2009/2
Année 2009 Numéro 2 Revue "Mission du Grand-Saint-Bernard" En vous abonnant à la Revue, vous pourrez admirer également les photos qui illustrent les articles reproduits ci-dessous. Voici un exemple. Formulaire d'abonnement.
Chers amis lecteurs, Vous savez sans doute déjà tous que notre famille religieuse a vécu le mercredi   4 février un événement important : l’élection par l’Assemblée plènière de la Congrégation d’un nouveau Prévôt en la personne de Jean-Marie Lovey, qui succède ainsi à Mgr. Benoît Vouilloz, arrivé en fin de mandat, à l’âge fixé par notre législation : 70 ans. Vous comprendrez aisément que l’essentiel de ce numéro 2,2009 de notre revue soit consacrée à cet événement : des articles de circonstance, pour dire au-revoir et merci à notre Prévôt qui vient de terminer son mandat… Bonjour et merci aussi à notre nouveau Prévôt. Nous évoquerons aussi la figure attachante de notre cher confrère Louis Emery, décédé au home du Christ-Roi à Lens, le mardi 20 janvier2009. Nous tenons  aussi à rappeler un événement culturel, à savoir l’exposition : « A la recherche d’autres neiges… Une mission aux portes du Tibet (1933-1952).  Réalisée par les bons soins de Madame Lea Glarey,  elle s’est tenue au musée des sciences naturelles de Turin. Pour terminer, nous vous proposons un texte sapientiel de Daniel Salzgeber « La grenouille et le bœuf » . Faut-il préciser qu’il a écrit et m’a proposé ce texte, bien avant et donc sans aucun lien avec les grands changements survenus dans notre Congrégation. Ce texte a été écrit pour célébrer le Nouvel-An chinois. Pour terminer, nous continuons la publication du Journal de Zacharie, qui vous a été présenté et publié en première partie dans le numéro 1,2009 de la Revue. Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur   ____________________________________________________________________ Au-revoir et merci à Benoît Après le vote de l’Assemblée plénière ne demandant pas à Benoît Vouilloz de prolonger son mandat de Prévôt, le Prieur général, Jean-Marie Lovey,  lui a adressé le message suivant. Cher Benoît, A partir de maintenant, tu n’es plus Prévôt en charge. Tu dois consentir à ce dépouillement. Tu dois, comme on dit  passer à autre chose . Mais la Congrégation aussi va devoir passer à autre chose. Et notre Assemblée de ce jour va devoir également passer à autre chose. On ne peut pas immédiatement et sans autre faire ce passage ! Je voudrais ménager un temps de transition qui prend la forme d’un merci. Un immense Merci ; et ça s’impose ! Je ne vais pas détailler les multiples raisons de ce merci. Mais 17 ans à la tête de la Congrégation, tout de même, ça compte. Je ne veux pas non plus faire un bilan de ce qu’a été ton service de Communauté, même si des événements importants et des orientations majeures ont marqué, sous ton « abbatiat », notre Congrégation. Pour ce qui est des bilans je m’en réfère à l’avis de notre cher confrère Bernard Rausis qui nous disait : « Le seul bilan détaillé et important de notre vie c’est celui que nous aurons à faire le jour de notre mort, devant Dieu. Et j’ai la certitude qu’il sera extrêmement bref ! » Oui, c’est Dieu qui sait. Et en action de grâce nous lui remettrons, dans notre prière, tes 17 ans de Prévôté. Je te propose un autre exercice. Plutôt que de remonter le temps, année après année, jusqu’en 1992 pour relire ce qui s’est fait, nous allons nous reporter d’un bond au moment de ton élection. J’avais, à ce moment-là écrit un article pour le défunt Echo Romand, dont je vais reprendre quelques passages. Les mercis, qu’au nom de la Communauté , j’en tirerai, vérifieront combien la feuille de route  -- si l’on peut utiliser une expression aussi inappropriée-- a été tenue  ! Il est important d’imaginer la photo qui illustrait cet article : un Benoît Vouilloz très souriant et jouant de la guitare. Je vous invite à bien visualiser cette représentation : un instrument de musique dans les mains et le sourire sur les lèvres de Benoît, l’exercice n’est pas trop difficile. Je cite donc l’article en cours.
  • « … le Prévôt est d’abord un don de Dieu. Don qui ne peut que se recevoir dans la joie , l’action de grâce, l’étonnement, la reconnaissance. »
Benoît, tu as beaucoup reçu de Dieu. Tu as été un Don de Dieu. Mais ce don tu ne l’as pas gardé. Tu l’as offert. Tu t’es offert à la Congrégation. Elle t’a reçu dans l’action de grâce et la reconnaissance. Aujourd’hui, c’est la Congrégation qui te dit sa reconnaissance ; en son nom, de tout cœur, je te dis : Merci Benoît. Je poursuis la lecture de l’article : ·         « Oui, quand Dieu donne, quand Dieu se donne, c’est qu’il sourit à l’humanité. L’enfant de la Crèche dans la nuit de Noël c’est une Lumière divine sur le visage d’un fils de la terre. Et Dieu fait cadeau à notre Congrégation religieuse d’un enfant de notre terre. Il est le sourire de Dieu penché avec bienveillance et attention sur chaque chanoine… et à travers ses confrères sur ceux que le Seigneur nous confie dans notre ministère. » Au long de ton ministère, tu as, de façon tellement naturelle, offert à chacun ta bienveillante attention.  Merci Benoît.
  • « Le Prévôt ne va pas, du fait de sa nomination, prendre le chemin du désert pour vivre en ermite. Ce n’est ni sa vocation, ni sa fonction. Il continuera à rester proche de chacun ; des grands et des petits. Des petits, comme il l’a toujours été et beaucoup pourraient en témoigner. Et des grands aussi ! Peut-être sera-t-il seulement plus souvent proche des grands (ceux de ce monde) pour soulager ses confrères de cette mission qui de toute manière leur incombe aussi puisque St. Paul demande à chaque apôtre de  « se faire tout à tous ».
Je suis sûr de me faire le porte-parole des confrères qui souvent auront éprouvé cette légitime fierté d’être de la famille  qui s’exprimait à travers ton ministère. Pour ta présence, en notre nom, au monde extérieur, Merci Benoît.
