2009/1
Année 2009 Numéro 1  Revue "Mission du Grand-Saint-Bernard"
  Chers amis lecteurs,   Heureux de vous retrouver avec le premier numéro de  cette nouvelle année 2009. Comme lumière et encouragement pour cette nouvelle étape de vie qui nous attend, nous avons tout d’abord les vœux de notre Prévôt Mgr. Benoît Vouilloz, vœux aux couleurs pauliniennes. Puis nous vous proposons la belle homélie donnée par le chanoine Jean-Pierre Voutaz en la solennité de la saint Augustin 2009, à l’hospice du Grand-Saint-Bernard : l’idéal de vie fraternelle proposé par saint Augustin à tous ses disciples et l’appel très fort adressé à chacun de rechercher en  tout et toujours mieux, « l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi -même» ; qui construit la cité du Ciel. Puis c’est la très belle chronique publiée dans le journal la Croix par Bruno Frappat, en hommage à Sœur Emmanuelle. Quelle belle figure pour nous éclairer et nous stimuler sur les chemins de l’amour, de la compassion, tout au long de cette nouvelle année ! Ensuite, je dirais que nous sommes invités au  voyage : -          voyage sur les pas de saint Paul.  Pour marquer nous aussi l’année saint Paul, j’ai demandé à 5 confrères de nous témoigner pourquoi ils aiment saint Paul, leurs coups de cœur pour ce témoin passionné et donc passionnant  du Christ. Les textes sont illustrés par des photos prises par José Mittaz, lors d’un pèlerinage sur les pas de s. Paul, pour le Secteur pastoral de Martigny, en été 2006. -          voyage dans l’histoire : une évocation très intéressante de l’épopée  de Napoléon  par un soldat acteur de la traversée du Grand-Saint-Bernard  par les armées du Consul. -          voyage au cœur du Tibet, des luttes et des souffrances endurées par les chrétiens de ce pays, à travers un document émouvant : le journal de Zacharie, que nous publierons en plusieurs tranches. -          voyage enfin, dans le monde mystérieux de la Prévôté au cours des âges, avec un bref survol historique par notre historien Jean-Pierre Voutaz. Et puisque nous sommes engagés dans une nouvelle étape, nous terminons par une note  de printemps :  le chanoine Jean Emonet, responsable de la communauté des  jeunes en formation, nous présente les jeunes pousses de la Congrégation et le nid qui les abrite. Chne RM Kaelin, rédacteur    En guise de vœux En cette année « Saint Paul », nombreux sont les fidèles qui ont la chance de pérégriner sur les pas de « l’Apôtre des nations , en Turquie notamment. Tous et chacun, nous pouvons, sans quitter notre lieu de vie, et même notre chambre, partir en esprit à la suite de Paul, en parcourant ses lettres, pour ouvrir nos cœurs aux dimensions de la planète, dans un élan missionnaire de tout l’être : « IL n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme  et la femme, car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ » (Galates 3,28). Tant il est vrai que « Il n’y a qu’un seul Dieu, qu’un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme : Jésus-Christ, qui s’est donné en rançon pour tous », (l Timothée2,5). De telle sorte que « le dessein bienveillant de Dieu, c’est de réunir l’univers entier sous un seul Chef, le Christ » (Ephésiens 1,1o). Chers amis lecteurs, si vous avez compris cela, alors, « VOUS AVEZ TOUT COMPRIS ». +Benoît Vouilloz Petite fille devenue grande soeur

(Chronique de Bruno Frappat, dans le journal la Croix)

Cafard Il y a des matins, comme ça… Dehors, pluie fine mais tenace. Dedans, court dialogue d’ascenseur, entre deux étages. « Ce matin, j’ai le cafard… » Ah bon, et pourquoi donc ? «Sœur Emmanuelle est morte. Est-ce qu’on va retrouver des gens comme ça ? » Des gens « comme » quoi ? Comme qui ? Comme ça : à admirer, à aimer. Des gens qui se donnent et des gens qui donnent. Des gens qui vous réconcilient avec l’ensemble du genre humain. Voilà le « moment » Sœur Emmanuelle : une présence phénoménale, extrêmement médiatique, à certains moments un peu « too much », mais fondée sur une existence, sur des actes, on dirait des « réalisations ». Pas sur du vent. Elle n’était pas une création de l’audiovisuel ou de la presse. Elle avait agi avant de causer. Elle avait œuvré avant de se montrer. Et ce dont elle parlait, elle l’avait vécu. Ce besoin d’admirer « des gens », cette nécessité de se trouver dans l’espèce humaine des figures qui vous rassurent, des sourires qui vous mettent en joie, des propos qui vous requinquent, ce besoin est de toutes les époques. Il n’y a vraiment aucune raison pour que la nôtre y échappe. Dans la catégorie où se situait Sœur Emmanuelle il y avait eu Mère Teresa et, bien sûr, plus près de nous, l’abbé Pierre. Et aussi Jean-Paul II, dans un autre style. Savoir que les quatre, en si peu d’années, ont quitté le décor, nous laissant seuls avec notre besoin d’admirer, orphelins en quelque sorte, est évidemment troublant. Mais comment dire autre chose, entre deux étages, avant que la porte de l’ascenseur ne se referme sur la cafardeuse : « Mais non, il y en aura d’autres. » Qui ? Où ? Quand ? Comment ? On sait bien que s’activent des générosités, des cœurs vastes comme l’océan. Dans l’ombre où prolifère la misère matérielle et où se morfond la misère psychique. Dans les favelas, les bidonvilles, les « mouroirs », les maisons de retraite, les banlieues « dures », les établissements « difficiles » et les quartiers où la police ne pénètre plus, dans les déserts, dans les prisons, dans la savane, les forêts qu’on détruit à coups de bulldozer, dans les services d’urgence, dans les établissements pour handicapés, dans la nuit, dans le jour, sur tous les continents, en ville, à la campagne… Partout, dès que se lève une charité active, une solidarité que rien ne lasse, il y a des « gens comme ça ». Tous n’auront pas la fortune médiatique de Sœur Emmanuelle ou de l’abbé Pierre. Mais beaucoup se seront inspirés de leurs exemples, de leurs colères, de leurs rires, de leur liberté d’être. Moment « Ni le jour ni l’heure »… Assurément, le clin d’œil du destin (humour de Dieu !) s’est révélé pour inviter Sœur Emmanuelle à disparaître moins d’un mois avant son centième anniversaire. Elle avait prévu, à cette occasion, de venir à Paris. Elle ne viendra pas à Paris. Pas de célébration sensationnelle. Pas d’hommage national appuyé. Privée de dessert, en quelque sorte. Nous avions tous préparé des numéros spéciaux, des livres, pour ce centenaire. Il a fallu les sortir trois semaines avant la date prévue. Avec un peu d’acrobatie éditoriale pour actualiser ce qui devait l’être. Jolie leçon d’humilité. Gageons que tout cela se sera fait avec sa complicité souriante. On ne choisit pas le moment de son décès mais, tout de même, à ces âges, mourir dans son sommeil ne relève pas du simple