2009/3
Année 2009 Numéro3 Revue "Mission du Grand-Saint-Bernard" En vous abonnant à la Revue, vous pourrez admirer également les photos qui illustrent les articles reproduits ci-dessous. Voici un exemple. Formulaire d'abonnement.
Chers amis lecteurs, Ce dernier numéro de l’année 2009 a une forte couleur historique. Nous commençons par revenir sur un  grand événement bernardin de l’année écoulée, à savoir la bénédiction abbatiale de notre nouveau Prévôt  Mgr. Jean-Marie Lovey. Et son cadeau, c’est de nous partager la très belle homélie qu’il a donnée à l’hospice du Grand-Saint-Bernard, pour la 1ère fête de saint Bernard qu’il a présidée et prêchée au lendemain de sa bénédiction abbatiale, le 15 juin 2009. Puis le Père Gabriel Délèze rend hommage à notre cher confrère Louis Emery (11octobre1919-20 janvier  2009) : le chanoine Louis Emery, un missionnaire passionné. Nous rappelons aussi le jubilé du chanoine Charles Edouard Reichenbach : ses 50 ans de sacerdoce, célébrés en bonne et due forme en sa paroisse d’Orsières. Je ne veux pas oublier de mentionner aussi le grand anniversaire du cher Père Alphonse Savioz : le vendredi 11 septembre, en la Maison Saint-Bernard de Martigny, il a pu fêter avec faste son 90ème anniversaire, entouré de ses confrères et de sa nièce Josiane avec sa petite  famille. Daniel Maurice Cipolla, grand ami de la mission  bernardine du Tibet nous présente l’ouvrage   monumental de Jean-Louis Conne : « La croix tibétaine ». Et pour terminer, nous continuons la publication du Journal de Zacharie, ce document attachant, présenté dans le n.1 de l’année 2009. Je rappelle à nos lecteurs que ce Journal a été traduit, annoté, mis en forme par le Père Gabriel Délèze. C’est un voyage au cœur du Tibet, des luttes et des souffrances endurées par les chrétiens de ce pays. Bonne lecture à vous tous, chers amis de notre famille religieuse, pour être encore davantage en communion de cœur et de prière. Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur. ____________________________________________________________________ Dimanche 14 juin 2009, la bénédiction abbatiale du nouveau Prévôt des chanoines du Grand-Saint-Bernard  (Article du Nouvelliste du 15 juin, écrit par M. Vincent Pellegrini, rédacteur chef adjoint du Nouvelliste, avec quelques ajoutes de la rédaction) Le 4 février dernier, la Congrégation des chanoines du Grand-Saint-Bernard élisait son nouveau prévôt en la personne de Jean-Marie Lovey. Ce dernier était alors prieur de l’hospice du Grand-Saint-Bernard et succédait au poste de prévôt à Mgr Benoît Vouilloz qui a occupé cette fonction durant dix-sept ans. Hier après-midi, Mgr Jean-Marie Lovey a reçu des mains de Mgr Norbert Brunner, évêque de Sion, la bénédiction abbatiale, ainsi que la crosse et l’anneau liés à sa nouvelle fonction de prévôt. La cérémonie d’intronisation, qui s’est déroulée à l’église de Martigny-Bourg en présence de nombreux fidèles, fut très émouvante. Elle a eu lieu la veille du 15juin : fête de Saint-Bernard de Menthon, le fondateur des chanoines du Grand-Saint-Bernard. «Instruire, conduire, veiller». Dans son homélie, Mgr Norbert Brunner a repris les formules de la bénédiction abbatiale pour résumer les tâches du nouveau prévôt du Grand-Saint-Bernard  qui devra «instruire ses frères, les conduire et veiller». Non sans ajouter fraternellement à l’adresse de Mgr Jean-Marie Lovey: «La Vérité de l’Evangile ne se trouve pas en surface, elle se révèle en profondeur, et ton rôle est de servir plus que de commander.» Portrait. A l’heure de la belle fête organisée à Martigny-Bourg avec la population et les amis à l’issue de la cérémonie, le prévôt émérite Benoît Vouilloz nous a résumé ainsi les qualités de son successeur Jean-Marie Lovey: «Il est d’une très grande bonté et garde le sourire en toutes occasions. Il est toujours très présent à chaque personne qu’il rencontre. C’est aussi un homme très fidèle à la prière. Il montre à la fois une grande douceur et une force intérieure qui vient de la montagne et du Seigneur.» Etaient également présents pour cette bénédiction abbatiale, Mgr Joseph Roduit, abbé de Saint-Maurice, et un autre prélat valaisan, Mgr Maurice Bitz, abbé primat de la Confédération des chanoines réguliers de saint Augustin (les chanoines du Grand-Saint-Bernard suivent la règle de saint Augustin). Il y avait aussi Mgr Giuseppe Anfossi, évêque d’Aoste, ainsi que Mgr Bruno Giuliani, abbé général de la Congrégation des chanoines réguliers du Latran. Sans oublier des personnalités politiques comme le conseiller fédéral Pascal Couchepin et le conseiller d’Etat Maurice Tornay. La famille du nouveau Prévôt l’entourait aussi, en nombre. A la fin de la célébration, le frère Dominique Lovey, juge pour le district Saint-Maurice- Martigny, s’est fait le porte-parole éloquent et émouvant de la famille. ____________________________________________________________________ Homélie pour la saint-Bernard, 15 juin 2009, à l’hospice du Grand-Saint-Bernard. (Lectures de la messe : Rm. 12, 6-13, Ps. 11, Mt. 25, 31-40) Chers amis, chers frères, La fête de St. Bernard nous vient comme un cadeau. Dieu nous fait un double don. Celui du personnage de Bernard de Menthon. Il a vécu au 11ème  siècle. Les historiens nous en tracent le profil le plus probable ; c’est un portrait historique. Puis ce deuxième don qui est un portrait évangélique réalisé par l’usage que la tradition fait des textes liturgiques pour ce