  • « Comme Prévôt, notre cher Benoît tient en mains l’instrument de son meilleur apostolat : la Congrégation du Gd-St-Bernard. C’est comme si chaque religieux était une corde de l’instrument. Une corde avec ses caractéristiques, sa tonalité, sa consistance, sa résistance peut-être, sa raideur aussi, ou sa souplesse. Il faut bien tout cela pour une harmonie. Certaines jouent plus grave, d’autres plus léger et celles qui vibrent le plus profondément ne sons pas celles qui échappent à la main du maître. St. Ignace d’Antioche dirait : soyez accordés à votre Prévôt comme les cordes à la cithare ; ainsi dans la concorde …et l’harmonie de votre charité, vous chanterez Jésus-Christ. Si donc le Prévôt se met à « tourner la vis » c’est pour accorder l’instrument. Et quand on a l’oreille musicale, c’est tout de même un gros atout ! On sait d’instinct quelle corde a bougé  et combien il faut agir avec délicatesse pour que tout se résolve en beauté. Le Prévôt doit pouvoir jouer avec justesse cette portion d’histoire que nous avons tous la grâce de vivre et il le fait avec cet instrument qui n’est pas autre que ce que nous sommes, tous ensemble. »
Parce que tu as eu sans cesse le souci de la Concorde, Merci Benoît. L’article qui présentait le Prévôt en 1992 se terminait par 3 remarques, en guise de pointe de la parabole, dont je retiens celle-ci :
  • « Il y a encore de la place chez les chanoines du Grand-Saint-Bernard  pour des cordes toutes neuves. Certaines à force d’avoir joué ont perdu leur nerf et se sont usées. Il arrive même qu’elles cassent ! Qui viendrait les remplacer ? Toi jeune lecteur ? Ecoute bien si Dieu ne t’appelle pas à tout laisser pour trouver beaucoup d’autres frères désireux de jouer leur vie entière sur Dieu ? …Guitare en bandoulière, toutes les cordes près de lui, pas de doute, c’est bien ainsi que nous sommes encore plus près de son cœur. »
Parce que tu nous as gardés et que tu continueras à nous garder tous au plus intime de ta prière et de ton affection fraternelle, cher Benoît, au nom de toute la Congrégation : Merci.   Jean-Marie Lovey, prieur ______________________________________________________________________ « Bienvenue à toi Jean-Marie,  notre nouveau Prévôt ! » L'Hospice du Grand-Saint-Bernard était recouvert d'une brume épaisse en ce vendredi 6 février 2009. Jean-Marie Lovey, descendu dans la vallée la veille du 4 février pour préparer l'assemblée qui élira le nouveau Prévôt, regagnait la Maison-mère, accompagné de François Mudry, notre intendant, et du confrère qui vous partage son témoignage. Le brouillard enveloppait notre marche silencieuse et dévoilait en chacun son paysage intérieur : un temps béni pour revivre en soi l'événement de communauté qui oriente désormais notre histoire. Le manteau neigeux fraîchement renouvelé ne nous avait laissé aucune trace à suivre, l'itinéraire maintes fois parcouru nous aiguillait vers un nouveau passage à vivre. Vers une Pâque ? Après la traversée de la Combe des Morts, au sommet du Poyet, nous nous sommes arrêtés pour écouter… Au creux du silence, alors que le brouillard voilait encore notre regard, les cloches de l'Hospice sonnèrent joyeusement : « Bienvenue à toi Jean -Marie, notre nouveau Prévôt ! »   Quelque 24 ans plus tôt, il m'avait été donné pour la première fois d'accueillir  Jean-Marie, c'était à Sion où nous venions d'aménager, maman, mon frère Georges et moi. Alors aumônier dans les lycées de la capitale, Jean-Marie se promenait en ce samedi du mois de mai ; je le vois encore passer devant chez nous avec son polo blanc, ses lunettes de soleil et son teint basané, annonciateur de l'été. Mais l'atmosphère au sein de notre petite famille était encore embrumée par un déménagement difficile : nous éprouvions l'isolement et le besoin de nous sentir accueillis en notre nouvel appartement. Du haut de notre balcon, Georges reconnut Jean-Marie qui passait par là et avec l'enthousiasme de Zachée descendant de son sycomore, mon frère accourut vers lui pour l'inviter à venir demeurer chez nous. Nous l'accueillîmes avec joie ! Sa disponibilité à nous offrir sa présence ainsi que son regard écoutant ont ouvert un passage en mon coeur d'adolescent, orphelin de père, un passage dont je ne pouvais supposer alors qu'il me conduirait un jour jusqu'à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard. Peu après avoir été élu Prévôt de notre Congrégation, Jean-Marie est passé rendre visite aux parents de Jacqueline Lattion, notre soeur oblate. Une rencontre toute simple a été partagée, comme nous pouvons en vivre souvent, une rencontre qui a nourri les coeurs, car elle en a fait jaillir de l'indicible : « Je ne sais pas si on peut dire ça, confie la maman, mais la porte s'est ouverte… Je ne sais pas si on peut dire ça, mais… c'est divin ! » Oui, une présence humaine qui s'offre, c'est parfois Dieu qui passe. Dans l'intime crypte de l'Hospice, Jean-Marie nous avait conduit au seuil de ce secret en nous livrant le témoignage de Lydie Dattas, recueilli dans « L'expérience de la bonté » : la petite fille malade d'alors recevait régulièrement la visite d'une religieuse dont elle ne se souvient ni du nom ni même du visage. Et pourtant cette présence consacrée l'avait tellement touchée qu'aujourd'hui elle lui dédie ces lignes : « J'ai enfin percé ton mystère, puisque j'ai découvert le Dieu que tu abritais en secret. C'est sa lumière qui m'éblouissait dans ton regard, sa douceur qui me consolait dans ton silence, son intelligence qui m'émerveillait dans tes actes et sa bonté qui te rendait inoubliable. » Dès son plus jeune âge, l'enfant de Chez-les-Reuses apprenait lui aussi à se laisser guider  par le Souffle de la bonté, à laisser Dieu passer au travers de son regard et de ses mains, Jean-Marie le confiait à Pierre Rouyer : « J'ai appris à aimer tous les arbres, toutes les pierres ». Jean-Marie nous le confie aussi à chacun au travers de la Parole de l'Apôtre Paul choisie pour son ordination sacerdotale en 1977 : « Non ce n'est pas nous-mêmes, mais Jésus Christ Seigneur que nous proclamons. Quant à nous-mêmes, nous nous proclamons vos serviteurs à cause de Jésus. Car le Dieu qui a dit : "Que la lumière brille au milieu des ténèbres, c'est lui-même qui a brillé dans nos coeurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ. " (2 Co 4,5-6) Le vase d’argile porteur d’un trésor inestimable, nous le reconnaissons dans cette évocation de Jean-Marie que nous offre Pierre Rouyer, auteur d’un ouvrage à paraître en juin sur la vie à l’hospice, et qui s’intitule : « Un coeur dans les pierres » :  "Aujourd’hui, lorsque sonne l’heure de la prière, le prieur ressent toujours la même joie. La fragilité de la communauté ne l’inquiète pas : ‘nous sommes dépassés de toutes parts, mais cette fragilité est notre chance, car elle nous garde de croire que nous maîtrisons quoi que ce soit.’ Ce qui est sage pour la communauté s’avère plus difficile pour l’homme, le prêtre voué à l’accueil : ‘Lorsqu’une personne me confie des difficultés, cela m’ébranle le coeur, ça me fait pleurer. Et je rends grâce à Dieu de ne pas rester indifférent. Mais c’est rude, et parfois je n’ai plus la force d’écouter.’ Quelle est la douleur de l’autre ? La réponse semble venir d’une conscience sans âge : ‘La douleur de la personne est la même douleur que celle du Christ. Celui qui est dans la souffrance est dans un processus de crucifixion, indépendamment de sa relation avec Dieu."   Sexte. Dans la crypte aux silhouettes recueillies, Jean-Marie égrène les sons cristallins d’une cithare. Les voix du premier choeur s’élèvent :« Ô seul maître des temps, Jésus, tu nous conduis / Nous suivons tes chemins, nous cherchons ton visage ». Avec toi Jean-Marie, nous voulons chercher le visage du Christ ! Merci de nous accompagner par ton consentement à devenir notre nouveau Prévôt ! Chanoine José Mittaz ________________________________________________________________________ Message de Mgr. Benoît Vouilloz Chers amis Vous le savez déjà, sans doute : Le 4 février dernier, notre Congrégation du Gd-St-Bernard s’est choisi un nouveau Berger en la personne du chanoine Jean-Marie Lovey, élu Prévôt. Cette élection s’est déroulée dans un climat de joie familiale et dans la paix du Seigneur. Ce qui, finalement, est assez normal, puisque nous faisons profession de vie fraternelle en Dieu. Cependant, nous aimons à discerner dans l’événement vécu la main de Dieu, la grâce de l’Esprit-Saint, et nous ne pouvons que rendre grâce au Seigneur. Pour moi, cette action de grâce s’intensifie encore au souvenir de tout ce qu’il m’a été donné de vivre durant 17 ans de ministère prévôtal : service que j’ai accompli avec mes limites, mes faux-pas, mais que j’ai surtout aimé profondément, dans la joie de contribuer à la communion fraternelle, pour le bien du Peuple de Dieu. Ma joie, maintenant, c’est de voir le nouveau Prévôt saisir sa responsabilité de tout l’amour de son cœur en engageant sa riche personnalité au service de la communauté et de la pastorale confiée à notre ministère. Je sais que votre prière le rejoint et continuera à le soutenir, comme cela fut le cas pour moi, et je vous en remercie cordialement. Permettez-moi de lancer encore un appel : notre premier souci demeure, vous le devinez bien, celui de distribuer au mieux les forces pastorales, en réponse aux multiples engagements qui sont les nôtres : Hospices, Paroisses, Mission lointaine, Maisons d’accueil et de formation. Quelques jeunes forces, venues de près ou de loin, appelées par Dieu, seraient les bienvenues. Que le Maître de la moisson entende notre appel et qu’ Il soit entendu par ceux qu’ Il appelle ! +Benoît Vouilloz, ancien Prévôt _________________________________________________________________________ Vendredi 23janvier 2009 Lens Homélie à la messe de sépulture du  chanoine Louis Emery Parole de Dieu :            lère lecture He 6, 11-12.18-20 (lecture du Jour du décès) Evangile : Lc 9, 1-6 Homélie  « Une beauté » ! Tous les proches  de notre cher frère Louis Emery se souviennent avec bonheur de cette expression qui lui était familière et qui exprimait son émerveillement devant tout ce qu’il admirait. Une expression qui lui était chère aussi parce qu’il la partageait depuis fort longtemps avec le Père François Fournier, compagnon de toujours, avec aussi le Père Alphonse Savioz, sur la route missionnaire. « Une beauté » ! En un mot, Louis disait d’emblée son attachement indéfectible au Tibet (précisions qu’il s’agissait, en réalité, de cette région du Yunnan appelée les « Marches Tibétaines », où nos trois confrères, François Fournier, Alphonse Savioz et Louis Emery vécurent durant près de six ans : de 1946 à 1952.) « Une beauté » ! C’est encore ainsi que Louis aimait à qualifier son long séjour—vingt-cinq ans—à l’Hospice du Simplon : ce Simplon, y compris l’alpage de Mittelbach, qui lui rappelait tellement le Tibet. « Une beauté » ! C’est, sans doute, l’exclamation qui lui sera venue spontanément sur les lèvres et dans le cœur, au moment d’ouvrir les yeux sur le ciel, où le Seigneur vient de l’inviter à entrer pour s’y reposer, pour y demeurer dans la contemplation de son Mystère d’Amour et de Joie. Le Tibet, Taiwan, le Simplon, et, pour terminer, deux années de prolongation au Home du Christ-Roi (merci aux responsables du Home), autant d’étapes préparatoires à l’immense « Beauté » du paradis. Etapes préparatoires, elles le furent aussi par l’engagement missionnaire et apostolique : C’est toujours avec émotion et admiration que nous évoquons l’épopée de nos confrères partis vers les terres lointaines de la Chine entre les années 1930 et 1950. Combien de fois Louis Emery a-t-il été interviewé à ce sujet ! Il aimait à souligner, en vérité, que leur motivation tenait autant du goût de l’aventure, de la passion de la découverte que du désir de porter la foi chrétienne à des gens qui avaient déjà une religion admirable. A chaque interview, Louis ne manquait pas de mettre en valeur la foi en Dieu