hasard. Il y a forcément « quelque chose » ou « quelqu’un » qui se parle à soi-même et dit : « Allez, ça suffit ! C’est le moment, on y va ! » Bleu Une formule utilisée dans le livre Mille et un bonheurs, avec Sofia Stril-Rever, aurait dû nous mettre tous en alerte. Évoquant sa très grande vieillesse et, forcément, l’abstinence d’usage de sa célébrité, Sœur Emmanuelle disait : « Je ne peux plus me prendre pour Sœur Emmanuelle. » Superbe formule, magnifique renoncement, sagesse terminale. Sans doute revenait-elle, comme souvent à ces âges, à l’avant-Sœur-Emmanuelle. Aux temps de la petite fille qu’elle avait été, la petite Madeleine Cinquin de l’avant-Grande Guerre. La petite qui, âgée à peine de six ans, avait vu son père disparaître dans la mer, emporté par des vagues excessives, alors qu’il venait juste d’être mobilisé pour la guerre et voulait s’offrir un dernier bain. Ainsi vieillissent les petites filles qui n’ont que trop vite grandi. Ainsi avancent-elles en âge avec ce regard bleu, bleu de mer, bleu de nostalgie et de tendresse, bleu délavé autant que lumineux, qui se fixe à la fois sur le passé et sur l’avenir. Cette douceur bleue nous rappelait un livre d’enfant d’une époque ultérieure, mais que peut-être, au lycée du Caire, elle aura eu en mains ou feuilleté sur les rayons de la bibliothèque. Il s’appelait le Pays bleu et racontait de jolies histoires aux enfants de six ans. On n’en finirait pas de broder sur cette personnalité, attachante, excessive, pleine, fascinée par la fascination même qu’elle exerçait sur ses contemporains, sur son côté « plateau de télé », sur la foule de ceux qui, au soir de sa mort, sont venus, sous prétexte de parler d’elle, parler d’abord d’eux-mêmes. « Alors, vous avez connu Sœur Emmanuelle ? Racontez-nous ça. » Et de la raconter pour mieux se glisser dans son sillage de notoriété et de charité… Passons là-dessus. Retenons surtout sa leçon de liberté au sein de l’Église. Il fait finalement bon vieillir dans l’Église ! On devient non seulement sage mais plus tendre. Nous avions connu Georges Hourdin, qui, approchant de la centaine d’années, avait remisé toutes les prudences au vestiaire. L’abbé Pierre ne se cachait plus derrière sa barbe pour envoyer dire ce qu’il avait à dire à l’institution. Sœur Emmanuelle ne s’était pas embarrassée de prudence pour écrire à Jean-Paul II que dans les bidonvilles du Caire non seulement la pilule était parfois tolérable mais qu’elle était souvent indispensable. Il n’avait pas répondu. Manière qu’ont les papes de laisser dire et faire. Mais pourquoi donc faut-il vieillir, dans cette Église, pour s’autoriser de ces libertés ? Sans doute qu’il faut avoir fait ses preuves avant d’ouvrir le bec. Et que la liberté ne peut naître que d’une autorité acquise par l’action. Quelle différence avec les prudences d’antichambres, les calculs feutrés. Oui, demain, il faudra des successeurs en charité, en amour, et en liberté. Bruno Frappat   OUI, aux couleurs de saint Augustin Chers confrères, chers frères et sœurs, Nous avons entendu l’idéal de vie que saint Augustin a repris pour ses clercs : l’unité des âmes et des cœurs tendus vers le Seigneur. Cette recherche incessante de la face de Dieu peut faire de nous, dans le concret de nos choix quotidiens, des amants de la beauté spirituelle. Il est saisissant de remarquer que nous vivons bien pauvrement notre quotidien. Depuis des décennies, le nombre de confrères diminue progressivement. De nombreux  grands frères ont quitté ce monde pour rejoindre leur demeure d’éternité, en route vers l’accomplissement éternel de ce qu’ils ont désiré construire ici-bas. C’est la vie sur cette terre. Nous sommes appelés à cheminer en cherchant la face du Dieu vivant et vrai, jusqu’au jour où Lui-même viendra nous chercher, pour partager avec nous sa vie, sa joie, sa paix, sa lumière. D’autres ont choisi une orientation différente  de vie et nous laissent bien pauvres. Avec une certaine douleur, nous sommes invités à respecter profondément leurs choix. Tel un vieil arbre durant une tempête, la congrégation semble perdre des branches, mais de nouvelles pousses nous invitent à l’espérance. Par une sorte de miracle, la Providence divine nous envoie de jeunes des extrémités de la terre. Ils nous font découvrir par leur présence la beauté de notre vocation. Cette vie préconisée par saint Augustin invite aujourd’hui des jeunes à tout quitter, jusqu’aux repères de leur culture pour partager notre vie bernardine Ils ne viennent pas comme des touristes de passage, mais pour devenir nos frères. Et nous sommes invités à devenir leurs frères. Comment faire pour accueillir des hommes d’autres cultures, langues, races et nations ? Une expérience de St Augustin peut nous éclairer. En 410, Rome, le cœur du monde, est pillée par les barbares d'Alaric. C’est le choc. La ville éternelle est en feu, les certitudes s'écroulent. C’est la fin d’une civilisation. Rien, ni les tombeaux des apôtres Pierre et Paul, ni les reliques des martyrs, rien n'a protégé la Ville. Où trouver refuge, certitude et protection ? Dans sa réflexion, Augustin élimine les causes païennes de ce désastre et réfléchit sur le sens de l’histoire et de nos vies. Il existe en notre âme un affrontement bien plus réel que la destruction d’une ville, fût-elle le chef d’œuvre de l’humanité. Nous sommes invités à vivre notre métier d’hommes et utiliser notre liberté pour choisir ce que nous voulons construire. Avec ses mots, St Augustin nous dit : « Deux amours ont bâti les deux cités : l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu, celle de la terre, et l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même, celle du ciel » (Cité de Dieu XIV, 28). Concrètement nous percevons la vérité de cette affirmation. Notre être recherche son bien-être et son confort. Nous nous installons dans notre quotidien et nous pouvons aller jusqu’à nous approprier ce qui nous est confié. Ce qui compte, c’est souvent le « Personnellement, je, me, moi » Et ce que nous devenons capables de construire, c’est un monde à notre mesure, la cité de la terre, celle qui n’a pas les promesses de la vie éternelle, qui retourne à la poussière avec un goût amer. Et nous entendons la liturgie de ce jour, ces appels aux beautés de la vie commune. Par ces mots, c’est l’Eglise qui nous rappelle notre vocation, qui vient nous inviter à aimer Dieu plus que tout pour supporter puis aimer nos frères. Nos maisons ont de grandes églises pour nous aider à vivre notre devise « Ici le Christ est adoré et nourri ». Nous sommes sans cesse invités à demander au Seigneur sa grâce pour aimer nos confrères en vérité. Il est une vie selon l’évangile. Qui peut en vérité se proclamer Rabbi, maître de science ou