jour. De ce second portrait je voudrais relever quelques aspects. « J’avais faim et vous m’avez donné à manger. … J’étais étranger et vous m’avez accueilli… J’étais nu et vous m’avez habillé (v.35) ». Les chrétiens ont compris tout de suite que Bernard avait donné force de vie à ces paroles du jugement dernier ; ils ont comme identifié St. Bernard à cette page d’Evangile. Pour le dire autrement, Bernard est l’incarnation de ce passage d’Evangile. La question qui nous vient immédiatement : - Et toi, à quelle parole d’Evangile vas-tu laisser ta vie se conformer ? C’est l’habitude que lors d’une ordination sacerdotale, d’une profession religieuse, les prêtres, religieux, religieuses, fassent imprimer une image-souvenir avec les coordonnées de l’évènement pour que la mémoire s’en souvienne et avec une parole forte, habituellement parole d’Evangile, pour que l’avenir en soit orienté. Tout baptisé pourrait choisir, aux moments importants de sa vie un verset d’Evangile pour dynamiser  ou baliser son  chemin futur. On disait qu’à son époque, personne ne venait rencontrer  Bernard sans repartir meilleur. Je propose que personne ne quitte le Gd-St-Bernard en ce jour de fête sans emporter une parole qui soit ‘lampe sur sa route’. « Quand donc Seigneur t’avons-nous vu ? Tu avais faim et nous t’avons donné à manger ? Tu avais soif et nous t’avons donné à boire ? Quand ? … Et le roi répondra : Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. (v.37ss) ».  Il en va ici d’une conception importante de l’Eglise. L’Eglise, ce sont des hommes, des femmes qui, même sans se connaître du tout, ont entre eux un lien indestructible. Ce lien leur vient du fait que Jésus s’identifie à eux et de façon préférentielle, s’ils sont dans des situations de précarité. « Chaque fois que vous l’avez fait aux plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait (v. 40) ».  Nous avons vécu depuis le début de cette année en particulier, des mois très agités pour l’Eglise catholique. Je ne sais pas si aux temps de saint . Bernard c’était beaucoup calme, lorsque l’empereur Henri IV  descendait à Canossa  pour rencontrer le Pape Grégoire VII qui l’avait excommunié ou lorsque quelques années plus tard le même empereur part en guerre avec un anti-pape contre Grégoire VII ; et tant pis pour le Corps du Christ qu’on va douloureusement déchirer. Heureusement, saint . Bernard, dans la fameuse rencontre de Pavie, réussira à dissuader l’empereur dans ses desseins. Je ne sais pas non plus si l’avenir nous réservera des troubles moindres ou plus grands, mais, après tout, l’Eglise n’est pas une forteresse tranquille et intouchable. « J’avais faim, soif, j’étais nu étranger, malade, prisonnier… » . Voilà où sont nos points d’attention. L’Eglise, pas plus que la personne humaine ne doit sa respectabilité à l’ajustement de son être aux canons de la beauté moderne. L’Evangile ne dit pas que le Corps du Christ doive se présenter comme une Vénus de Milo ! Il lui suffit d’être lavé dans le sang du Christ, ou pour utiliser une autre image biblique, d’avoir revêtu l’habit de noces. C’est intéressant de voir que le corps de Jésus ressuscité porte en lui les plaies béantes de sa passion. Et ce sont ces plaies qui font signe. St. Bernard a entendu et compris les appels de ces blessures sur les corps humains comme des signes pour y reconnaître la présence du Ressuscité. Un corps blessé fait signe ; il parle il appelle, il attend le Bon Samaritain. Une Eglise qui connaît le manque, le besoin, qui est dans la précarité…  fait signe. Notre communauté, nos communautés religieuses, nos églises diocésaines sont dans une situation de précarité quant au nombre de prêtres et aux forces disponibles. Les équilibres des équipes pastorales sont vite secoués. Mais ça n’est que l’aspect le plus visible d’une certaine pauvreté. Que dire d’autres pauvretés : la non prise en compte des réalités et des valeurs de la foi chrétienne dans l’organisation des activités et des loisirs ! Le mépris, ou peut-être pire, l’oubli systématique d’un éclairage évangélique à accueillir sur les situations ou les problèmes contemporains. Que de blessures et cicatrices sur le corps de nos Eglises locales et de l’Eglises universelle ? Qu’est-ce qu’on n’a pas dit sur l’incapacité de l’Eglise à communiquer à hauteur des moyens modernes ? Sur ses maladresses diplomatiques à force de ne vouloir se rapprocher que de ceux qui sont d’un seul côté de l’échiquier. Mais l’Eglise n’est pas de droite ou de gauche ou du centre ; elle est d’en haut. Elle n’est pas là pour nous plaire, mais pour nous convertir à l’Evangile. Acceptons à l’exemple de Bernard que les blessures du corps continuent de nous interpeller. Le Christ n’est pas quelque part dans son ciel ; il est là, il est ici, il a faim, il a soif, il est nu, étranger… La qualité de la foi se vérifie par la capacité du chrétien à aimer concrètement. « La foi agit par l’amour (Ga 5,6) », nous a rappelé St. Paul en cette année jubilaire.  