des croyants bouddhistes et, par contraste, tout le mal que l’idéologie communiste avait apportée avec elle, notamment en supprimant quantité de monastères et de lamaseries. Est-ce à dire que nos missionnaires de la deuxième génération, Jules Detry, Françoise Fournier, Alphonse Savioz, Louis Emery, occultaent la lumière de l’Evangile du Christ ? Non, absolument pas. Mais—et cela me paraît précisément être la « Beauté » de l’Amour du Christ—cette lumière doit transparaître à travers un comportement humain concret : se rendre proche des personnes rencontrées ; créer d’abord des liens de confiance et de sympathie, notamment en demeurant attentifs à leurs besoins terrestres (soins des malades, réconfort des affligés et des souffrants. A l’image des disciples de Jésus, artisans de la toute première mission évangélique, nos missionnaires sillonnaient les sentiers et les hameaux des Vallées du Mékong et du Salouen avec moins que rien : une trousse de dentiste, de premier secours, une Bible et le nécessaire pour célébrer la messe ; c’était moins que rien, et c’était tout : la Bonne Nouvelle de Jésus passant par le soin des corps. « Jésus les envoya proclamer le Règne de Dieu et faire des guérisons ». La Bonne Nouvelle de Dieu Père universel, de Jésus, unique Sauveur, unique Chemin vers le Père, de l’Esprit Saint, Souffle respiratoire habitant le cœur de tout croyant sincère, cette Bonne Nouvelle demeure à jamais le fondement, la motivation de toute démarche missionnaire, mais son Annonce peut revêtir des formes ou des étapes variées, selon les lieux, les personnes, les circonstances locales concrètes. Notre frère Louis a exercé son ministère sacerdotal également chez nous, dans des paroisses de chez nous : Ayent, Arbaz, Vissoie, Erde, mais il est évident pour tout le monde que son cœur est toujours resté spécialement attaché à ses premières amours, les Marches Tibétaines. Son souvenir nous replonge ainsi surtout dans cette étape, si haute en couleur, de la première mission. Cependant, à Taiwan comme à Lens, dans le Salouen et le Mékong comme en Valais, à Bahang comme au Grand-St-Bernard, résonne la Parole de vérité, aujourd’hui comme il y a 2ooo ans : « une Beauté » ! « Dieu s’est engagé de façon irrévocable, et il ne peut absolument pas mentir. Cela nous encourage fortement, nous qui avons tout abandonné pour tenir fermement l’espérance qui nous est proposée. Pour notre âme, cette espérance est sûre et solide comme une ancre fixée au-delà du rideau du Temple, dans le Sanctuaire même où Jésus est entré pour nous en précurseur, lui qui est devenu grand prêtre pour toujours… » (He 6, 18-20) +Benoît Vouilloz, Prévôt ______________________________________________________________________  

Une étude de la mission des chanoines du Gd-St-Benard

  En mai 2007, Mademoiselle Léa Glarey, de Cogne, en Vallée d’Aoste, a présenté à l’université de Turin son mémoire de licence consacré à la mission des chanoines du Gd-St-Bernard, intitulé Le cercle de craie. Des Alpes aux montagnes chinoises. L’aventure des chanoines du Gd-St-Bernard (Il cerchio di gesso. Dalle Alpi alle montagne cinesi. L’avventura dei canonici del Gran San Bernardo). Nous ne présentons que brièvement ce travail car le chanoine Kaelin a le désir de publier de larges extraits de cette recherche historique dans cette revue. Cette étude présente quelques originalités. D’abord, à la suite du mémoire de licence de M Frédéric Giroud, paru à Fribourg il y a une vingtaine d’années, Mlle Glarey présente dans son premier volume la célèbre mission des chanoines aux Marches du Tibet, de 1933 à l’expulsion des chanoines par les communistes en 1952. Dans son second volume, elle fait œuvre de pionnier pour présenter la suite de notre histoire missionnaire, soit le repli à Hong-Kong en 1952 pour chercher de nouveaux terrains d’évangélisation avant de s’élancer vers Taïwan (ou Formose), d’abord à Ilan, au Nord Est de l’île, de 1952 à 1958, puis à Hsincheng, un peu plus au Sud, chez les tribus des Tarokos et des Amitsus, depuis 1958. Les sources de son travail sont abondantes : outre les nombreux ouvrages, elle a lu les articles présentant la mission qui ont paru dans cette revue depuis sa fondation en 1948, interrogé nos confrères missionnaires tant à Taïwan qu’en Suisse, consulté les archives de la Congrégation des chanoines tant à Taïwan qu’en Suisse ainsi que consulté et même classé une partie de nos photographies missionnaires. Mlle Glarey s’est passionnée pour cette épopée missionnaire. Outre son intérêt pour la langue chinoise, le mandarin, elle a vu une vie missionnaire respectueuse des traditions locales. A l’église de Hsincheng, nous trouvons une stèle des ancêtres qui a été christianisée et qui invite à l’espérance du ciel et de la Vie éternelle avec Jésus. D’autre part elle a fait une découverte époustouflante : autant la mission aux frontières de l a Chine et du Tibet était difficile et presque stérile, autant la mission à Taïwan s’est révélée un vrai miracle. C’est comme si le Seigneur avait fait fructifié à Taïwan le dévouement des évangélisateurs successifs. Lorsque les missionnaires sont arrivés chez les Tarokos - c’était la tribu indigène des coupeurs de têtes - ils ont commencé à apprendre leur langue et leurs coutumes pour les connaître comme des frères. Ces derniers ont découvert ainsi qu’ils n’étaient pas des bêtes traquées par une civilisation qui leur était hostile depuis un siècle, mais des enfants de Dieu, dignes d’être aimés. Ils ont accueilli la Bonne Nouvelle avec joie et se sont presque tous convertis. Les années 1960 ont été des années de dévouement, de conversions et de constructions d’églises. Là où se trouve aujourd’hui une église, c’est presque toujours la troisième, les précédentes ayant été emportées par des typhons tropicaux. Le premier baptisé de la tribu est décédé de vieillesse vers 2006. La grande découverte de ce travail est quelque part celle de la jeunesse et de l’universalité de l’Eglise. Actuellement