de sagesse ? Personne. Nous sommes des pauvres, redevables envers le Seigneur. Personnellement et en communauté nous remarquons que nos forces diminuent, parfois l’excès de fatigue et le découragement nous assaillent. Nous risquons la suractivité et la stérilité. Nous sommes de plus en plus des pauvres. Loin de nous décourager, cette constatation et une invitation à croire et à expérimenter que Dieu est vivant aujourd’hui. De manière particulière, l’absolution de nos péchés nous fait expérimenter que nous sommes une créature nouvelle. Non seulement le passé n’existe plus, mais la grâce nous fortifie et nous rends de plus en plus aptes à vivre notre vie commune. La vie intérieure est appelée à grandir dans la mesure de la baisse de nos forces. Notre mode de vie deviendra ainsi de plus en plus animé par l’Esprit du Dieu vivant car Dieu lui-même dilate notre faculté de vivre et d’aimer. Le but de notre vie religieuse est de manifester la tendresse de Dieu pour les hommes. Les progrès spirituels se remarquent dans les détails du quotidien : -          prendre davantage soin des biens communs que de ceux à son propre usage, -          vivre la fidélité aux prières communes et aux petites choses du quotidien. Dans la mesure où chacun accepte ce difficile chemin de conversion, c’est la cité de Dieu qui émerge au cœur de nos fragilités et de nos pauvretés. La vie selon l’Esprit devient ainsi de plus en plus notre mode de vie et nous rend capables d’accueillir dans notre communauté les frères d’autres langues, races et cultures. Saint Augustin nous invite à louer le Seigneur par notre vie, donc aussi par notre vie commune. La louange ne doit pas s’arrêter aux marches du chœur de l’Eglise. Par ce que nous sommes et par tout ce que nous faisons, que nous soyons des témoins de ce Dieu vivant et vrai qui nous anime. C’est Lui la source de l’espérance, de la paix et de la joie. « Aide-nous Seigneur à vivre et à devenir de plus en plus des témoins de ta tendresse pour l’humanité, dans la noble simplicité de notre quotidien. Seigneur, sois pour nous lumière, et vie ; aide- nous à proclamer par notre vie avec le psalmiste « Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis. ».  Amen ! Chne Jean-Pierre Voutaz Sur les pas de saint Paul Pourquoi j’aime saint Paul ? Il n’est pas simple de répondre à cette question parce que la Bible forme un tout. Comment privilégier un de ses auteurs ? Chacun, à sa manière, contribue à enrichir le contenu de la Bible. On peut dire que celle-ci est une œuvre polyphonique, où l’on chante à plusieurs voix : la voix de Jean le théologien, la voix de Luc le médecin lettré, la voix de David - le chantre des Psaumes dansant devant Yahvé – et toutes les autres… et parmi celles-ci, la voix de Paul, une voix ferme et riche, pouvant s’exprimer dans plusieurs registres. En effet Paul emploie tour à tour le ton rigoureux du théologien, soucieux de transmettre dans son intégrité l’enseignement reçu directement de Jésus ; il emploie aussi le langage chaleureux du pasteur qui aime chacun de ses fidèles, qui sait s’attendrir, qui exhorte tout en cherchant à convaincre ; enfin et surtout, Paul est celui qui n’hésite pas à exprimer sa foi comme une expérience vécue, mieux encore, comme une expérience qu’il vit continuellement : « Pour moi, dit-il, vivre c’est le Christ » (Ph 1,21) ; c’est le Christ  rencontré sur le chemin de Damas, celui qui, après l’avoir interpelé fortement « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » (Act 22,7 ; 26,14), lui manifeste tout son AMOUR. Il sent en lui une force nouvelle, un dynamisme qui le fait courir vers le but, lequel n’est autre que le Christ en gloire. Pour Paul, être enflammé d’amour de Dieu ne signifie pas être indifférent aux frères. Au contraire : il suffit de reprendre son hymne à la charité (cf 1 Cor 13,5-7) : « La charité ne cherche pas son intérêt… Elle excuse tout… croit tout, espère tout, supporte tout ». Dans sa lettre aux Ephésiens (cf. 3,17), il prie pour que le Christ habite dans leurs cœurs. Notons le terme « habite » ! il ne s’agit pas d’un sentiment passager, mais d’une conviction de foi solide, stable, si bien que les Ephésiens devront être enracinés, fondés dans l’Amour. Des déclarations de ce genre se multiplient tout au long de ses écrits et cela jusqu’à sa dernière lettre (cf. 2 Tim 1,12), écrite de la prison de Rome, d’où il sortira pour mourir martyr. Il ne rougit pas de cette dernière épreuve qui lui donne l’occasion de faire une ultime déclaration : « Je sais en qui j’ai cru», en attendant « ce jour-là », le grand jour de sa rencontre définitive avec son Jésus. C’est donc avec beaucoup de raison que Paul a pu dire : « J’ai été saisi par le Christ Jésus. » Quant à nous, nous ne pouvons pas nous permettre de prendre à notre compte une telle déclaration. Mais peut-être, me permettra-t-on de conclure en reprenant son tour de phrase : J’ai été saisi par l’homme fougueux que fut saint Paul…. et c’est pourquoi je l’aime. Chne Paul Bruchez   Mon coup de cœur pour saint Paul Ce qui me touche tout particulièrement chez Saint Paul, au delà de sa théologie si riche, c’est son rapport au Christ. Sa relation à Jésus est vitale. A ce sujet, j’aime beaucoup cette parole de la deuxième épître aux Corinthiens : « Je ne veux rien savoir d’autre que Jésus-Christ, et Jésus Christ crucifié ». A travers l’expérience du chemin de Damas, Saint Paul a compris que la foi chrétienne n’est pas d’abord une adhésion à des principes, mais une relation vivante avec le Seigneur. Le Christ est devenu l’horizon absolu de sa joie, l’unique sujet de son désir. Il fait siens les mots du Cantique des cantiques : « Je l’ai saisi, je ne lâcherai plus. » (Ct 3,4) Saint Paul a été bouleversé par l’amour donné par le Christ sur la croix. La conscience de la miséricorde de Dieu est en lui vive et inaltérable. J’aime aussi le contraste chez Paul entre sa fragilité et l’assurance de sa parole. Plusieurs indices dans ses lettres donnent à penser que Paul n’était pas un homme qui en imposait particulièrement par sa prestance naturelle : « Les lettres, dit-on, ont du poids et de la force, mais sa présence physique est sans vigueur, et sa parole est nulle.» (2 Co 10,10) Il est pourtant tellement habité par la Parole de Dieu et par l’amour de Jésus que sa foi devient contagieuse. Paul ne convertit pas parce qu’il est fort lui même, mais parce qu’il accueille la force de Dieu à travers ses propres faiblesses. Sa fragilité n’est plus obstacle, mais elle devient un témoignage vivant et sans cesse renouvelé de la grâce de Dieu qui peut TOUT dans celui qu’elle fortifie. « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » (2 Co 12,10). Chne Joseph Voutaz   Le monde de Paul et le