise conscience Que d’impressions colorées et contrastées nous a laissées ce séjour ! Fascination profonde pour cette humanité si pauvre et si vivante. Beauté étrange et intraduisible de tant de visages d’enfants, si démunis et si souriants. Interrogations sans réponse sur l’avenir qui sera le leur ? Consternation devant la situation globale de notre planète qui laisse se côtoyer sous le même soleil des inégalités totalement insoutenables. Comment en rendrons-nous compte devant le Seigneur ? Bien des fois, alors que les souvenirs de voyage s’estompent et que l’interpellation disparaît, me revient la parabole du riche et de Lazare. Se risquer à un voyage de « l’autre côté » est sûrement  un moyen efficace pour éviter que ne continue de se creuser le diabolique fossé de l’indifférence. Deux semaines : un peu comme un pont invisible et  fraternel lancé sur l’infranchissable abîme qui menace de séparer les « enfants de Dieu » des « enfants sans Dieu » ! Chanoine Jean-Pascal Genoud, Hospice du Simplon.     Voyager en pèlerin En partageant sur les voyages des uns et des autres, il n’est pas rare d’entendre cette formulation : « L’année dernière, on a fait la Gaspésie et cette année on a fait la Cappadoce… » Comme s’il s’agissait encore d’une tâche à accomplir, comme si la région du monde parcourue était désormais connue, maîtrisée, en poche. Dans l’approche du désert par exemple, les Pères nous invitent à distinguer l’attitude du touriste cherchant à visiter, de celle du pèlerin qui cherche à se laisser visiter au travers des pays qu’il traverse. C’est donc en pèlerin que j’aimerais vous partager ma joie de vivre à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard situé à 2472 mètres sur un lieu de passage millénaire, à la frontière entre la Suisse et l’Italie. Notre Maison accueille depuis près de mille ans tous ceux qui devaient franchir l’immense barrière des Alpes : les commerçants, les armées des conquérants, les pèlerins, les contrebandiers et plus récemment encore les cyclistes, les touristes et ceux qui au travers d’une randonnée à ski ou d’une marche en montagne cherchent à orienter leur existence. Que de manières différentes d’envisager le franchissement d’un même passage ! Et puisque sur cette terre, nous ne sommes que de passage, cela veut-il dire qu’il nous faut décider si nous voulons vivre notre existence comme une conquête, une visite touristique ou un pèlerinage ? L’attitude fondamentale du pèlerin est de se mettre en route, animé par le désir d’avancer plutôt que par le souci d’arriver. Si la démarche de l’homme d’affaire, du soldat ou du touriste est d’atteindre le but fixé à l’avance, le pèlerin, lui, se met en marche pour avancer vers une certaine qualité d’être, d’être en relation. Le déplacement n’est donc pas utilitaire, il devient l’espace d’un cheminement intérieur. La vie à l’Hospice nous y conduit : cet hiver, par exemple, j’ai accompagné une semaine durant un groupe d’étudiants d’une Haute Ecole de Commerce. Ils étaient venus pour un temps de ressourcement et une réflexion éthique concernant leur responsabilité future au sein de la société. Malgré la neige et le brouillard, il nous fallait quand même sortir de l’Hospice, ne serait-ce que pour s’aérer. C’est ainsi que nous nous sommes aventurés dans la combe de Barasson pour une demi-journée de peaux de phoque : nous faisions notre trace en brassant un bon paquet de neige poudreuse avec une visibilité proche du zéro. Nous ne pouvions que marcher dans le silence, attentifs les uns aux autres, nous ajustant chacun au rythme des plus faibles. Il ne s’agissait pas d’arriver en premier, mais de marcher ensemble, tout simplement. Le brouillard a fait que nous nous sentions seuls au milieu de rien. Et alors qu’autour de nous tout semblait vide et mort, chacun a pu rejoindre en lui de la vie. Expérience bouleversante qui démasque la peur