La nécessité qui a poussé Bernard de Menthon à venir sur ce col pour ériger ce lieu d’accueil, c’était la conscience qu’il avait que l’Evangile tout entier est un passage. L’Evangile est une Pâque. Il nous invite sans cesse à franchir ce qui nous paraît des obstacles, des limites intérieures ; l’Evangile nous met en mouvement. Aurons-nous la docilité aux circonstances concrètes de la vie actuelle ? Puisque notre monde et notre Eglise sont marqués par des fragilités, notre saint patron vient précisément nous redire que Dieu ne les a pas abandonnés. Au contraire, puisqu’ il se plaît à habiter la fragilité, il est d’autant plus présent. Des Bernard de Menthon, il en faut aujourd’hui  et Dieu saura les susciter dans le monde actuel. Savons-nous les reconnaître ? Le dernier lieu de fragilité que je voudrais évoquer, c’est celui que nous portons, chacun. A regarder objectivement, en vérité notre existence,  chacun aura vite perçu qui il est.  L’homme, quand même, quel peu de chose nous sommes! Eh bien, Dieu se plaît à habiter ce peu. Dieu se donne à accueillir à travers ce peu. Donc la première œuvre de miséricorde que nous avons à exercer, c’est à l’égard de nous-mêmes. Chacun devrait être hospitalier de sa propre réalité, fût-elle la plus faible ! St. Bernard vient redonner espérance à un monde qui en manque. Il redit à l’homme contemporain qu’il est habité par Dieu ; que, malgré toutes les apparences de faiblesse, de limite, il porte en lui bien plus grand que lui. C’est Dieu qui est tout au fond. Ce regard théologal préserve l’homme de désespérer de lui-même. Et Dieu sait que c’est une urgence en même temps qu’un don. Bernanos qui en savait un bout de la capacité de l’homme à désespérer met sur les lèvres du curé de campagne ces ultimes paroles : « Il est plus facile que l'on croit de se haïr. La grâce est de s'oublier … et la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. » Que Dieu nous fasse la grâce de nous aimer malgré nos faiblesses ; d’aimer nos frères, malgré leurs faiblesses ; d’aimer notre monde et notre Eglise, malgré leur faiblesse. Qu’il nous fasse la grâce de le reconnaître dans ces fragilités là et de l’aimer. Béni sois-tu, Seigneur, par et pour Saint Bernard qui le fit magnifiquement.  Amen ____________________________________________________________________ Le chanoine Louis Emery, un missionnaire passionné.  Louis Emery arriva en Chine, à Kunming, le 31 décembre 1946, en compagnie des trois autres « jeunes missionnaires » des Marches Tibétaines (Jules  Detry, François Fournier, Alphonse Savioz). Pour faciliter les rapports avec les gens de l’endroit, comme tous les autres missionnaires, Louis reçut un prénom chinois : « Zheng-li », « Raison-correcte » « Saine-vérité ». Ce nom tomba à pic : sa vie durant, dans les Marches Tibétaines, à Taïwan, en Suisse, notre confrère Louis Emery fut inconditionnellement fidèle à ce qu’il considérait comme la « saine vérité », quitte à avoir des ennuis, à déplaire, à être mis à l’écart. Après quelques mois d’étude du mandarin à la résidence catholique de Weisi, Louis se sentait comme enfermé dans une tour d’ivoire. Il obtint alors la permission d’aller passer quelques semaines dans un village des environs afin de se familiariser avec le parler des gens de l’endroit. « Nous avons, disait-il, à apprendre la langue des indigènes plutôt que le mandarin d’un vieux professeur qui se prend pour un lettré ». Quelques mois plus tard, il fut envoyé à Tsechung où le Père Goré lui apprit les bases du tibétain. Il fut ensuite nommé responsable du poste de Tchongteu (Chungting) où le Père Génestier avait construit une très belle église qui était un peu tombée en désuétude, faute de missionnaire. Le Père François Fournier, nous raconta plusieurs fois sa première visite à Tchongteu. « Durant l’été 1947, nous fîmes le tour des postes missionnaires de la région. De loin, la majestueuse église de Tchongteu nous impressionna. Mais, une fois sur place, quel serrement de cœur ! L’herbe poussait entre les pavés du parvis. L’intérieur était passablement délabré car le toit était devenu une vraie passoire. » A Tchongteu, R. Chappelet, auxiliaire laïc parti en Chine en 1932 avec les trois premiers missionnaires du Grand-St-Bernard, l’aida à restaurer les bâtiments et à s’intégrer aux populations locales qu’il connaissait très bien. Louis montait régulièrement à Bahang (6 à 7 heures de marche), seconder le Père André. Les jeunes l’appréciaient beaucoup, m’a dit Joseph, fils aîné du catéchiste Zacharie. « Nous étions toujours très heureux d’apprendre que le jeune Père était arrivé chez nous. Ses prêches étaient plus vivants et moins longs que ceux de notre curé. De plus, hors de l’église, il fraternisait et jouait avec les jeunes. Il partageait nos divertissements et même nos travaux. » Plusieurs fois Louis Emery m’a conté ses premières années de vie missionnaire. « Ce fut la plus belle période de ma vie. Les gens étaient simples et accueillants. Nous étions pauvres, mais heureux, car nous partagions volontiers le peu que chacun possédait. Lorsque nos souliers étaient trop abîmés, nous allions à pieds nus. Lorsque le froid transperçait nos vêtements usés, une peau de chèvre nous réchauffait les épaules et le cœur. » (Simplon 1989) Il noua des relations de bon voisinage avec la lamaserie située à environ un kilomètre au-dessus de l’église. Ainsi, en septembre 1998, lors de mon premier passage à Tchongteu, avec Joseph, nous montons à la lamaserie qui était encore passablement abîmée. Nous allons trouver son chef, le lama Weizè. Joseph me présente comme un ami venant du même pays que les Pères d’autrefois. Alors, le lama Weizè me dit : « Avant l’arrivée des communistes, j’étais un jeune lama. J’officiais comme portier, à l’entrée de la lamaserie. J’ai connu alors un jeune Père étranger. Il venait parfois nous rendre visite et il était toujours très affectueux. Est-il