nôtre 1975, clôture du Synode de l’Eglise suisse. En conclusion d’un cours d’exégèse sur s. Paul, donné durant cette année académique, notre professeur interroge ; par écrit. Il nous demande de rédiger en l’espace de deux heures une 13ème lettre paulinienne dont le cadre est ainsi posé : « Après sa visite à l’Eglise qui est en Suisse, Paul rédige le message final d’envoi du Synode. » Je n’ai pas grand souvenir du contenu de ma rédaction. Ni qu’un texte de notre volée d’étudiants ait figuré dans les Acta du Synode ! Mais j’ai retenu ceci qui m’a toujours fasciné : la théologie paulinienne n’est pas un exercice d’école, rédigé dans les milieux fermés, aseptisés où l’on débattrait de cas hypothétiques ! Les lettres de Paul sont des « écrits de circonstance », comme l’aurait dû être notre « message final » ; ce qui suppose ces deux choses que Paul, lui, possédait parfaitement : une formation théologique achevée et une connaissance intime des réalités des communautés locales. De sa formation théologique, Paul en parle abondamment. Il décline tout son parcours et ses titres. Non pas à la manière des faux docteurs qui veulent asseoir une autorité fragilisée, mais pour dire combien cela a peu de valeur face à la découverte essentielle de Jésus-Christ, qu’une expérience forte lui a permis de faire. Oui, Paul est chrétien. Un disciple du Christ. Un ami du Christ. Son expérience fondamentale de la connaissance de Jésus va forger tout un pan de sa théologie. A savoir que tous les croyants, d’où qu’ils viennent, unis au même Christ, par un même baptême, ont en eux le même Esprit et ne forment entre eux qu’un seul Corps dont le Christ est la Tête. Paul n’étudie pas un problème pour lui-même. Ses lettres sont écrites pour répondre  à des besoins précis ; pour offrir des solutions à des problèmes concrets qui se posent hic et nunc. C’est bien le propre de la théologie que d’éclairer la vie concrète des hommes. Il me semble  que 35 ans après le Synode suisse l’Esprit paulinien reste d’une percutante actualité. Il continue d’offrir une lumière combien éclairante pour la poursuite de la marche en avant de l’Eglise qui est en Suisse. Oui, j’aime le projecteur que Paul braque sur l’actualité. Sa source est théologique et par définition lumineuse puisqu’elle s’origine dans le Dieu de toutes Lumières. Son effet est pédagogique et moral ; il met en relief les repères d’un chemin évangélique. Son but est théologal, voulant conduire chaque créature au Christ pour que, finalement, tout soit récapitulé dans le Père. Au verso de l’image-souvenir du 15 juin 1997, j’ai inscrit le motif de mon ordination sacerdotale : « Pour que resplendisse la connaissance de la gloire de Dieu qui est sur la face du Christ ».  (2 Co 4,16)                                                                                    Jean-Marie Lovey    Pourquoi j’aime saint Paul ? Ma réponse est claire : parce que c’est un passionné ! Paul est un amoureux ! Il a été saisi – et il s’est laissé saisir – par Christ, comme on est saisi par l’autre en amour ! Et comme un passionné, il se livre tout entier dans sa parole… ou plutôt, il nous livre dans sa parole (comme le prêtre dans l’Eucharistie !) Celui qui le passionne, Celui pour lequel il ne cesse de risquer sa vie : « A cause de Lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue d’un seul avantage, le Christ » (Ph 3,8). Ce Christ, il n’a de cesse de Lui laisser toute la place en lui : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Ce que je voudrais retenir de son message, de cet « Evangile » qu’il annonce à temps et à contre temps (« Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » 1 Co 9,16), et pour lequel il ira en prison, pour lequel enfin il mourra, c’est un verset de sa 2èmeLettre aux Corinthiens : « Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu. » (2 Co 5,21) « Il l’a fait ‘péché’ pour nous !» : Il l’a identifié au ‘péché’ ! Je ne cesse d’être, depuis longtemps, profondément bouleversé par cette folle confidence ! Et je ne suis pas sûr d’avoir encore mesuré ce que cela signifie pour moi, parce que je n’ai pas encore pris la mesure de mon péché… Dieu a rendu son Fils unique et bien-aimé solidaire de mon péché, le prenant véritablement sur lui, s’en revêtant en quelque sorte, - comme nous avons « revêtu Christ », dira par ailleurs saint Paul. Ce qui a fait dire à un Père du Désert : « Tu as vu ton péché, tu as vu ton Dieu ! ». Folie du message de la Croix, qui nous dévoile jusqu’à quelle profondeur Dieu, en son Fils, a plongé pour nous saisir et nous sauver. « Le langage de la Croix », expression de la folie d’un Dieu Amoureux : je crois que c’est ce langage qui a, sur le Chemin de Damas, retourné complètement Saul, le pharisien impeccable et imbu de lui-même. Et si le Seigneur ne l’a pas délivré de cette « écharde dans la chair », qui le faisait tant souffrir, ce fut, providentiellement, pour que jamais il n’oublie que tout en lui est grâce : « Ma grâce te suffit – s’entendra-t-il proclamé au lieu-même de sa faiblesse ! – car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12,7-10). Finalement, j’aime saint Paul pour cette assurance qu’il me communique : « Oui, j’en ai l’assurance (…) rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 8,38-39). Bernard Gabioud   « Pourquoi j’aime saint Paul ? » Et vous, chers lecteurs, pourquoi aimez-vous vos enfants, amis ou parents… ? La question  est plutôt embarrassante, car plus nous aimons, plus il est difficile d’en expliquer le pourquoi ! Aimer est une dynamique de vie, un engagement de tout l’être humain qui offre à Dieu l’espace nécessaire afin que Lui puisse aimer à travers nous. S’il en est ainsi, je me dois alors de reconnaître simplement que je suis aimé de Paul ! Sa personnalité enthousiaste – au sens étymologique du mot – me met en présence du Christ Jésus « qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,20). Sainte Thérèse d’Avila semblait vivre la même expérience lorsqu’elle disait de l’Apôtre : « On eût dit que Jésus lui sortait toujours par la bouche, tant il le gardait présent en son cœur. » (Autobiographie 22,7) Oui, c’est vrai, la fréquentation des Lettres de l’Apôtre m’apprend à me laisser aimer par le Christ et je reconnais en Paul un modèle qui me souffle le même enthousiasme : me perdre en Jésus afin de me donner à tous. « C’est ainsi que moi-même je m’efforce de plaire à tous en toutes choses, en ne cherchant pas mon avantage personnel, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés. Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ. » (1 Co 10,33-11,1) En ne cherchant pas son avantage personnel, Paul s’est fait solidaire de tous, grâce à son enracinement en Jésus : en acceptant de tout perdre pour gagner Christ et être trouvé en Lui (Ph 3,7-9), Paul m’a donc aussi aimé en oeuvrant réellement à mon salut… C’est assez fou d’en prendre conscience, mais n’est-ce pas cela le langage de la croix qui est folie pour ceux qui se perdent dans leur propre moi, mais qui est puissance de Dieu pour ceux qui sont en train d’être sauvés ? (cf. 1 Co 1,18) Pour traverser l’échec en nos existences et ne pas nous dérober devant les défis qui nous mettent en crise, le langage de la croix est peut-être la seule Parole d’espérance qui puisse nous donner d’avancer : elle ne déçoit pas, nous dit l’Apôtre, tant elle est habitée par l’Esprit qui répand en nous la force d’aimer et donc de vivre (cf. Rm 5,5). Quel est-il ce langage de la croix ? Si Jésus avait construit sa vie sur la recherche du pouvoir, l’appât du gain et le culte idolâtrique du moi, sa crucifixion aurait à jamais ruiné son message. Mais si au contraire, le langage de la croix nous enseigne que le chemin de vie consiste à se donner soi-même, c’est-à-dire en s’inscrivant comme présence d’amour en chaque événement de l’existence, alors Jésus nous livre une Bonne Nouvelle qu’aucune tribulation ne saurait anéantir. « Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout ? Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger le glaive ? Mais en tout cela, nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés. » (Rm 8,31…37) J’apprends donc à aimer Paul en me laissant sauver par le Christ. Et le salut consiste simplement à laisser Jésus inscrire sa présence d’amour en mon humanité afin que pour moi aussi, vivre ce soit Christ ! Chne José Mittaz. Une fois de plus…. Napoléon ! Tout le monde connaît l’épopée napoléonienne avec son passage au Col du Grand-Saint-Bernard, en mai 1800. Voici, sous la plume d’un témoin qualifié, un récit qui ne manque pas de pittoresque et jette une lumière sympathique sur notre Hospice au cœur de cette aventure.  Merci à Monsieur François Giannada qui m’a fait connaître cet ouvrage. +Benoît Vouilloz AUX VIEUX DE LA VIEILLE  Souvenirs de  J-R. COIGNET  Extrait de Soldat de la 96 demi-brigade Soldat et sous-officier au 1er régiment des grenadiers pied de la garde Vaguemestre du petit et du grand quartier impérial Capitaine d’état-major en retraite PREMIER CHEVALIER DE LA LEGION D’HONNEUR Officier du même ordre 1851 IDL On démonta notre petit parc et l’on mit nos trois pièces de canon dans des arbres creusés en forme d’auge. Au bout, il y avait une grande mortaise pour adapter un levier qui servait de gouvernail. Eu avant, un câble se trouvait fixé, et à ce câble, des traverses de bois. Chaque pièce devait être tirée par vingt grenadiers, et vingt autres portaient le bagage de ceux-ci. Un artilleur commandait le détachement, sur lequel il avait l’empire le plus absolu. La pièce lui était confiée: on devait obéir à ses moindres gestes. Avant de partir on nous donna des souliers neufs et une provision de biscuits. Nous les attachions avec une corde et nous les pendions à notre cou, comme un chapelet, ce qui était très gênant. Le consul installé à Saint-Pierre veillait à tout. Nous nous mîmes en route le matin au petit jour. J’étais un de ceux qui traînaient les pièces de canon et je me trouvais le premier de l’attelage, à la première traverse du côté droit; c’était le côté le plus périlleux, celui des précipices. Rien de plus pénible que notre voyage. Toujours monter par des pentes horribles, et des sentiers très étroits. Les pierres coupaient nos souliers. De temps en temps on s’arrêtait, puis on marchait de nouveau ; personne ne disait mot. Quand nous arrivâmes aux glaces, ce fut bien pis encore. Notre canonnier n’était plus maître de sa pièce. A chaque instant, elle glissait vers les ravins et il fallait s’arrêter, pour la remettre dans la bonne voie. Sans l’exemple de notre chef, nous aurions perdu courage. Nous fîmes une lieue de cette façon, après quoi nous nous arrêtâmes pour mettre de nouveaux souliers, à la place des nôtres qui étaient en lambeaux, et pour casser un morceau de biscuit. Comme je détachais la corde qui suspendait les miens à mon cou, voulant en prendre un et le manger, la corde m’échappe et toute ma provision dégringole dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me voir sans pain! et cependant mes compagnons se mirent à rire comme des fous. Allons, dit notre canonnier, il faut faire la quête pour mon cheval de devant. Chacun accueillit cette proposition, et me donna un biscuit. De cette manière je me trouvai plus riche qu’auparavant et la joie reparut dans mon coeur. Nous atteignîmes les neiges éternelles. Là, nous étions mieux, notre canon glissait légèrement, nous allions plus vite. Le général Chambarlhac vint à passer et voulut encore faire allonger le pas. Il s’approcha du canonnier et prit le ton de maître. Il fut mal reçu. Ce n’est pas vous qui commandez ici, répondit le canonnier. C’est moi qui suis responsable de la pièce, et qui seul la dirige. Passez votre chemin. Malgré ces paroles, le général s’avança comme pour saisir le canonnier. Général, s’écria celui-ci, si vous ne vous retirez pas, je vous assomme d’un coup de levier ou je vous jette dans le précipice !... Chambarlhac crut prudent de passer son chemin. Nous arrivâmes avec des fatigues inouïes au pied du couvent. La montée qui y aboutit est fort rapide, et là nous vîmes que des troupes nombreuses avaient passé avant nous. Le chemin était frayé et l’on avait formé des espèces de marches pour monter jusqu’à l’hospice. Nous y entrâmes, et nous y déposâmes nos trois pièces de canon. Nous fûmes reçus par ces hommes dévoués à l’humanité, qui passent leur vie à secourir les malheureux égarés dans la montagne ou entraînés par les avalanches. Ils nous donnèrent du pain, du fromage de gruyère, du vin. Ils nous installèrent dans de grands corridors très larges, enfin ils firent pour nous tout ce qui dépendait d’eux. En les quittant nous leur serrions la main, et nous embrassions leurs chiens, qui à leur tour nous caressaient comme s’ils nous eussent connus de longue date. Pour moi je ne peux trouver, dans ma faible intelligence, d’expression assez forte pour témoigner la vénération que je porte à ces hommes de Dieu.  