d’exister à l’intérieur de soi et dans une ouverture à l’autre, peur dont souffre notre société où l’hyper-consommation risque de scléroser l’humain. Expérience bouleversante qui nous situe face à la fragilité de cette vie si précieuse : la couche de neige accumulée devenant trop importante, nous avons pris la décision de rebrousser chemin, sans avoir atteint aucun sommet. Et en redescendant la combe de Barasson, la joie nous a surprise telle la source qui jaillit du rocher au détour d’un chemin : une irrésistible envie de rire, de partager des histoires drôles et de nous échanger de beaux regards, voilà qui offrait un contraste saisissant avec la montée silencieuse. Le brouillard était toujours là, mais notre présence était comme transfigurée. Nous étions sortis prendre l’air et nous sommes revenus animés d’un souffle nouveau ! Quelle parabole riche en espérance pour chacun de nous ! Notre confrère Gratien Volluz, qui a largement inspiré la vocation actuelle de nos Hospices du Simplon et du Grand-Saint-Bernard, exprime à merveille combien le terrain de la montagne est propice à ce chemin d’humanisation : « La montagne ne se laisse pas façonner, c’est elle qui marque ceux qui s’y aventurent. Mieux que la mer, mieux que le désert, elle exprime la jeunesse et la grandeur de la création à son réveil, elle est une permanente invitation à garder notre place de créature libre faite pour l’amour dans l’audace et l’adoration. » Dans la prière du pèlerin de la montagne, notre confrère dit encore : « Sans cesse tenté de m’installer, tu me demandes de risquer ma vie comme Abraham dans un acte de foi, sans cesse tenté de vivre tranquille, tu me demandes de marcher en espérance vers toi ». Ces paroles ressaisissent bien l’événement vécu avec ces jeunes à Barasson, mais elles révèlent aussi ce besoin fondamental qu’a l’humain d’exister en référence à un autre que lui-même. Pour orienter sa marche et lui offrir une densité de signification, le pèlerin a besoin d’enraciner ce qu’il vit dans l’expérience de ceux qui se sont mis en route avant lui. Démarche d’humilité qui ouvre à une audace dont la force ne repose pas simplement sur son propre moi. C’est pour cette même raison que les chemins vers Compostelle ou plus récemment la Via Francigena, reliant Canterbury à Rome, connaissent un succès grandissant. Le pèlerin, même solitaire, puise sa force dans une solidarité à vivre avec l’humanité en marche. Cet hiver encore, avec un groupe d’adolescents, nous avons effectué un exercice de sauvetage pour leur faire découvrir comment rechercher quelqu’un avec un détecteur de victimes d’avalanches (DVA ou Barryvox) : sur une pente aux abords de l’Hospice, les jeunes ont creusé trois grands trous dans la neige afin d’y être ensuite ensevelis… en toute sécurité ! A chacun des trois ados qui avaient accepté d’aller sous la neige, j’avais donné, en plus du DVA, une radio afin qu’ils puissent communiquer en cas de difficulté. Au moment où les trous étaient rebouchés par les autres jeunes, j’entends sur ma radio une des « victimes » qui dit à l’autre : « Parle-moi, sinon j’ai peur ! » Je n’oublierai jamais cet appel vibrant d’humilité et de lucidité : pour rejoindre ses propres ressources, l’humain a besoin d’être soutenu par la parole d’un autre que lui-même. Abraham est notre père dans la foi, lui qui a accepté de tout quitter pour marcher en présence de Celui qui l’appelle vers un ailleurs : « Va vers le pays que je te montrerai ! » Autrement dit : « Pars à l’écoute de ma parole et non pas vers un but que tu te serais déjà fixé. » Le pèlerin d’aujourd’hui peut s’appuyer sur l’expérience du premier Patriarche en tissant une relation vivante avec lui, en recevant de lui la force de se risquer sur les chemins de la confiance. Claire Patier, bibliste, nous y encourage par l’éclairage qu’elle nous livre : « S'il y a, en effet, des similitudes