toujours de ce monde ?... » Jusqu’à ses derniers jours, le chanoine Louis Emery a su concilier sa foi chrétienne, un amour viscéral pour les tibétains, beaucoup de respect à l’égard du bouddhisme lamaïste, et la certitude que Jésus est l’unique Sauveur de tous les hommes, mais son action salvatrice se déploie bien au-delà des frontières des églises chrétiennes. Ainsi, il conserva toujours un point de vue très critique, concernant la mort violente que subit Maurice Tornay. Il estimait que l’intransigeance prônée par Maurice Tornay ainsi que son mépris à l’égard des lamas et des lamaseries étaient en grande partie responsables du guet-apens où il perdit sa vie. En 1952, expulsés de Chine continentale par le régime communiste, les missionnaires du Grand-St-Bernard se replièrent à Taïwan afin de rester le plus proche possible des Marches Tibétaines. Dans la ville d’Ilan, parmi les chinois, Louis Emery ne se sentait pas très à sa place. Deux ans plus tard, à Hsincheng, il rencontra les montagnards Taroko et ce fut son deuxième coup de cœur. « Une beauté, me dit-il ! Ils étaient pauvres et réceptifs. Nous les aidions matériellement, principalement en distribuant l’aide américaine que nous recevions, et spirituellement, en leur exposant les vérités chrétiennes qu’ils assimilaient avec joie. » (Simplon 1994) Il devint le premier curé de la paroisse de Chungte. Hallo, une jeune fille Taroko qu’il forma comme aide-missionnaire et qui par la suite consacra sa vie au service de la paroisse de Chungte, évoque toujours avec plaisir ses souvenirs de jeunesse. « A l’époque, nous étions pauvres et nous n’avions souvent que le minimum vital. Durant mes dernières années d’école primaire, nous attendions avec impatience la fin des cours. Alors nous nous précipitions vers l’église afin d’apprendre un peu de catéchisme, de chanter quelques cantiques, de réciter une prière et surtout pour nous régaler d’un grand bol de soupe aux céréales venant d’Amérique. » « Quelques années plus tard, je fis partie du groupe des jeunes. Les soirs de réunion, nous nous hâtions de terminer nos travaux et de prendre le repas du soir. Ensuite, en petits groupes, nous nous rendions à l’église. Le chemin était long, mais nos pas légers ! Le Père venait souvent nous encourager et prendre de nos nouvelles. Il avait toujours une bonne parole d’accueil. » « Plus tard, le Père m’a demandé de travailler au service de l’église et j’ai pu encore mieux apprécier sa générosité. Il avait ses principes et ses exigences, mais, si on essayait de bien faire, il était toujours aimable et indulgent. Il portait en son cœur les préoccupations et les soucis de ses fidèles : il les écoutait, leur rendait visite et essayait par tous les moyens de les aider. Certaines personnes, auxquelles il avait fait pleinement confiance, ont abusé de sa générosité et l’ont trompé, c’est bien regrettable ! Il soutenait à cent pour cent les aborigènes. Il critiquait ouvertement Tchang Kaï-chek et le parti nationaliste. Il n’a pas craint d’enfreindre les lois pour nous aider et il a dû quitter Taïwan, c’est très dommage ! Après son départ, personne n’a critiqué le Père, mais nous étions tous fâchés parce que des Taroko que le Père avait beaucoup aidés, l’ont trahi pour un peu d’argent. » Dans les années 1960, certains Taroko allaient chercher en montagne des écorces contenant de la quinine. Une fois en plaine, ils les vendaient à des trafiquants chinois. Le Père Emery possédait une jeep. A plusieurs reprises, il fit le transport de ces écorces jusqu’à Hsincheng. Le Père François Fournier lui fit remarquer que c’était dangereux et qu’il aurait dû éviter de telles activités, mais Louis lui répondit sèchement : « Mon cher ! Sache que lorsqu’on aide quelqu’un, on l’aide jusqu’au bout, quelles que puissent en être les conséquences ! » Pris en flagrant délit par les policiers, il fut convoqué au tribunal de Hualien. Sa défense fut très simple : « Les montagnes de Taïwan appartiennent aux aborigènes qui y vivent depuis des centaines d’années et non pas à vous autres chinois qui n’êtes que des envahisseurs. C’est donc en toute légitimité que les aborigènes y récoltent ce dont ils ont besoin pour faire face à leurs besoins quotidiens… » Emporté par son zèle fougueux, le Père Louis Emery avait oublié qu’il n’était plus dans les Marches Tibétaines, à des semaines de marche du gouvernement central, mais sur une petite île, à l’ombre d’une dictature militaire. Déclarée persona non grata en République Nationaliste de Chine, le chanoine Louis Emery dû rentrer en Suisse. Bouillonnant de colère, il quitta Taïwan le cœur en paix, car il savait que ses confrères y restaient et poursuivraient l’évangélisation des Taroko.                                                                                    