Mlle Glarey prépare son doctorat en éditant le dictionnaire Taroko-Français écrit par le Père Savioz. Elle fait des séjours à Taïwan pour apprendre et se perfectionner dans cette langue qui semble être un chaînon dans les langues de transition entre celles de l’Asie du Sud et de l’Amérique du Sud. Chne Jean-Pierre Voutaz ______________________________________________________________________  En quête d’Autres neiges une Mission aux portes du Tibet (1933-1952)  Quelquefois, dans la vie, on est comme  pris par la main et conduit le long de routes dont on ne voit pas le terme, mais voilà qu’ on les perçoit comme familières, avec une émotion qui tient à la nature la plus sublime de notre existence. En avançant le long de ces chemins, à mesure que le parcours révèle une trame plus complexe, on s’aperçoit qu’on est en quête d’une utopie et que la raison dernière de la recherche, c’est la recherche elle-même. On marche et plus on avance,  plus nos pas nous rammènent  vers la source, vers l’origine, comme si aller n’était, en réalité, qu’un retour. Voilà le résumé de mes dernières trois années de vie. Après mes études à  l’Institut Agricole Régional de la Vallée d’Aoste, j’avais décidé d’étudier le chinois pour voyager au loin... mais ce que  je ne savais pas encore, il y dix ans,  c’est que le voyage le plus beau j’allais le réaliser  dans les archives des Chanoines du Grand-Saint-Bernard de Martigny et Xincheng, sur le pas des missionnaires valaisans dans le Marches tibétaines de l’Ouest chinois et au coeur du royaume des Taroko, les coupeurs de têtes taiwannais. Mais dans cet article, je ne veux  pas vous parler  de mes expériences en Chine près de la mission des Chanoines, ni de mes recherches dans ces fameuses  archives dont je je viens de vous  parler : je vous écris pour Vous inviter à l’Exposition « En quête d’autres neiges, une Mission aux portes du Tibet ».  exposition que, , avec le CASCC (Centre d’Haut études sur la Chine Contémporaine), j’ai eu l’honneur d’organiser à Turin (22 janvier – 28 février). Dans cette exposition seront présentés plus de 200 photographies, un filmd’une heure, de nombreux livres tibétains, loulou, naxi et quelque rares objets d’une haute valeur ethnographique et historique rammenés par les chanoines-missionnaires  en poste au  Yunnan. Mais surtout, ce qu’on c’est proposé de faire connaître c’est l’histoire extaordinaire  de cette mission et l’oeuvre apostolique des chanoines, une oeuvre vouée  à la rencontre entre populations qui, bien que très éloignées, partageaient une expérience de vie commune, liée aux conditions de la montagne. Après plus de cinquante ans de silence, pour témoigner  t de cette extraordinaire aventure humaine et spirituelle aux confins du Tibet, on inaugure près du Museo di Scienze Naturali di Torino, une exposition sur cette Mission généreuse et utopique. Pour toute information écrire à  lea.glarey(at)cascc.eu Lea Glarey ________________________________________________________________________ La grenouille et le bœuf -  réflexion pour le nouvel an chinois  La légende raconte que lors d'un certain Nouvel-An chinois, Bouddha appela à lui les animaux de la création en leur promettant une récompense à condition qu'ils daignent se déranger. Douze animaux seulement se rendirent à cet étrange rendez-vous: le rat, le buffle, le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval, la chèvre, le singe, le coq, le chien et le cochon. A chacun, Bouddha offrit une année qui porterait son nom. Malgré la lutte des communistes contre les vieilles coutumes (et superstitions), surtout durant la terrible révolution culturelle de 1966-76,  ces signes du Zodiaque  ont toujours une grande importance personnelle, financière et politique en Chine (les pays voisins), à tel point  que personne n’ose entreprendre quoi que ce soit  sans les consulter. Au Nouvel-An  chinois (qui dépend de la lune) de cette année, le 26 janvier (le calcul dépend de la lune),  nous avons quitté l'année du rat, cet aventurier à l'âme rebelle, pour entrer dans l'année du buffle : c’est le signe le moins tolérant du zodiaque chinois qui ne récompense que le mérite  et le dur labeur. En pensant à cette année du buffle, je me suis rappelé 'une des  fables les plus célèbres de l'écrivain français Jean de la Fontaine (« La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf »), dans laquelle ce grand poète nous raconte la fin tragique d'une pauvre grenouille. Celle-ci enviant le bœuf aurait voulu être aussi grande que lui. Alors, elle s'enfle toujours plus, jusqu'à ce qu'elle éclate et crève. La volonté  de ne pas vouloir être inférieur aux autres, d'être au moins aussi bon et fort que les autres ou même de les dépasser imprègne l'être humain depuis l'aube de son histoire. L'homme a ainsi développé quantité  de stratégies pour y parvenir: entre autre, son infatuation arrogante, sa manie de vouloir toujours avoir raison et son hypocrisie. Pour ce genre de caractères nous avons dans notre langage un terme injurieux qui trouve sa source dans les évangiles: le Pharisien! Certes, Jésus n'a jamais condamné les bonnes œuvres des Pharisiens: leur prière, leur jeûne et leurs aumônes. Ce sont des actions tout à fait louables. Mais elles perdent leur valeur quand elle ne sont que pour les apparences, elles sont  gâchées quand elles ne sont que des actes qui recherchent  la louange et la reconnaissance. Si l'action extérieure est séparée du cœur, si son moteur n'est rien d'autre que la sotte chasse à la considération, l'estime, le prestige, l'influence et les places d'honneur, elle s’auto-détruit. Oui,  la bonne action est gâchée quand elle prend sa source dans  l'orgueil : le désir d'être admiré et envié par autrui. Surtout dans le domaine  de la religion, au niveau du sacré, toute cette dissimulation,  ce mensonge, toute cette hypocrisie sont inadmissibles. . Il ne sert à rien de faire  du théâtre devant Dieu qui connaît le cœur de l'homme.  