entre la manière dont nous vivons aujourd'hui les ancêtres et celle dont nous ressentons les patriarches, il y a aussi de grandes différences entre les deux : un ancêtre, a-t-on dit, c'est un mort qui a réussi. Un patriarche n'a pas forcément réussi. Sa vie, telle qu'on la raconte, n'est pas irréprochable, ni surhumaine, ni constamment admirable. Abraham, Isaac, Jacob sont des humains, sans plus. La Bible nous les dépeint, à dessein, vulnérables, versatiles, faillibles et non pas comme des exemples moraux à suivre. Leurs existences sont des itinéraires personnels, sociaux, spirituels et, en ce sens, elles sont des témoignages. Car, si la vie du patriarche n'est pas irréprochable, elle est habitée. [...] Leurs existences portent les marques d'un tel destin : contestées, contestables, traversées par le doute malgré la foi, connaissant l'échec autant que le bonheur, les conflits plus souvent que la paix. Capables de mesquineries, elles rencontrent l'amour. Capables de mensonge, elles s'ouvrent à la vérité. Les patriarches toujours sont en marche vers l'autre (l'Autre)..." Le pèlerin en marche ne peut qu’avancer de déséquilibre en déséquilibre au rythme du pas. Si son regard s’attarde à chaque perte de sécurité ou au moindre chancellement, c’est la chute assurée. Si son regard est orienté par la beauté majestueuse de la création qui l’entoure, le pèlerin s’engage au travers de sa marche parfois hésitante vers un chemin d’unification et de pacification, car il est une beauté tout aussi majestueuse à découvrir… au plus intime de lui-même. Chanoine José Mittaz  Journée mondiale  de prière pour l’Eglise en Chine Du chinois à la basilique d’Einsiedeln ! Dans sa lettre historique du 27 mai 2007 aux catholiques de Chine, le Pape Benoit XVI a demandé que dorénavant le 24 mai, jour de la mémoire liturgique de Marie, Aide des Chrétiens, vénérée avec une grande dévotion particulièrement au sanctuaire marial de Sheshan près de Shanghai,  soit une journée de prière pour l’Eglise en Chine. Au cours de cette journée, les catholiques du monde entier, en particulier ceux  d’origine chinoise,  écrivait le pape dans sa lettre, « feront preuve de leur fraternelle solidarité et de leur sollicitude pour vous ». Cette invitation du Pape a trouvé un écho positif à travers toute notre église universelle. « Tian Zhuu Jiang Fu Zhong Guo (Dieu bénisse la Chine.) » C’est ainsi par exmple que le cardinal Ivan Dias, préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, a achevé la messe qu’il présidait le 24 mai à l’occasion de cette première journée mondiale de prière pour l’Eglise de Chine dans la basilique Sainte-Marie Majeure à Rome. Mille personnes environ, dont 500 Chinois vivant en Italie, ont assisté à cette Messe concélébrée par environ 80 prêtres chinois et italiens. Le même jour, à Sheshan, la basilique mineure était pleine, 2 500 pèlerins s’y pressant en réponse à l’appel du pape pour assister à la messe présidée par l’évêque auxiliaire de Shanghai, Mgr Joseph Xing Wenzhi. Professeur au grand séminaire situé au pied de la colline de Shehsan, le P. Raphael Gao Chaopeng a prononcé l’homélie dans laquelle il soulignait l’importance de cette journée de prière, disant qu’elle était le signe que les catholiques chinois n’étaient « plus des orphelins, mais faisaient bien partie de la famille qui représentait l’Eglise universelle ». Les autorités chinoises par contre étaient très inquiètes à cause de cette journée de prière. A l’approche du mois de mai, elles ont multiplié les initiatives visant à limiter l’ampleur des pèlerinages mariaux. Evoquant des raisons de sécurité, elles avaient donné des instructions très claires aux diocèses de Chine afin qu’ils réduisent l’importance de leurs pèlerinages durant le mois de mai. La journée de prière s’est alors déroulée à Sheshan sous une forte surveillance policière ce qui faisait dire