Chanoine Gabriel Délèze       ____________________________________________________________________      Jubilé : Charles Edouard Reichenbach prêtre depuis 50 ans Parti en mission à Taiwan en 1962, une partie des paroissiens ne le connaissent pas. Nous lui avons posé quelques questions pour vous le présenter. Quels souvenirs gardez-vous d’Orsières ? Je garde toujours un souvenir merveilleux de mon village. C’est là que je suis né, ai été baptisé, confirmé, ai reçu pur la première fois le Sacrement de l’Eucharistie, C’est aussi à Orsières que j’ai fait mes études primaires jusqu’à mon départ pour le collège en 1945. Quand avez-vous pensé devenir prêtre ? J’ai perdu mon grand-papa quand j’avais 4 ans. J’aimais beaucoup ma grand-mère et dès l’âge de 6 ans, j’allais souvent à la messe de 6 h 30 avec elle. Souvent le soir je dormais chez elle. Mais je me rappelle d’une chose : le soir avant de me mettre au lit nous disions une dizaine du chapelet et puis elle lisait la vie du saint du jour ; c’était dans un gros livre avec de grosses lettres. Là-dessus, je pouvais m’endormir dans les bras du Seigneur. C’était peut-être le début de ma vocation. En grandissant, j’ai commencé à servir la messe et un jour un vicaire m’a dit que je devais aller au séminaire pour devenir prêtre ; je crois que c’était le chanoine Lamon [Paul]. Après lui beaucoup d’autres vicaires ou futurs curés d’Orsières m’ont guidé dans cette voie. Donc j’ai commencé mes études à Fribourg, au collège Saint-Michel, puis ont suivies trois années à l’hospice du Simplon et pour finir encore quelques années à Saint-Maurice et enfin je me suis présenté au Saint-Bernard à une condition qu’on me laisse partir en mission après mon ordination. Donc en 1954, j’ai commencé mon noviciat et la philosophie à l’hospice du Grand-Saint-Bernard. Nous étions 8 au début, 5 étrangers et 3 suisses. 5 nous ont quittés, nous sommes restés les 3 suisses, dont 2 ont rejoint le Royaume, Bernard Cretton et Michel Jard. Nous avons été ordonnés au Saint-Bernard par Mgr. £Adam le 24 juin 1959. Quelles activités avez-vous eu en Suisse, comme prêtre, avant votre départ ? Après notre retour de Rome, nous avons complété nos études de théologie au nouveau séminaire de Martigny. A la fin de l’année, le Prévôt Angelin Lovey m’a demandé de monter au Saint-Bernard pour m’occuper des questions matérielles. De temps à autre, je descendais à Bourg-Saint-Pierre ou à Liddes pour fait un peu d’apostolat. L’activité de l’hospice n’était pas celle d’aujourd’hui. Donc j’ai relancé ma demande de partir en mission auprès du Prévôt, demande acceptée. Donc à la fin de l’été 1961, je suis descendu à Martigny pour préparer mon départ en mission. J’ai quitté Orsières, le Valais… le 3 janvier 1962 pour aller prendre le bateau à Marseilles. Bien sûr, il y a eu quelques moments d’émotion en quittant mes parents, frères et sœur et notre gentille communauté. Le Chanoine Melly (un ancien missionnaire) m’a accompagné jusqu’au départ du bateau pour taiwan. Sur le bateau, j’ai fait connaissance avec des missionnaires qui retournaient aux Indes, au Laos, à Singapour, à Honkong et au Japon. A Honkong où j’étais attendu par le Père Savioz nous avons pris un autre bateau pour Taiwan où je suis arrivé le 6 février 1962, un beau jour puisque c’était mon 30° anniversaire. 30 ans auparavant, les Pères Melly et Coquoz partaient pour les marches tibétaines. A Taiwan, comment avez-vous commencé, comment avez-vous appris la langue ? Arrivé un peu trop top pour commencer les études de chinois, j’ai dû attendre le mois de septembre pour y aller. Donc durant le printemps et l’été j’ai rendu visite à mes confrères dans leurs paroisse et même dit quelques fois la messe. C’était facile car tout se faisait encore en latin et nos braves aborigènes répondaient ou chantaient en latin. Pour avoir quelques notions en chinois il nous faut au moins deux ans d’étude. J’ai fait ces études à Hsinchu dans une grande école tenue par les Jésuites. Je crois que j’ai fait mon premier sermon à Noël de ma deuxième année. J’avais bien préparé cela avec mes professeurs. Je ne sais pas ce que les chrétiens ont compris mais je voyais beaucoup de sourires sur leurs visages. Que faites-vous comme curé ? Après deux années d’étude on m’a choisi pour devenir curé de la paroisse du Père Emery qui, à cause de trop de gentillesse pour ses amis Tarokos, a dû quitter Taiwan. Son travail ne plaisait pas à tout le monde. Je suis encore curé de cette paroisse, car il n’est pas très facile de faire des changements, étant donné la différence de langue de chaque tribu. Mon travail consiste à assurer la messe dans mes trois églises. J’ai environ 1200 baptisés qu’il faut enterrer, marier, baptiser avec toues les préparations voulues. Autrement, 2 fois par semaine, je fais des visites de familles. Le principe est simple : on réunit le plus grand nombre de gens du quartier et l’on prie, l’on chante ensemble et puis le petit mot du Père. Quelques fois je profite de l’occasion pour dire une messe chez eux. Un denier mot. Sur mon image de première messe j’avais cité ce texte de la Bible : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » C’est ma motivation : si je puis aider quelqu’un je le fais, mais c’est à la grâce de Dieu ; aider quelqu’un à devenir libre, c’est mon plus grand bonheur. Merci à vous tous les amis d’Orsières pour vos prières dont j’ai toujours besoin. Charles Reichenbach ____________________________________________________________________ Les 90 ans du Père Alphonse Savioz Le vendredi 11 septembre, le chanoine Alphonse Savioz a célébré en beauté ses 90 ans de vie terrestre, dont  54 en pays de mission : le Tibet, de 1946 à  1952 - Taïwan, de 1952 à 2000. Aux premières heures du grand jour, le Père recevait un message chaleureux et reconnaissant des confères de la mission. Puis, arrive l’heure de l’apéritif  suivi du repas festif. Le cher Alphonse l’a partagé, à la Maison Saint-Bernard, entouré des confrères de la Maison, ceux de l’équipe pastorale du secteur de Martigny, et plusieurs confrères venus d’ailleurs pour