Le Journal de Zacharie  Présentation du document et de Zacharie Né à Bahang, près de la frontière tibétaine, en l90l, Zacharie est Loutze d’origine, mais de culture tibétaine. Enfant, il connut le Père A. Génestier qui le baptisa. Par la suite, il reçut une  formation de catéchiste et seconda efficacement les Pères qui évangélisaient dans le bassin du Salouen. Lors des purges communistes, pour sauver sa vie, il s’enfuit vers le Tibet et la Birmanie. En l960, il arriva à Taiwan et eut des rapports plus fréquents avec les chanoines du Grand-St-Bernard qu’il avait connus dans les Marches Tibétaines. En l976, il vint vivre à Hsincheng, puis à Tienhsiang, auprès des Pères du Grand-St-Bernard. De retour dans son pays natal en 1989, secondé par ses nombreux enfants et petits-enfants, il oeuvra efficacement au renouveau de l’église catholique locale. Il s’endormit paisiblement dans le Seigneur le huit octobre 2004, à l’âge de l03 ans. En l957, lorsque Zacharie fut contraint de quitter son pays, il mit par écrit les principaux faits. En l960, en Birmanie, à Rangoon, tandis qu’il attendait son visa pour entrer à Taiwan, il rédigea son journal, auquel il ajouta un mot d’introduction et de conclusion en l965. Avec l’aide de son cousin Messie et de son fils Joseph, j’ai rédigé la traduction française de son journal. Chanoine  Gabriel Délèze.   JOURNAL DE ZACHARIE (décembre 1957 – mai 1960)  Préface De ma propre main, j’ai écrit ce que j’ai vécu depuis décembre l957 jusqu’au 24 mai l960. J’ai exposé ce qui s’est passé dans mon pays, les peines et les joies que j’ai connues durant ma fuite en quête de la liberté ainsi que, lorsque j’étais en très grandes difficultés et au bord du désespoir, comment j’ai reçu d’une façon merveilleuse le secours du Seigneur et l’aide des Pères. Juillet l965, ­Zacharie, un catholique tibétain. I. Contraint de participer à une réunion organisée par les communistes. Mon récit commence en décembre 1957. J’étais en train de réparer une maison dans le  village de Dimaluo. Un commissaire chinois, cadre du parti communiste, vint me trouver. Il me demanda d’arrêter immédiatement mon travail et de me rendre sans tarder à Bijiang (l.) afin de participer à l’assemblée des délégués du peuple. Comme c’était impossible de refuser, avec Ado de Bahang (2.) et Bene de Chuni (3.), nous nous rendîmes ensemble à Bijiang afin de prendre part à la réunion. A Bijiang résidait un haut fonctionnaire appelé « gouverneur de la région ». Il avait cinq circonscriptions sous ses ordres. Deux à trois fois par année, il réunissait les délégués des diverses circonscriptions. Cette fois, le sujet de la réunion était : « comment résoudre les problèmes restés en suspens ? » Lorsque nous, les trois représentants de Kongshan, sommes arrivés à Bijiang, tous les autres délégués étaient déjà présents. Lors de la séance d’ouverture, le gouverneur de la région fit un rapport circonstancié sur le but de la réunion. Il dit : «  Cette année, nous commençons à appliquer les principes communistes. Il faut rejeter tous les mauvais usages et coutumes des temps passés. Il faut se débarrasser de tout ce qu’a enseigné le Kuomintang, - Parti Nationaliste Chinois -, car il imite la façon de faire des étrangers. Il faut se laver le cerveau et, dorénavant, aller de l’avant selon les directives indiquées  par Mao Zedong. Voici ce qu’il faut changer : les dimanches, catholiques et protestants doivent cesser de chômer et participer pleinement à l’effort de production. De même, les religions populaires doivent abandonner leurs fêtes qui durent trois à quatre jours. Il faut arrêter également d’organiser ces somptueux banquets de mariage qui ne sont que gaspillage d’argent, de nourriture et de temps de production. Les terrains cultivables et les animaux domestiques doivent être mis en commun afin de constituer des communes populaires. Simultanément, jours et nuits, il faut préparer des rizières et creuser des canaux. Quant aux vieillards et aux enfants, comme ils ne sont pas aptes à faire de lourds travaux, on leur demandera d’aménager des jardins près des habitations et d’y cultiver des légumes. Ils ramasseront également les crottes de mulets et les bouses de vaches pour en faire de l’engrais. Si quelqu’un prétend qu’après avoir institué les communes populaires on sera dans la misère et qu’on n’aura plus assez à manger et à boire, ou si quelqu’un parle en mal du communisme, ces réfractaires, il faut les arrêter et les soumettre au jugement populaire. Quant à ceux qui se révolteraient, les lois et les consignes reçues nous demandent de les fusiller. » Alors, j’ai pensé en moi-même : En ce bas monde, y a-t-il quelqu’un qui serait d’accord, pour créer des coopératives de production, de mettre en commun ce qu’il a péniblement économisé en travaillant dur et en vivant simplement durant de nombreuses années ? Ces directives politiques des communistes consistent à mettre les agneaux devant la bouche des loups. L’assemblée des délégués du peuple dura une dizaine de jours, mais aucune des questions soulevées par les délégués ne fut débattue. Il s’agissait uniquement d’absorber la propagande des communistes. Quelques députés protestants et nous trois délégués de Kongshan avons posé la question suivante : « ne serait-il pas mieux d’agir ainsi : le dimanche matin, nous nous réunissons pour la prière ; l’après-midi, nous participons aux travaux collectifs ? » Les communistes esquivèrent la question. Finalement, la séance de clôture se déroula le jour du nouvel an chinois. Sur le chemin du retour, chaque jour nous rencontrions deux ou trois personnes qui avaient les bras liés comme des malfaiteurs et qui étaient emmenées par les gardes rouges. De même, dans les villages où nous nous arrêtions pour passer la nuit, nous voyions les villageois se réunir et accuser les habitants dont le niveau de vie était un peu meilleur. Dans chaque village, on n’entendait plus que la rumeur assourdissante des jugements populaires. En arrivant au pont de corde de Pongdang, nous rencontrons Adjrou, - He Zhengxiang -, et Jean, le fils de Simon de Qiunatong, - Kionatong -. Liés comme des voleurs, ils étaient emmenés par les gardes rouges. J’ai pensé alors : « Adjrou est un brave homme. Habituellement, à Bahang, il enseigne le catéchisme aux enfants. Il a étudié au  séminaire et désire devenir prêtre ; aussi a-t-il été enchaîné. A ma connaissance, il n’a jamais parlé en mal des communistes, cependant il a été arrêté ; c’est étrange ! En arrivant chez moi, on me dit que, quelques jours auparavant, Adjrou et quelques jeunes de Bahang ont été convoqués à Dara (4.) pour participer à une réunion. D’après les ouï-dire, ils devraient revenir ce soir même à Bahang. l.   Bijiang est une localité située entre Liuku et Fugong, à une heure de marche au-dessus du  pont sur le Salouen. C’était alors le chef-lieu de la région autonome du Nujiang.       Pour aller de Dimaluo à Bijiang, il fallait une semaine de marche. 2.  Ado était autrefois l’intendant du Père André à Bahang, - Baihanluo -. 3.  Bene ou Dide, - Benedite,  Benoît -, de  Chuni  près  de  Dimaluo,  était  un  ancien  élève du  probatoire de Hualuopa. 4.  Dara, - dala -, était alors le chef-lieu du district de Kongshan.  La suite dans le prochain numéro...