à un pèlerin : « Avec autant de policiers autour, c’était comme si la Sainte Vierge était en prison ». De fait, la participation des catholiques à cette journée particulière, a été plutôt faible. Habituellement, les pèlerins sont trois fois plus nombreux à presser sur la colline de Sheshan lors des week-end du mois de mai. Cette année, avec la journée de prière instituée par le pape, les pèlerins auraient du  être  encore plus nombreux, mais les mesures prises par les autorités semblent avoir été dissuasives. Il reste à espérer qu’à l’ avenir les catholiques pourront vivre ces pèlerinages  librement. La journée de prière en Suisse Contrairement à d’autres conférences épiscopales, par exemple celles de  l’Allemagne ou de l’Italie, la conférence épiscopale de notre pays n’a malheureusement pas pris la peine de thématiser cette journée. La société œcuménique Suisse-Chine a par contre trouvé une porte ouverte à Einsiedeln, dont l’abbé Martin Werlen se montre depuis plusieurs années très intéressé par la réalité de l’Eglise en Chine. En août 2003, il a accueilli un groupe de retraitants prêtres, séminaristes et sœurs chinois faisant leurs études en Europe dans son monastère pour un repas et un entretien chaleureux. Et depuis deux ans, deux prêtres chinois font comme hôtes du monastère des études à Einsiedeln. Avec l’abbé Martin, les membres catholiques de la société œcuménique  Suisse-Chine ont donc organisé le 24 mai une journée de prière pour la Chine à Einsiedeln.   Le point fort de cette journée a été l’Eucharistie avec la communauté du monastère. La liturgie, présidée par l’abbé Martin entouré aussi de trois prêtres chinois, a été célébrée en allemand et en chinois. En signe de solidarité avec les victimes du terrible tremblement de terre qui avait dévasté quelques jours auparavant la province du Sichuan, la quête de cette messe leur a été destinée.  Après un repas fraternel, l’abbé Martin a rencontré les membres de la société et a lui-même adhéré  à cette société ! La journée s’est  terminée par un concert de la « scuola corale della cattedrale di Lugano » et les vêpres. Les mots de la fin du sermon de l’abbé Martin ont accompagné les pèlerins sur leur chemin de retour : « Que nous aussi nous ne craignions pas de parler de Jésus au monde et du monde à Jésus. Nous avons beaucoup à apprendre des chrétiens de Chine. » Dorénavant  chaque année, cette journée de prière pour la Chine sera célébrée le 24 mai  à Einsiedeln. Il y a même un projet de partenariat entre le monastère d’Einsiedeln, en tant que sanctuaire marial le plus important de notre pays, et  le sanctuaire marial le plus important en Chine, à Sheshan. Chanoine Daniel Salzgeber. Oupan, un Taroko irréductible. Depuis plus de quarante ans, à Taiwan, les chanoines du Grand-St-Bernard travaillent principalement auprès des Tarokos, des aborigènes au caractère bien trempé. Téméraires, fiers et indépendants, ils vivaient dans de petits villages isolés, en montagne. Habiles chasseurs, ils prisaient surtout le ”chef”¨ de l'intrus qui s'immisçait sur leur territoire. De même, les crânes de ceux avec lesquels ils avaient eu maille à partir ornaient leurs demeures. De 1896 à 1914, retranchés dans les montagnes, ils s'opposèrent à l'occupant japonais. Décimés et vaincus, ils durent se soumettre. Cependant, ils essayaient encore de se soustraire à l'ordre nippon. Finalement, dans les années 1930, ils furent déportés en plaine et installés dans des villages situés au pied des montagnes. Les Japonais les gouvernaient avec une main de fer: de chasseurs intrépides, ils durent se muer en  villageois et paysans modernes . Après le départ des Japonais en 1945, les Taroko restèrent dans leurs villages. Petit à petit, ils s'aperçurent que la main de fer  s'était muée en  dictature de pinceau. L'important n'était plus la bravoure, l'habileté physique et l'endurance à