entourer le vénérable jubilaire. Le Père Savioz a eu aussi la joie d’accueillir, pour la circonstance, la présence, les bons vœux et les cadeaux de sa nièce Josiane, de Linn, son époux et leur enfant, la petite Kia Kia, filleule de baptême du jubilaire. A l’heure du toast introduisant le vin de dessert, M. le Prévôt a rappelé que la coutume d’offrir des cadeaux aux anniversaires signifiait que le plus beau cadeau, c’était le jubilaire lui-même, le don de sa personne, de sa présence. Puis, en fin d’après-midi, ce fut la cérémonie officielle et très cordiale de la visite des autorités de la ville, M. le Président   Favre et M. le secrétaire  Olivier Dély, qui apportèrent au nonagénaire encore en pleine forme, les bons vœux et les cadeaux de la commune. Cher Père Alphonse Savioz, merci encore pour vos 90 années de présence et de ministère et bon courage, bon vent, le vent de l’Esprit, pour la suite….  Le rédacteur Chanoine RM Kaelin ____________________________________________________________________  « La croix tibétaine », Un livre, un Document l____________________________________________________________________e  Journal de Zacharie (suite) (Nous redonnons la présentation de ce Journal, donnée par le Père Délèze, au début de sa publication, soit dans  le n. 1, 2008) Né à Bahang, près de la frontière tibétaine, en l90l, Zacharie est Loutze d’origine, mais de culture tibétaine. Enfant, il connut le Père A. Génestier qui le baptisa. Par la suite, il reçut une  formation de catéchiste et seconda efficacement les Pères qui évangélisaient dans le bassin du Salouen. Lors des purges communistes, pour sauver sa vie, il s’enfuit vers le Tibet et la Birmanie. En l960, il arriva à Taiwan et eut des rapports plus fréquents avec les chanoines du Grand-St-Bernard qu’il avait connus dans les Marches Tibétaines. En l976, il vint vivre à Hsincheng, puis à Tienhsiang, auprès des Pères du Grand-St-Bernard. De retour dans son pays natal en 1989, secondé par ses nombreux enfants et petits-enfants, il oeuvra efficacement au renouveau de l’église catholique locale. Il s’endormit paisiblement dans le Seigneur le huit octobre 2004, à l’âge de l03 ans. En l957, lorsque Zacharie fut contraint de quitter son pays, il mit par écrit les principaux faits. En l960, en Birmanie, à Rangoon, tandis qu’il attendait son visa pour entrer à Taiwan, il rédigea son journal, auquel il ajouta un mot d’introduction et de conclusion en l965. Avec l’aide de son cousin Messie et de son fils Joseph, j’ai rédigé la traduction française de son journal. Gabriel Délèze VIII.  Neuf jours de marche dans les forêts froides et enneigées l Lors de notre fuite, nous ne pouvons pas emprunter les chemins muletiers, car ils sont surveillés par les troupes communistes. Impossible également de suivre les sentiers en hautes montagnes : il fait trop froid et il y a beaucoup de neige. Depuis Nidadang, pour atteindre le col de Solongla, nous sommes obligés de marcher dans les forêts, à mi-coteau et à travers broussailles et bambous. Nous nous faufilons à travers les arbustes mais souvent nos sacs refusent de passer et restent crochés derrière nous. Nous marchons ainsi durant une journée, mais nous ne parcourons que la distance d’une heure de marche sur un chemin ordinaire. Le lendemain, nous estimons qu’il est préférable de monter sur la neige, au-dessus des forêts. Avant le lever du soleil, la neige est dure et nous avançons avec plus de facilité. Mais, après le lever du soleil, la neige se  ramollit  et, avec nos lourds bagages, nous nous enfonçons si profondément que nous n’arrivons presque plus à avancer. De plus, tout disparaît sous un épais manteau blanc. Comme on  n’aperçoit plus les rochers et les plantes, il est très difficile de s’orienter. Si la neige se mettait à nouveau à tomber, nous risquerions de nous perdre et de mourir en route. Nous redescendons dans la forêt et, à l’aide de nos coutelas, nous ouvrons un passage à travers les arbustes, les bambous et les broussailles. Parfois, pour franchir un précipice, nous sommes obligés de faire une passerelle ou des échelles. Si l’obstacle à franchir est trop difficile, nous cherchons une voie de détour. Après neuf jours de marche et d’efforts, nous arrivons enfin au bas du col  Solongla 2. Tandis que nous franchissons les montagnes en face de Qiunatong, nous voyons très distinctement l’église, mais nous n’apercevons  aucune personne dans les environs. Le village ressemble à une agglomération abandonnée. Les habitants sont tous à flanc de coteau. Groupés autour d’un drapeau rouge, ils sont attelés à des travaux communautaires. A la vue d’un tel spectacle, nous ne pouvons retenir nos larmes. Nous avons marché dans la forêt durant neuf jours. Grâce à Dieu, il n’a jamais fait mauvais temps et nous avons atteint sans encombre le chemin muletier, au pied du  Solongla. IX.  