C’est en plus fondamentalement contre le commandement de l'amour du prochain La prétention –’d’un individu, ou d’un groupe, d’un peuple,ou encore d’une communauté  de croyants -  de s'élever au-dessus les autres, en les humiliant , en les blessant et en les offensant, va fondamentalement contre le grand, l’unique commandement de l’amour du prochain. Les reproches de Jésus ne visent alors pas  seulement les « Pharisiens » de son temps. Ils sont  aussi aujourd'hui pour nous des critères pour notre exament de consciencre. . Nous ne devons pas tellement vouloir être mieux que les autres,mais nous  nous devons essayer de devenir toujours mieux nous-mêmes! Pour cela, nous devons sans cesse nous efforcer de mettre en accord  notre intérieur et notre  extérieur, nos paroles et nos actes de façon véritable et sincère et durable. Puissions-nous avancer dans cette voie d’authenticité   tout au long de cette année du bœuf! Chne Daniel Salzgeber ___________________________________________________________________ Le Journal de Zacharie (décembre 1957 - mai 1960)       suite II.  Les changements : forcer les anciens responsables à démissionner et les remplacer par des jeunes gens. Durant la journée du lendemain, un cadre du parti annonce à tout le monde : «  Les délégués qui ont participé à la réunion de Dara seront tous de retour ce soir. Chaque famille doit envoyer un représentant au centre communal de Pawan (l.). Les délégués communiqueront à tous les citoyens ce qui a été décidé durant leur réunion à Dara ». Le jour même, chaque famille dépêche un représentant à Pawan. Le soir, les meneurs de la réunion furent : Nato de Bahang,  Jean de Alulaka et Udjentsèring de Pula. Ces trois personnes rapportèrent ce qui avait été décidé à Dara : Premier point. « Il faut changer les autorités locales. C’est nous qui sommes les nouveaux responsables et dorénavant nous dirigerons le peuple. Tous les habitants doivent faire partie des coopératives de production. C’est obligatoire et sans exception. Il n’y a aucune autre façon de procéder. Les animaux domestiques et les terrains cultivables doivent être mis en commun. Toutes les personnes d’un village travailleront ensemble. Chaque jour, on mettra des notes à chacun (2.) selon la qualité du travail effectué. Chacun doit coopérer. Il est strictement interdit d’agir à sa guise. » Deuxième point. « Jours et nuits, il faut travailler à améliorer le système d’irrigation. Tous les terrains plats doivent être aménagés en rizières. Pour ne point gaspiller les jours de travail, on cessera de chômer les dimanches. Tous les jours de fête et les longues cérémonies religieuses seront supprimés. De même, il n’y aura plus de dispendieuses célébrations de mariage. A Dara, nous, les députés, avons déjà décidé d’extirper toutes ces mauvaises habitudes. » Troisième point. « A partir d’aujourd’hui, si quelqu’un ne participe pas aux travaux collectifs, répand de fausses rumeurs ou refuse de céder à la coopérative ses terrains personnels et ses animaux domestiques , cette personne passera en jugement populaire, sera arrêtée et mise  en prison. Nous les dirigeants, nous nous déchargeons de toute responsabilité. Les réfractaires n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. » l.    Panwan se situe sur la rive gauche du Doyon, - rivière de Dimaluo -, près  du pont, en bordure du chemin qui va de Bahang à Alulaka. 2.   Les  responsables  estiment le  travail de  chacun. Ensuite, selon  les notes  reçues,  chacun recevra  une  part  plus ou  moins grande des revenus.  Naturellement,  les responsables  se servent les premiers !   III. Le peuple est divisé en deux grands groupes. A cette époque, les cadres communistes divisèrent le peuple en deux groupes sociaux. Ceux qui avaient un peu d’argent appartenaient  au premier groupe. Les pauvres constituaient le deuxième. Seul les enfants de ces derniers pouvaient faire partie de la « milice du peuple ». Les communistes confisquèrent toutes les armes et les munitions que possédaient les privés et les donnèrent à la milice du peuple. Les armes en main, jours et nuits, les jeunes miliciens épiaient les gens et les arrêtaient. Régulièrement, les cadres du Parti réunissaient la milice du peuple dans des prés ou dans des maisons vides et leur apprenaient comment mentir, comment animer les jugements populaires, comment tromper le monde. Beaucoup de jeunes catholiques n’avaient pas envie d’agir ainsi, comme des brigands et des voleurs, mais ils furent contraints de promettre par serment d’agir selon les consignes. S’ils n’obéissaient pas, eux aussi passaient en jugement populaire, tout comme les riches. La peur au ventre, ils n’eurent pas d’autre choix que de se soumettre. A partir de cette date, les membres d’une même famille, les parents, mari et femme, les enfants, frères et sœurs, personne n’osait se faire confiance. Chacun avait peur de l’autre. Finis les échanges amicaux, les bavardages, les plaisanteries… Les catholiques n’osaient plus se rendre à l’église, sinon tard dans la nuit et en cachette. De même disparurent les beaux jours de fête religieuse avec leur liesse des temps de foire. Désormais on n’entendait plus les rires et les chants des célébrations nuptiales. Les villages semblaient vides. La joie et le sourire n’illuminaient plus les visages. On vivait dans un monde sombre, triste et fatigué. IV. Jugement populaire de Oudjien et de Ashia. Dans ma contrée d’origine, les premiers qui passèrent en jugement populaire furent Oudjien de Qumatong et Ashia de Wangzhiwang (l.). Les agissements des communistes ressemblent-ils à ceux des vauriens et des brigands ? Jugez-en  d’après ce que je rapporte ci-dessous ! Les membres des familles Oudjien et Ashia avaient travaillé dur durant de nombreuses années. Au prix de beaucoup d’efforts et de sueur, et en vivant simplement, ils étaient parvenu à épargner un peu d’argent. Par exemple, ils parcouraient les montagnes à la recherche de plantes médicinales qu’ils vendaient pour se faire un peu d’argent. Ainsi, ils purent améliorer