la peine, mais la compréhension des édits, l'habileté à remplir des formulaires et à entretenir de bonnes relations avec les autorités officielles. De plus, de 1965 à 1985, la révolution industrielle fit disparaître les petits paysans Taroko qui devinrent des tâcherons à la merci des entrepreneurs chinois-taiwanais. Par contre, les employés du gouvernement ou ceux qui avaient des places de travail fixes continuèrent à prospérer. Ainsi s'agrandit encore le fossé entre les pauvres et les nantis. De plus, depuis que le vin de riz n'est plus soumis au monopole d'état, plus de problème pour s'hébéter à bon marché. Dans de telles conditions, on comprend plus facilement pourquoi chez les Taroko, certaines personnes, voire même certaines familles, ne parviennent pas à s'adapter à ce monde nouveau et disparaissent, englouties par les eaux boueuses de l'histoire de l'humanité. En prenant le temps de connaître ces marginaux, plus d'une fois j'ai été impressionné par leur résignation et leur indifférence à l'égard des biens de ce monde. Sans le savoir ils sont devenus des pauvres en attente du Royaume des Cieux. Aujourd'hui je me propose de vous présenter l'un d'entre eux , Oupan. Oupan est né à Hsiulin en 1952. Il avait deux soeurs et deux frères aînés. En 1954, naîtra encore un frère cadet. Ils cultivaient leurs champs et, comme la plupart des Taroko de l'époque, ils ne vivaient pas dans l'opulence, mais l'essentiel ne leur faisait pas défaut. Malheureusement, leur famille ne fut pas destinée à un avenir bien florissant. Selon la coutume de l'époque, les deux filles se marièrent jeunes et ne revinrent que rarement chez leurs parents. A vingt-cinq ans, le fils aîné se maria. Il n'eut pas d'enfant, ne s'entendit pas très bien avec sa femme, se mit à boire de plus en plus d'alcool et mourut à quarante-cinq ans. Le deuxième fils s'engagea comme pêcheur sur un bateau qui partait en haute mer pour trois ans. Personne ne sut exactement ce qui se passa: il disparut dans les eaux et ne revit jamais sa terre natale. Quant au cadet, il préféra engloutir une bouteille de poison plutôt que de se soumettre aux deux ans de service militaire. Revenons maintenant a Oupan. Dès ses premiers jours d'école primaire, il se montra allergique à l'ordre scolaire. Plutôt que de rester en classe, il préférait aller à la chasse aux oiseaux et aux souris qu'il faisait rôtir et mangeait avec ses camarades lorsqu'ils quittaient l'école pour rentrer chez eux. Frappé par les instituteurs, il essayait de se défendre et de leur rendre la pareille. Comme il ne voulait pas fréquenter l'école, sa maman l'amenait personnellement jusque dans la salle de classe. Une fois sa maman partie,il sautait par la fenêtre et s'en allait s'amuser dans les champs. Pour le punir, le soir, ses parents le lièrent dans la maison. Après quelques jours, de colère il ne rentra plus chez lui et, durant un mois, il alla dormir chez des camarades. Parfois il allait en classe, mais il refusait toujours d'apprendre quoi que ce soit. Finalement, après un peu plus d'un an de coercition, ses parents renoncèrent à essayer de l'envoyer à l'école. Le matin, ils lui préparaient un petit pique-nique et l'envoyaient paître les buffles le long de la rivière. A onze ans, il décida de partir pour la grande ville, à la recherche d'une vie nouvelle. Après s'être subrepticement emparé de tout l'argent qu'il trouva dans sa maison paternelle, il s'en alla prendre l'autocar qui, en fin d'après-midi, le déposa à la gare principale de Tapei. Durant une semaine, il rayonna autour de la gare. Rarement il avait besoin d'acheter de la nourriture, car il se servait en douce dans les divers étalages des marchands ambulants. Il passait la nuit sur un banc ou dans un recoin de la gare. Après une semaine, il se lia d'amitié avec un enfant de son âge et alla habiter dans sa famille. Durant la journée, il