Nous arrivons au Tibet, à Songta. Le lendemain matin, nous arrivons au col Solongla. Je me retourne et aperçois mon pays natal, mes montagnes et quelques habitations. Je ne peux m’empêcher de songer à ma femme, à ma maison, à mes enfants, à mes proches… Comme c’est pénible de devoir tout abandonner sans savoir pour combien de temps ! Aurais-je un jour la possibilité de les revoir ? A mon insu, les larmes inondent mon visage. Après nous être reposés durant près de quinze minutes, nous prenons la ferme décision de descendre vers Songta. Lorsque nous arrivons à Songta, le chef du village nous empêche de poursuivre notre route. Il nous dit : «  Les révoltés tibétains nous ont formellement interdit de permettre à quelqu’un de l’extérieur d’aller plus en avant dans le Tibet. Ils nous ont menacé de punir tout le village au cas où nous laisserions passer un inconnu. »  Après une longue discussion, le chef du village nous autorise à aller plus loin 3. Il envoie un villageois qui nous accompagnera  jusqu’auprès des bandes tibétaines révoltées. A cette époque, les révoltés les plus proches étaient stationnés à Aben - Qunatong -. En arrivant à Aben, nous demandons à la sentinelle du poste de garde de nous conduire auprès de Adji, le roitelet de Yaogong 4. Un combattant nous y emmène. Adji est très content de nous rencontrer. Il nous demande des nouvelles de chez nous et des menées communistes. Nous lui répondons en toute franchise. Nous souvenant des difficultés que nous avons rencontrées en passant à Songta, en fin de conversation, nous demandons à Adji : « A l’avenir, si des gens de chez nous veulent s’enfuir dans le Tsarong, serait-il possible de ne pas les importuner, voire de les aider ? »  Adji donne alors à la personne de Songta qui nous avait accompagnés l’ordre suivant : « Dorénavant, si des gens veulent venir par ici, informez-vous minutieusement sur leur situation et sur leurs intentions. S’il n’y a pas de problème, ne leur faites pas de difficultés ; laissez-les passer  immédiatement. » Adji le congédie ensuite et lui demande de retourner à Songta. X.  Préparatifs pour partir vers l’ouest, vers la Birmanie. Après avoir passé trois jours à Aben, avec des résistants tibétains, nous partons pour Tchrana. A Tchrana, nous disons au roitelet Adji : « En quittant notre pays, notre but premier était d’aller en Birmanie. Il y a quelques temps, nous avons entendu dire que le Père L. Emery, qui a vécu plusieurs années chez nous, a passé par la Birmanie, à Putao. Maintenant, nous désirons aller le trouver 5. Adji nous répond : « Les deux plus âgés (Zacharie et Léon) peuvent partir ! Les plus jeunes, vous restez ici ! » Je (Zacharie) réponds : « Excusez-moi ! Le chemin vers la Birmanie et les ponts sont en mauvais état. De plus, actuellement, là-bas, il fait très chaud. A notre âge, nous deux, nous ne pouvons plus y aller tout seul. Permettez, je vous en prie, aux quatre plus jeunes de nous accompagner ! » Adji dit alors : « Puisqu’il en est ainsi, je vais écrire une lettre de demande d’aide à l’intention du chef de Taiwan, Tchang Kai-chek. Si je vous envoie tous en Birmanie, auriez-vous la possibilité de faire parvenir cette lettre à Taiwan ? » Je lui réponds ! « Si nous parvenons jusqu’en Birmanie, nous rencontrerons des Pères et, c’est certain, nous aurons la possibilité d’envoyer cette lettre à Taiwan. » Adji est satisfait de notre proposition. Après avoir discuté avec Wongdien, le roitelet de Kanggong, ils rédigent la lettre de demande d’aide adressée au gouvernement chinois de Taiwan. En nous remettant la lettre à destination de Taiwan, Adji nous donne un cheval, du thé, du beurre, du sel et tout ce qui nous est nécessaire pour le voyage. Puis, il nous dit ! « Les fusils de chasse, vous pouvez tous les emporter ! Le fusil au chargeur à dix-sept coups et le pistolet au chargeur en roulette, vous les laissez ici ! A l’avenir, si votre Père peut revenir chez vous, je le lui dédommagerai selon le prix courant 6. » A la fin de cet échange et après avoir insisté sur le fait que Adji devra payer les armes, nous les lui donnons. Adji nous passe alors la lettre de demande d’aide militaire et nous dit : « J’espère que vous parviendrez à remettre cette lettre au gouvernement de Taiwan. A l’avenir, je vous donnerai une belle récompense. » Sur ce il nous quitte et monte vers Kaibo et     Ouabu. Quant à nous, nous nous disposons à partir vers la Birmanie. Parce que sur les montagnes que nous devons franchir, il y a encore beaucoup de neige, nous restons encore une vingtaine de jours à Tchrana avant de nous mettre en route. XI.  Marche vers l’ouest, vers la Birmanie. Andréa attrape alors les fièvres récurrentes. A Tchrana nous ne trouvons pas de médicaments et nous ne voulons pas nous y attarder trop longtemps, car nous savons que, d’un moment à l’autre, les troupes communistes vont attaquer cette région. Nous prenons en charge Andréa et partons lentement vers l’ouest. Le troisième jour, lorsque nous atteignons le haut des montagnes himalayennes, des bourrasques et l’épaisse couche de neige nous empêchent d’aller plus en avant. Nous redescendons jusqu’à la forêt et y passons la nuit. Le lendemain Andréa reste au campement. Les cinq autres, après avoir chargé les mulets, nous gravissons à nouveau la montagne. Lorsque la couche de neige devient trop épaisse, nous déchargeons les mulets et demandons à Léon de les redescendre. Dide, Annessy, Joseph et moi-même chargeons les bagages sur nos épaules, franchissons les montagnes enneigées et les déposons sur l’autre versant, là où il y a moins de neige. Ensuite nous revenons sur nos pas et tâchons de bien damer la neige afin de faciliter le passage avec les mulets, le lendemain. Durant la traversée, j’ai porté l’unique paire de lunettes que nous possédions. Le soir, au campement, assis auprès du feu, la fumée pénètre dans nos yeux. Les trois, - Joseph, Anessy et Dide -, ont de plus en plus mal aux yeux. Subitement, les larmes se mettent à couler. Ils ne peuvent plus ouvrir les yeux. Ils ne