leur maison et élever un peu plus de bétail. Le niveau de vie de ces deux familles s’étant amélioré quelque peu, avec effronterie, les communistes inventèrent de toutes pièces des griefs. Ils forcèrent les plus pauvres à les accuser et à les condamner. Ils confisquèrent tous les terrains qu’ils possédaient. Ils donnèrent l’ordre aux milices populaires d’ouvrir les portes de leurs greniers et d’emporter, selon leurs bon plaisirs, toutes les provisions. Tout leur bétail devint propriété des coopératives de production. Ainsi furent brisées ces familles chaleureuses. Les miliciens avaient appris à faire le mal et à mentir. Ils savaient bien qu’agir ainsi était très injuste, mais personne n’osait dire une parole aimable. De plus, en leur cœur, ils étaient inquiets, car ils craignaient d’avoir un jour à subir le même sort. Ils étaient obligés d’agir ainsi, mais au fond d’eux-mêmes, ils étaient tristes, désolés et anxieux. 1.Qumatong et Wangzhiwang sont situés un peu au-dessous de Dimaluo.   V.  Arrestation de Simon de Xironggong et de Alang de Bahang En ces jours-là, Alang (l.) fit le raisonnement suivant : « Les communistes mentent et accusent injustement des personnes qui n’ont rien fait de mal. Ma famille est tout à fait ordinaire, mais j’ai participé à la lutte contre les communistes. Aussi est-il impossible que je m’en tire sans passer en jugement populaire… » Comme chez Oudjien, le niveau de vie de la maisonnée de Simon sortait un peu de l’ordinaire. Aussi pensa-t-il : « Moi aussi, un jour, je serai injustement condamné ». Après s’être concertés en douce, Alang et Simon s’enfuirent dans la montagne. Ils ne partirent pas au loin, mais se contentèrent de se cacher dans la forêt, au-dessus de Xironggong. Huit à neuf jours plus tard, d’eux-mêmes ils retournèrent chez eux. Devant les cadres du parti, ils reconnurent leurs tords et leur demandèrent pardon. Les cadres leur dirent : « Vous avez su écouter la voix de la conscience et reconnaître vos tords. Vous donnez un très bel exemple. Soyez sans crainte ! On ne vous en tiendra pas rigueur !  Travaillez en paix ! Vivres et vêtements ne vous feront pas défaut. » Le lendemain. Alang  vint chez moi. Cécile, sa sœur lui dit : « Les cadres vous trompent. Ils n’ont pas l’habitude de pardonner. En ce qui me concerne, je ne leur fais pas confiance. Quant à vous deux, restez sur vos gardes ! Soyez prudents ! »  Alang lui répondit : « Nato, mon gendre m’a certifié que nous n’aurions aucun ennui. Il peut en parler aux cadres du parti, leur prouver notre bonne foi et nous innocenter. »  Nato étant un chef  de la milice du peuple, Alang était certain que son gendre parviendrait à convaincre les cadres de leur innocence. Ainsi, le cœur rassuré, Alang et Simon continuèrent à participer aux travaux communautaires. Contre toute attente, le quatrième jour arrivèrent quelques gardes rouges. Avec les milices populaires, en pleine nuit, ils se rendirent chez Alang et Simon. Ils les arrêtèrent, les lièrent, les emmenèrent à Cikai, - en aval de Gongshan -, et les reléguèrent dans les camps de travail. Toute la journée, ils transportaient des cailloux ou des pièces de bois. Quant au gendre d’Alang René, il n’y pointa pas même le bout du nez ! l.    Alang  est le frère cadet de Cécile, la femme de Zacharie. VI.  Arrestation de Mathias et de René. A cette époque, chacun vivait comme si les familles n’existaient plus, car personne ne pouvait travailler pour sa maisonnée. Les parents n’avaient plus d’autorité sur leurs enfants. Chacun devait obéir aveuglément aux ordres des cadres du parti. Le peuple était devenu esclave, comme des boeufs et des mulets. Certains étaient envoyés réparer les routes, d’autres devaient creuser des canaux, d’autres aplanissaient des rizières… Les membres d’une même famille passaient souvent plus d’une année sans pouvoir se revoir. Avec Mathias, mon frère aîné, nous avions été envoyés dans les montagnes déboiser des terrains afin d’y faire des cultures sur brûlis. Nous travaillions avec des personnes de Bahang depuis quatre jours, lorsqu’un matin arrive un enfant envoyé par les cadres du parti. Il demande à mon frère et à moi-même de nous rendre le jour même à la mairie afin de participer à l’assemblée de tout le peuple. Je commence alors à avoir des doutes sur leurs intentions. Je prie l’enfant de retourner sur ses pas et de leur annoncer que, le soir même, nous nous rendrons à la réunion. Sur ce, nous continuons à travailler comme les jours précédents. Dans l’après-midi, avant le coucher du soleil, nous prenons congé des autres travailleurs et nous nous rendons à la maison de commune pour la réunion. En chemin, je dis à mon frère : « Ce soir, nous serons peut-être arrêté ! En mon cœur, je ressens des doutes et de l’appréhension. » Mon frère me répond : « Ce soir, il n’y a aucun risque ! Dans l’assemblée, nombreux sont les membres de notre parenté ! Si il y avait le moindre danger, ils nous l’auraient fait savoir en cachette. » A six heures du soir, nous arrivons à la mairie. Nous voyons les cadres du parti et les milices du peuple, les armes aux poings, en train de préparer la réunion du soir. Au début de la réunion, Andréa, le chef du village, se leva au milieu des participants et commença à crier à tue-tête : « A Caidang, on ne parvient pas à organiser les communes populaires parce que Mathias fait du mauvais esprit. Il dit que, si nous organisons la coopérative de production, nous n’aurons plus assez de nourriture, plus assez de vêtements et plus de liberté. Ainsi, personne n’ose entrer dans la coopérative. De plus, autrefois Mathias était un cadre du parti nationaliste. Il a même dirigé un groupe de résistants et s’est uni aux tibétains pour lutter contre les armées rouges. Aujourd’hui, si les cadres et la milice doivent arrêter quelqu’un, c’est Mathias ! » Sur ce, Mathias fut saisi et lié sur le champ. Ensuite un cadre déclare : « René a déjà été capturé. Actuellement il est enfermé à Qumatong, dans le grenier de Anuo. Ce soir, on va conduire Mathias là-bas et l’enfermer avec René. Demain, de bon matin, on les enverra à Cikai. Ainsi, les cadres et les milices du peuple emmènent Mathias. En voyant ce qui se passe, ses parents et ses amis sont tristes et versent des larmes, mais chacun se sait impuissant et personne n’ose dire un mot (l.). l.    