parcourait les rues, s'emparant en douce de ce dont il avait besoin. Lorsqu'il demandait à des gens s'ils avaient du travail pour lui, on lui répondait qu'il était encore trop jeune pour travailler et qu'il devait retourner à l'école. Après quelques semaines, une femme d'un certain âge qui récoltait papiers, cartons et autres déchets recyclables, l'invita à habiter chez elle et à l'aider dans son travail. Cette femme était très bien intentionnée à son égard: elle lui procurait le nécessaire, lui donnait une partie de l'argent gagné ensemble. Elle ne le contraignait pas: à l'occasion, elle le laissait vagabonder à sa guise et s'amuser dans les rues de la ville. Durant un peu plus d'une année, Oupan s'habitua à la vie de citadin; il apprit à connaître la ville de Taipei, ses habitants et leurs coutumes. Ensuite, il eut envie de revoir ses parents et son village. La brave femme qui l'avait accueilli ne le retint pas et l'encouragea à retourner vivre auprès de ses parents. Elle lui remit une coquette somme d'argent et, les larmes aux yeux, elle le congédia par ses paroles: ”Bon voyage! Bon retour chez toi ! à l'avenir, si l'occasion se présentait, je serais très heureuse de te revoir.” De retour chez lui, il présenta à son père une partie de l'argent qu'il rapportait et expliqua à ses parents qu'il avait appris à gagner sa vie. Ainsi son père l'accueillit sans trop de reproches et l'exhorta à rester à la maison jusqu'à ce qu'il soit un peu plus grand. La vie à Hsiulin lui parut ennuyeuse et terne. Deux semaines plus tard, en douce, il repartit pour Taipei. Il voulait être totalement libre et profiter au maximun de la vie. Plutôt que de reprendre contact avec la brave femme qui l'avait hébergé, il s'associa à une bande de jeunes loubards. Ils s'adonnaient à des rapines, des beuveries et des bagarres. Un jour il ne parvient pas à esquiver les policiers qui l'arrêtent. Pour se tirer d'affaire, il essaie d'apitoyer les gendarmes. “ Je suis, dit-il, un petit Taroko originaire de Hualien. Il y a un mois environ, avec des amis, je suis venu visiter Taipei. Par malchance, je me suis perdu. N'ayant plus d'argent, je suis obligé de me débrouiller comme je peux pour survivre. ¨” Les policiers prêtent foi à ses paroles, ils le ramènent chez lui à Hsiulin et demandent à ses parents de veiller sur lui. Une fois les policiers partis, furieux, son père l'attache à une poutre et lui donne une bonne correction. Peine perdue! Le lendemain, il quitte sa maison et s'en va rodailler a Hualien. Pour subvenir à ses besoins, il se sert copieusement dans les étalages des marchands. Après trois à quatre mois de vadrouille, il se fait à nouveau coincer par la police. Cette fois, il n'arrive pas a se disculper. Comme il n'a que quatorze ans, il est condamné à trois ans de réclusion dans un centre de rééducation situé à Taoyuan,à cinquante kilomètres de Taipei. Près de huit cents jeunes âgés de quatorze à dix-huit ans vivaient dans ce centre clôturé par de hautes murailles serties de quelques miradors. Le règlement et la discipline  étaient quasiment militaires. Ils suivaient des cours scolaires, faisaient des travaux manuels, avaient des heures de récréation et de sport, mais ils ne franchissaient jamais le mur d'enceinte. Comme auparavant, Oupan se montra radicalement allergique à toute étude scolaire; punitions et bastonnades n'y changèrent rien. Après une année et deux mois de confinement, une aubaine se présenta: un après-midi, il remarqua que des ouvriers distraits avaient oublié de ranger une échelle. La nuit suivante, avec un copain taroko, ils se levèrent discrètement, enrouèrent leur couverture autour de leurs épaules et firent semblant d'aller aux toilettes. Furtivement, ils s'emparèrent de l'échelle, l'appuyèrent contre le mur, gravirent les échelons, jetèrent leur couverture sur les barbelés qui couronnaient la muraille et se