Le « Prévôt » du Grand-Saint-Bernard

Depuis plusieurs mois, la Congrégation des chanoines du Gd-St-Bernard mûrit dans la prière le choix de son Prévôt. A cette occasion, il semble opportun de présenter ce mot de « Prévôt » et la réalité à laquelle se réfère ce nom au cours du temps. Prévôt, vient du latin Prae-positus, celui qui est placé, posé (positus) devant (prae) une autre personne. Il existait en France des prévôts civils : du percepteur d’impôts à l’officier de police en passants par le juge royal subalterne. Avec la Révolution, le mot est tombé en désuétude mais il est resté en usage au Canada pour désigner actuellement le chef de la police militaire, c’est le Prévôt général des forces armées. Dans l’Eglise, ce mot désigne celui qui préside un chapitre de cathédrale et parfois le supérieur d’un ordre religieux. Pour le Grand-Saint-Bernard, le Prévôt devait être à l’origine - dès les années 1050 - le premier dignitaire après le Prieur, le Prieur étant celui de Bourg-Saint-Pierre. En effet, saint Bernard (vers 1020-1081/86) a refondé le monastère de Bourg-St-Pierre, détruit un petit siècle plus tôt par des invasions de Sarrasins, son originalité étant de bâtir, au sommet du col du Mont Joux, un Hospice qui porterait plus tard son nom. Le Prieur aura remis la direction de l’Hospice à son second, appelé le Prévôt. Cette manière de vivre est confirmée par la formule d’adresse au destinataire d’anciens documents pontificaux. On y lit « à notre fils bien aimé le Prévôt du Mont-Joux et à tout son convent… étant placés sous le gouvernement ordinaire du Prieur ». L’Hospice prenant rapidement de l’importance, son supérieur en prend aussi et devient le Supérieur de l’ensemble des maisons. Cette évolution était déjà achevée en 1177, année où Bourg-Saint-Pierre est mentionnée au nombre des propriétés de l’Hospice. Le Prévôt résidant rarement à l’Hospice, on y établit un prieur pour le remplacer. Le premier connu est mentionné en 1222. Depuis lors, le Prévôt conserve en titre l’Eglise de Saint-Nicolas de Mont Joux, celle du Gd-St-Bernard, c’est le cas d’Aman, premier que nous connaissions, mentionné en 1127. Depuis les origines, les chanoines et le Prévôt dépendaient de l’évêque de Sion tant pour leur organisation interne qu’en ce qui concerne leurs activités dans son diocèse. Le 17 octobre 1250, Falcon, 12ème Prévôt, signe un concordat avec l’évêché au sujet des paroisses. Au moment de son élection, le Prévôt faisait un serment d’obédience à l’Évêque et recevait en contre partie charge d’âmes pour les églises desservies par la Congrégation, avec la faculté de déléguer des chanoines comme curés et vicaires. Aymon Séchal, 19ème Prévôt (1374-1393) est patriarche de Jérusalem en 1385. Il a probablement pris part à la croisade contre les Turcs pour défendre les Arméniens. Il démissionne de la Prévôté en 1393 pour devenir administrateur du diocèse de Lausanne, puis archevêque de Tarentaise (1397-1404). Sa croix processionnelle archiépiscopale, il l’a donnée à l’Hospice, probablement par testament.  C’est un joyau, avec un Christ du 11ème siècle et sur le revers une centaine de pierres précieuses. Lors des processions, la croix était devant le patriarche, le Christ le regardait et les joyaux étincelaient de l’autre côté, invitant les fidèles à percevoir déjà en ce monde quelque chose de la beauté de la gloire de Dieu. C’est une espèce de mise en scène du proverbe « per Crucem ad Lucem », par la Croix, à la Gloire, soit l’invitation à accepter à la suite de Jésus nos croix. Notre quotidien tel qu’il est, c’est l’unique lieu de rencontre avec Jésus. En l’acceptant amoureusement, avec ses contrariétés, nous savons que nous sommes sur le chemin qui nous conduit à la gloire du Ciel. Cette croix, c’est un catéchisme en lumière. En 1411, la Prévôté obtient le droit de l’exemption, c'est-à-dire que pour tout ce qui concerne son organisation interne, elle ne dépend plus de l’évêque de Sion, mais directement du Saint-Siège. Ce droit, confirmé de manière définitive en 1453, s’explique entre autres par le fait que les chanoines étaient présents dans un grand nombre de diocèses et qu’il était plus simple de n’avoir qu’une autorité de contrôle pour son organisation plutôt que l’évêque de Sion et les évêques de chaque lieu d’implantation. C’est encore le régime actuel. De 1451 à 1752, les ducs de Savoie interviennent dans la nomination des Prévôts. Ils font nommer des gens qui tirent des revenus de cette fonction sans se soucier habituellement de l’accueil des passants à l’Hospice. Aussi résident-ils habituellement auprès de la Cour de Savoie. Le plus jeune prévôt de l’histoire, tant par sa nomination que son décès, s’appelle Louis de Savoie. Fils du duc Philibert II, il est nommé 24èmePrévôt en 1491, à l’âge de trois ans. Il est mort assassiné par un de ses serviteurs trois ans plus tard à l’âge de six ans. Aussitôt ses parents font nommer son frère Philippe à ce poste, il avait quatre ans… Le Concile de Trente (1545-1563) met de l’ordre dans l’Eglise et donc aussi dans la nomination des Abbés réguliers. Aussi le premier prévôt d’après le Concile, André de Tillier (1587-1611) est-il déjà prêtre et chanoine régulier. Avec ses successeurs, ils vont se soucier de la vie et de l’accueil des hôtes au col du Gd-St-Bernard. Ils résident habituellement à Aoste. Le Prévôt Roland Viot (31ème) écrit une biographie de St-Bernard, commande le tabernacle de l’Eglise actuelle, un reliquaire, la grande croix gothique ainsi qu’un lit à son usage pour l’hospice. Cela marque un retour des Prévôts à la vie religieuse. En 1752, au prix des religieux et de toutes leurs propriétés sur les Etats de Savoie, les chanoines du Gd-St-Bernard obtiennent de nouveau de droit d’élire librement leur Prévôt et ils choisissent François Bodmer (1753-1758) comme supérieur général, c’est à ce jour le seul Haut-Valaisan à ce poste. La résidence des Prévôts en ville d’Aoste étant passée à l’Ordre des saints Maurice et Lazare, il fixe sa