voient plus rien et ressemblent à des aveugles. Le lendemain matin, les trois sont comme des aveugles, incapables de différencier le jour de la nuit. Impossible donc de franchir la montagne avec les mulets, comme prévu. Il faut attendre qu’ils recouvrent la vue. Comme nos bagages et nos provisions sont sur l’autre versant, je demande à Léon et à Andréa de franchir les premiers la montagne, de descendre au village de Djugong et d’y louer des mulets afin d’y apporter nos bagages et nos provisions. Plusieurs jours après leur départ, de grand matin, nous profitons d’un temps clair 7 pour franchir la montagne avec nos mulets et nous rendre à Djugong. Nous demeurons deux jours dans ce village. Afin d’alléger les charges de nos mulets, nous engageons un porteur. Le troisième jour, nous levons le camp. Nous marchons durant quatre jours. En cours de route nous rencontrons beaucoup de difficultés à cause de la neige et des bagages qui alourdissent nos pas. Après avoir franchi trois montagnes, nous arrivons enfin à Djintai. Dans ce village réside un lama. Auparavant il vivait à Djugong, mais, par crainte des « combattants du joyau » 8, il est venu habité en cet endroit reculé. A notre arrivée, il nous regarde avec inquiétude et nous demande : « Pour quelle raison êtes-vous venus jusqu’ici ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? » Sans détour et avec franchise, nous lui répondons : « Les directives politiques des communistes sont mauvaises. Ils combattent toutes les religions. Il n’y a plus aucune liberté. Nous ne pouvons plus vivre dans notre pays et nous avons décidé de nous enfuir en Birmanie. » L’air un peu plus rassuré, il nous dit : « Les chinois ne peuvent plus aller en Birmanie et les birmans ne peuvent plus venir en Chine. Si quelqu’un outrepasse cette interdiction, il est capturé et renvoyé dans son pays. Ces paroles me causèrent beaucoup d’inquiétude 9. __________________________________________________ l.   Au début du chapitre, Zacharie parle de six jours de marche, et à la fin de neuf jours. Selon      les dires de Joseph, ils marchèrent en fait durant neuf  jours. 2.  Le  col  Solongla   fait  frontière  entre le  Yunnan  et  le  Tibet. A  cette époque, les soldats      communistes n’osaient pas s’y aventurer. 3. Les habitants de  Songta n’ont pas d’armes  et ne peuvent pas les empêcher d’aller plus en       avant, car  Zacharie et les siens sont bien armés. Aussi décident-ils d’envoyer avec eux un       délégué du village qui les accompagnera jusqu’auprès des révoltés tibétains. 4.   Vers  l954–l955,  les  tibétains  de Aben,  sous  la  conduite  de Ngebo,  se révoltèrent. Ils  expulsèrent les soldats communistes du Tsarong et brûlèrent les bâtiments officiels. (Le Tsarong  désigne la vallée  du Salouen en  territoire  tibétain  et  celle  de son principal   affluent tibétain, la rivière Eulkio, - Yuquhe -.) A deux reprises, les communistes essayèrent de  reprendre le contrôle du Tsarong, mais ils furent repoussés par Ngebo et ses hommes - quarante combattants environ -. Vers l956-l957, le roitelet  de Yaogong,  Adji,  - Jirusong -, et  le roitelet  de  Kanggong, Wongdien, - Songshulin -, se révoltèrent également. (Les   roitelets  de   Yaogong  et  de  Kanggong  résidaient  au  sud  et  au  nord  de Deqin, - Atundze-. Le roitelet de Yaogong contrôlait le bassin du Mékon au sud de Deqin,  jusqu’à  Cizhong, - Tsechung -, et Batong. Après  la prise du  pouvoir par les  communistes,  Adji  a été nommé sous-préfet du district de Deqin. Le roitelet de Kanggong avait autorité sur les habitants du bassin du Mékon, au nord de Deqin, jusqu’à la frontière du Tibet.) Ne pouvant tenir face à la pression de l’armée rouge, Wongdien, Adji et leurs combattants, - deux  à  trois  milles  hommes -, franchirent  la  chaîne  de   montages   Kawagarbo  et  se réfugièrent dans le Tsarong.En l959, durant la prise du Tsarong par l’armée rouge, Ngebo et Wongdien furent tués. Adji fut fait prisonnier et condamné aux camps de rééducation. (Ces renseignements sont fondés sur les dires de Joseph) 5.  Au  printemps  l955, le  Père L. Emery a visité le nord de la Birmanie et a réussi à contacter quelques catholiques de Gongshan qui s’étaient établis en Birmanie. 6. Le Père  André avait  prit part  à la  première  guerre mondiale  et  avait apporté avec lui ces deux armes comme souvenirs. 7. Par temps nuageux, la neige ne durcit pas assez durant la nuit. Djugong est une agglomération tibétaine située sur le Tulong, la rivière de l’Irrawaddy qui pénètre le plus avant dans le Tibet. 8.   En  tibétain,   « Dien-song ». « Dien »  signifie : « la  valeur   qui  ne  se voit pas, la valeur suprême,  Dieu,  le  joyau  religieux  ou  culturel… » « Song » signifie : « protéger, veiller sur ». « Diensong »  signifie : « celui qui  veille à conserver  les plus  grandes  valeurs,  les combattants du joyaux… » C’est le nom qui était donné aux révoltés tibétains.Ce lama  les craint,  soit parce  que  lui-même  est de  tendance  procommuniste, soit parce que,  dans  le  passé,  il  a   eu   maille   à partir  avec eux.   Certaines  bandes  de  révoltés étaient  des  fuyards  qui  se  conduisaient  souvent  comme des  pillards  et n’étaient guère appréciés par la population. 9.   Le   lama  dit-il   la   vérité ?   Si  ses  paroles   sont  vraies,  comment   faire  pour  fuir  en Birmanie ?... à suivre ____________________________________________________________________