laissèrent glisser vers la liberté. Durant quelques jours, ils se cachèrent dans les cimetières du voisinage.Ils se nourrissaient des victuailles qui avaient été déposées sur les tombes; ils s'excusaient auprès des défunts pour leur impertinence. Ils leur demandaient de comprendre leurs difficultés et les remerciaient pour leur  magnanimité. Ensuite, ils marchèrent furtivement jusqu'à Taipei. En ville, ils dérobèrent de l'argent. Puis, le lendemain matin,ils prirent place sur l'un des autocars en partance pour Hualien. Cette fois-ci, Oupan arriva discrètement chez lui à Hsiulin et son père le prit en pitié. Il lui proposa d'aller se réfugier dans une guérite de fortune qu'il avait érigée sur un de leurs terrains de montagne. Là-haut il pourrait faire quelques travaux agricoles et échapper facilement aux policiers qui le recherchaient déjà. Après cinq mois de vie tranquille en montagne, il ne tient plus en place. Comme il approche des seize ans et est physiquement bien bâti, il dit à son père qu'il veut aller chercher du travail à Taipei, car il connait bien la ville. Son père lui donne un peu d'argent et il repart à l'aventure. A Taipei, il s'embauche comme aide-livreur. Il accompagne un camionneur; il l'aide à charger et décharger les marchandises. Cependant, au bout de six mois, il s'acquoquine à nouveau avec une bande de loubards. Il quitte son travail et mène à nouveau la belle vie: rapines,gueuletons,bagarres. Parfois il s'embauche comme  protecteur dans les milieux louches de Taipei. Cependant il refuse d'adhérer à l'un des gangs mafieux de la ville,car il veut vivre à sa guise, en toute liberté, en-dehors  de toute autorité. A dix-huit ans, le voici arrêté à nouveau par la police et condamné à cinq ans de prison. Après trois ans et demi de confinement, il est libéré. Il rentre chez lui et décide de mener une vie plus rangée. Quelques semaines plus tard, un condisciple  de Hsiulin lui trouve un travail à Kaohsiung, comme aide-livreur. Pour gagner un peu plus d'argent, le soir il couche près des camions de la compagnie afin d'éloigner d'éventuels malandrins. Son travail de manutention lui paraît de plus en plus pénible et il se dit: ¨si je savais conduire un véhicule, comme la vie serait plus agréable! ¨ Un soir, il s'aperçoit qu'un chauffeur a oublié d'emporter la clef d'un camion. Il ne peut résister à la tentation d'essayer de conduire. Malheureusement, après quelques manoeuvres, il percute de plein fouet un autre véhicule. Devant l'ampleur des dégâts, il prend peur et décide de s'enfuir sur le champ. Dépité,  il quitte les lieux en se disant: ¨ cette mésaventure me prouve une fois pour toutes que le travail n'est pas fait pour moi.¨ Il recommence à vagabonder dans les rues des villes. Parfois il se débrouille tout seul; parfois il s'associe à de nouveaux compères. Coincé à nouveau par la police, il est condamné à sept ans de prison. De plus, ne s'étant pas présenté pour faire ses deux  ans de service militaire, la police d'armée le réclame également. Après un an de détention, il réussit à prendre la clef des champs. Désormais, durant près de vingt années, il passe de nombreux mois enfermé dans des prisons civiles ou militaires, mais il devint également un spécialiste des évasions. Plus d'une fois, il déjoua les pièges tendus par les policiers qui cherchaient à l'arrêter et s'en alla traficoter ailleurs. Si par hasard, il rencontrait des gens de son village, il les invitait régulièrement à partager un bon repas. Il se débrouillait toujours  pour dérober l'argent dont il avait besoin. Il lui arrivait même de s'embaucher pour quelques journées de travail. Finalement, en 1996, par suite d'une amnistie présidentielle, il fut déchargé de toute charge pénale et revint vivre a Hsiulin. J'eus alors l'occasion de le rencontrer. Avec quelques maçons originaires de Hsiulin, nous faisions des réparations à Hsincheng