résidence à Martigny. En 1869, le Prévôt Pierre-Joseph Deléglise se rend à Rome pour participer au premier Concile du Vatican. Les procédures administratives pour justifier sa fonction sont si laborieuses que le Concile est interrompu avant que le Prévôt ne puisse y siéger. En 1888 est élu prévôt Théophile Bourgeois, qui exercera sa fonction durant 51 ans, record absolu de longévité au gouvernement de la Congrégation. En 1923, le pape Pie XI proclame saint Bernard patron des Alpinistes et des habitants de la montagne. En 1933, Mgr Bourgeois envoie des missionnaires aux confins de la Chine et du Tibet pour y construire un hospice. En août 1938, il célèbre ses 50 ans d’abbatiat. A cette occasion, le pape lui envoie ses félicitations et sa bénédiction via son secrétaire d’Etat le cardinal Pacelli, élu pape sept mois plus tard (Pie XII). Depuis janvier 1992, c’est Mgr Benoît Vouilloz qui préside à la charité dans la Congrégation. Il est le 51ème Prévôt et abbé général du Grand-Saint-Bernard. Arrivé à l’âge de 70 ans, il a été invité par notre droit (les « constitutions ») à présenter sa démission à ses confrères. L’assemblée générale des chanoines peut la refuser, dans ce cas, ce dernier est invité à poursuivre son office pour cinq ans. Si l’assemblée l’accepte, il faut lui élire un successeur. C’est pour chacun une invitation à prier afin que le Seigneur éclaire les électeurs et nous invite à poursuivre notre route dans la paix et l’espérance. Chne J-Pierre Voutaz. Nos jeunes en formation Ils sont aujourd’hui au nombre de trois: Alberto Zambrano du Pérou; Jacques Tran du Vietnam; Joseph Yang, prêtre, de Chine. Durant les 5–6 ans de leur formation (postulat, noviciat, vœux temporaires, vœux définitifs…) ils rejoignent divers lieux et sont accompagnés par un confrère prêtre, La période universitaire se vit à Fribourg.  Nous logeons au Salesianum, grande bâtisse appartenant aux Evêques suisses, qui offre vie communautaire, chambre et pension à une quinzaine de séminaristes et prêtres, une cinquantaine d’étudiants (tes) inscrits dans les diverses facultés universitaires (théologie, lettre, droit, sciences sociales, médecine…etc.). Ces étudiants viennent de tous les continents, sont de religions diverses, et ont en commun le désir de vivre ensemble dans le respect des personnes, la joie du partage, et la recherche spirituelle pour quelques uns. Là nous célébrons l’office chaque jour, nous partageons l’eucharistie, nous découvrons nos charismes, nous vivons l’œcuménisme avec d’autres frères chrétiens (orthodoxes, protestants, évangéliques…), ou simplement échangeons nos talents musicaux ou artistiques. Là nos étudiants exercent leur capacité relationnelle, aiguisent leur caractère, témoignent de leur amour pour le Christ, apprennent à servir et à s’enrichir des différentes cultures. Ils suivent les cours de l’Institut de la Formation aux Ministères (IFM) ou ceux de la faculté de théologie, au gré de leurs intérêts. Durant les périodes de vacances universitaires ils se retrouvent dans les Hospices du Simplon et du Grand-St-Bernard, parfois en paroisse, pour s’exercer à l’hospitalité, au témoignage de la foi, au ministère qu’ils partagent avec leurs confrères. Moments d’approfondissement de la vie communautaire dans la Congrégation, de rencontres plus approfondies avec les confrères, de vie active et contemplative à la suite de S. Augustin, dont ils s’initient à la règle. Ils vivent des rencontres différentes de celles des études: celles des touristes, des paroissiens, des jeunes… etc. La formation de nos frères comprend donc deux lignes complémentaires: - le projet de donner sa vie en totalité au Christ Jésus, dans la prière, le don de soi, le service  de la liturgie, le silence … à l’intérieur d’une communauté de vie; Et - une formation humaine à la vie communautaire et au témoignage jointe à une formation intellectuelle qui permet de mieux connaître la révélation et la parole de Dieu. Ainsi peuvent-ils apprécier combien Dieu est merveilleux dans son amour pour les hommes, combien la mission de Jésus dans le monde est essentielle pour chacun, combien leur vocation est importante et fait la joie de Dieu. Ces derniers mois ont été parsemés de joies particulièrement profondes : ils ont vu la profession simple de Jacques à l’Hospice du Grand-St-Bernard le jour de la fête de Saint Augustin: pour trois ans Jacques poursuit son engagement dans les voeux de chasteté, pauvreté et obéissance, au sein de notre communauté; l’entrée au noviciat de Joseph le 14 septembre à Martigny: prêtre et novice, Joseph découvre la vie communautaire à laquelle il aspirait; et les voeux perpétuels d’Alberto le 11 octobre à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard au cours d’une célébration joyeuse et intime, à laquelle participait son frère, sa cousine, les amis de l’IFM et d’autres,  et ainsi que de nombreux confrères. Ces engagements, oeuvre de l’Esprit de Dieu joint à la liberté accueillante de ces frères, nous ont stimulés. Un élan nouveau se manifeste dans notre vie de prière et d’apprentissage à la vie communautaire, qui est enrichie par les différences culturelles de la petite communauté en formation. Les heurts inévitables font place à une communion profonde et nous invitent à une meilleure connaissance de soi et de l’Eglise universelle. Il n’y a que le Christ qui puisse soutenir dans la communion et l’unité des cultures aussi anciennes et diverses et ce n’est qu’en suivant le Christ que nous la réalisons à notre niveau dans la joie. Aujourd’hui Joseph poursuit son noviciat tout en suivant quelques cours de théologie à l'université, bien qu’il ait suivi toute sa théologie en Chine où il fût ordonné prêtre il y a trois ans; Jacques a commencé la première année de théologie et Alberto suit les cours à l’Institut de la Formation aux Ministères, en seconde année. Tous trois sont heureux et en “bonne santé” physique et morale. Un cadeau de Dieu qui nous engage dans l’action de grâce. Jean Emonet.