Comme  beaucoup  d’autres condamnés, Mathias  ne reverra  plus jamais sa terre natale. Il est mort dans les camps de travail.   VII.  Avec mon fils et quelques proches parents, nous partons vers le Tibet. Sous mes yeux, ceux qui avaient un peu d’influence et ceux qui avaient un peu plus de connaissances étaient arrêtés par les communistes, les uns après les autres. Le pays tombait dans un grand désordre, jamais vu auparavant. Nous n’avions plus le droit d’aller à l’église et d’observer les jours de fête. J’étais certain qu’un jour je serais arrêté et séparé de mes proches. Aussi en ai-je discuté avec ma femme qui, elle aussi avait la même impression que moi et me dit : « Je souhaite que tu quittes temporairement ton pays natal. J’espère que tu ne seras pas capturé par les communistes, car, en ce cas, il n’y aurait qu’une sortie : être mis à mort.  Après ton départ, je passerai certainement en jugement populaire, mais je suis persuadée qu’ils n’iront pas jusqu’à me faire mourir. » A ce moment, je prends la décision définitive de m’enfuir vers le Tibet. Le lendemain matin, je me rends à l’église et y  rencontre les deux Sœurs tibétaines, Mana et Boli. Je leur  confie notre projet de nous enfuir du pays et je leur  demande de prier pour que notre plan réussisse. Je retourne ensuite en montagne, là où on m’avait envoyé travailler. Afin d’être aptes à lutter, au besoin jusqu’au sang, contre les soldats communistes que nous pourrions rencontrer sur notre route, je vais chercher les armes et les munitions que nous avions cachées. La situation politique empirait de jour en jour. Hier soir, Joseph m’avait dit : « Ces jours-ci ils vont arrêter Bene(dite) et Anessy. Aussi ont-ils décidé de quitter cette contrée demain soir. » Avec Joseph, nous avons discuté longtemps en cachette. Nous avons convenu de nous retrouver le lendemain soir, sur le chemin de Bahang. J’ai demandé à Joseph d’aller leur communiquer notre décision (l.). Le soir, vers les huit heures, Léon, Dide, Anessy, Andréa (2.), mon fils et moi-même, nous nous rencontrons à l’endroit convenu. Nous fixons l’itinéraire à suivre pour nous enfuir vers le Tibet. Ensuite, les armes en mains, nous nous mettons en marche. Par malchance, le temps est exécrable : il pleut et il y a un épais brouillard. Nous ne progressons qu’avec beaucoup de difficultés. Ce n’est qu’à dix heures du soir que nous arrivons près de la rivière. A partir de là, en suivant le chemin principal, on passe nécessairement devant la mairie. Là se sont établis les cadres du parti et la milice du peuple. Sur la gauche, on a creusé un canal et le sentier s’est écroulé. Il n’y a plus de chemin et la nuit est si sombre que, la main tendue, on ne voit plus le bout des doigts. Nous demandons à Dieu de nous protéger et à la Vierge Marie de nous aider à surmonter ces difficultés. Nous n’avons qu’une seule solution : remonter le canal à tâtons en marchant à contre courant, dans l’eau froide. A un endroit, l’eau coule dans des chenaux de bois (3.) précairement fixées dans des pentes abruptes. Comme ces chenaux viennent d’être posées, elles sont glissantes et branlantes. Au moindre faux mouvement, on risque de tomber dans la rivière. Tandis que nous avançons avec précaution, soudain se déclanche un éboulement de terre et de rochers. Naturellement, nous en sommes éclaboussés, mais aucun de nous n’est blessé et nous franchissons, sains et saufs, le passage le plus périlleux. Peu après, nous rejoignons le chemin qui mène à Alulaka. Comme il pleut à ficelles, nous pensons qu’il est pratiquement impossible de rencontrer un mouchard et avançons en toute confiance en suivant le sentier. Au lever du jour, nous arrivons à Alulaka. A ce moment, nous nous disons : « afin d’éviter toute mauvaise rencontre, il est préférable de ne pas suivre le chemin ». Aussi décidons-nous de monter vers les sommets en longeant la forêt. Tandis que nous grimpons, subitement le ciel s’assombrit et il se met à neiger à gros flocons. Nous sommes très inquiets : « Comment traverser une forêt si grande et si dense par un temps neigeux ? » Tandis que nous prenons le repas, le ciel s’éclaircit à nouveau, le brouillard se dissipe et, finalement, le soleil apparaît. Débordants de joie, nous remercions notre Dieu : « Seigneur, tu es tout-puissant ! Tu es un Dieu miséricordieux ! Parce que tu nous      aimes infiniment, tu nous permets de surmonter toutes les difficultés et, merveilleusement, tu nous combles de tes ferveurs ! Béni sois-tu ! » l. Quelques années avant de s’enfuir, Joseph et son cousin Anessy étaient muletiers. Ils faisaient du transport de Lijiang à Kongshan ou de Lijiang à Deqin, - Atundze -. De retour à Kongshan, ils entendent dire que les communistes vont arrêter (Bene)dide. Aussi décident-ils de fuir. Ils montent à Dimaluo. Ils vont à Pawan et assistent à la réunion durant laquelle Mathias est arrêté. Là, Joseph rencontre Zacharie et ils décident de se retrouver le lendemain soir sur le chemin de Bahang, un peu au-dessous du village. Le lendemain, à l’aube, Joseph et Anessy montent sur les montagnes au-dessus de Bahang afin d’aller chercher les armes et les munitions du Père André qu’ils avaient cachées dans une grotte, près du sommet d’une montagne. Ils prennent toutes les armes : un pistolet, un fusil mitraillette et deux fusils de chasse ; mais ils ne peuvent emporter que quelques paquets de munitions. Ils redescendent ensuite vers Bahang. 2. Léon est frère de Cécile, femme de Zacharie. Bene-Dide, Anessy et Andréa sont frères. Ils quittèrent Bahang le douze du deuxième mois lunaire, soit le 3O mars l958. 3. Ces chenaux étaient de grosses billes de bois éventrées. à suivre