et à Chiawan, Oupan venait régulierement nous tenir compagnie et nous donnait parfois  quelques coups de main. J'etais frappé par sa force physique, son calme imperturbable et sa discrétion. Les autres  me parlaient de son passé mouvementé. Lorsque je lui demandais si ce qu'ils racontaient à son sujet était authentique, il me répondait :¨ c'est  à peu près juste, mais c'est passé et c'est sans importance ¨. Ce n'est que plusieurs années plus tard qu'Oupan accepta de me parler personnellement de son passé. Lorsque j'évoque Oupan en présence des personnes qui l'on connu depuis son enfance, tous reconnaissent l'authenticité de son passé exceptionnel. Certains me mettent en garde: ¨Père, faites attention! Il est très habile pour raconter des balivernes, tromper et voler les gens de bonne foi!¨ D'autres me disent : ¨Oupan a eu un passé difficile, mais maintenant il s'est calmé et il mérite notre estime.¨ Actuellement Oupan a passablement maigri et n'a pas bonne mine. Il avoue avoir quelques petits ennuis de santé, mais il affirme avec conviction que, s'il allait consulter un médecin, il deviendrait de plus en plus malade. La plupart du temps, il vit seul dans la maison construite par son père; portes et fenêtres sont abimées et elle n'est plus reliée au réseau électrique. L'intérieur est propre, mais presque vide. Oupan s'entend très bien avec ses cousines maternelles qui vivent assez pauvrement, Par contre, je ne l'ai presque jamais apercu en compagnie de ses cousins paternels, bien plus fortunés. Il y a quelques mois, comme je parlais d'Oupan avec un de ses cousins paternels, ce dernier me déclara : ¨Pauvre Oupan! Il avait tout pour bien réussir sa vie, mais il a mal tourné et il a tout gâché! Que Dieu ne lui en tienne pas rigueur!¨ Chanoine Gabriel Délèze Pour la journée de prière pour l'Eglise de Chine, le Pape Benoit XVI a écrit  la Prière à Notre-Dame de Sheshan Vierge très sainte, Mère du Verbe incarné et notre Mère, vénérée dans le sanctuaire de Sheshan sous le vocable d'«Aide des Chrétiens», toi vers qui toute l'Église qui est en Chine regarde avec une profonde affection, nous venons aujourd'hui devant toi pour implorer ta protection. Tourne ton regard vers le peuple de Dieu et guide-le avec une sollicitude maternelle sur les chemins de la vérité et de l'amour, afin qu'il soit en toute circonstance un ferment de cohabitation harmonieuse entre tous les citoyens. Par ton «oui» docile prononcé à Nazareth, tu as permis au Fils éternel de Dieu de prendre chair dans ton sein virginal et d'engager ainsi dans l'histoire l'œuvre de la Rédemption, à laquelle tu as coopéré par la suite avec un dévouement empressé, acceptant que l'épée de douleur transperce ton âme, jusqu'à l'heure suprême de la Croix, quand, sur le Calvaire, tu restas debout auprès de ton Fils, qui mourait pour que l'homme vive. Depuis lors, tu es devenue, de manière nouvelle, Mère de tous ceux qui accueillent dans la foi ton Fils Jésus et qui acceptent de le suivre en prenant sa Croix sur leurs épaules. Mère de l'espérance, qui, dans l'obscurité du Samedi-Saint, avec une confiance inébranlable, est allée au devant du matin de Pâques, donne à tes fils la capacité de discerner en toute situation, même la plus obscure, les signes de la présence aimante de Dieu. Notre-Dame de Sheshan, soutiens l'engagement de tous ceux qui, en Chine, au milieu des difficultés quotidiennes, continuent à croire, à espérer, à aimer, afin qu'ils ne craignent jamais de parler de Jésus au monde et du monde à Jésus. Dans la statue qui domine le Sanctuaire, tu élèves ton Fils, le présentant au monde avec les bras grands ouverts en un geste d'amour. Aide les catholiques à être toujours des témoins crédibles de cet amour, les maintenant unis au roc qui est Pierre, sur lequel est construite l'Église. Mère de la Chine et de l'Asie, prie pour nous maintenant et toujours. Amen!