Anné 2010 - Numéro 2
Revue " Mission du Grand-Saint-Bernard"

Editorial

Chers amis lecteurs,

Ce numéro 2.2010 que vous découvrez à l’instant a une forte couleur missionnaire. Et cela me réjouit grandement. Notre ancienne mission du Tibet surtout, est à l’honneur, grâce à deux articles. Mais nous commençons ce numéro par le message du Père Gabriel Délèze, prieur de notre Mission à Formose, qui tient à donner la couleur évangélique de son temps de vacance au pays. Nous pouvons ensuite savourer la belle méditation du chanoine Hilaire Tornay sur la sanctification du temps. Puis place au Tibet :
Tout d’abord le reportage émouvant rédigé par Mademoiselle Aurélie Emonet, de Sembrancher, qui a participé au pèlerinage estival 2009 de Eucharistein sur les pas de Maurice Tornay.
Et nous poursuivons par une tranche copieuse, cette fois-ci, du fameux Journal de Zacharie.
Enfin, le chanoine Daniel Salzgeber relate quelques péripéties des relations délicates entre le Vatican et la Chine, dans son article : « La diplomatie du ping-pong ».
Je vous souhaite bien du plaisir à la lecture de ce numéro 2,2010 et je vous souhaite à tous, chers amis lecteurs, un bel été, sous le soleil de Dieu.
Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur


Près du puits de Jacob…

« Jésus fatigué par la route s’était assis près du puits de Jacob » (Jn 4,6) , à l’entrée de la ville de Sichem. Excusez l’audace de la comparaison : je choisis ce bel épisode de la vie publique de Jésus pour parler des « vacances du missionnaire ».
Grâce à Dieu ! les trois chanoines du Grand-St-Bernard - Charles Reichenbach, Jean-Claude. Fournier et moi-même - missionnaires à Taiwan, nous sommes encore relativement en bonne santé. Chacun essaie d’œuvrer de son mieux dans la Vigne du Seigneur, ouvrier peu qualifié et souvent maladroit, mais conservant toujours la ferme certitude que « c’est l’Esprit qui fera fructifier, en son temps, le labeur de ses mains ».
Comme Jésus et ses disciples, nous ressentons le besoin de retourner au pays de nos pères pour nous reposer et refaire nos forces. Le simple fait d’y revenir, de respirer le bon air du Valais, de palper le labeur accompli par nos aïeuls et d’y accorder nos pulsations… nous redonne vigueur et santé: « Jacob nous a donné ce puits et y but lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes » (Jn 4,12).
Pour Jésus et ses disciples, Sichem évoquait le choix de Yahvé comme Dieu unique. Jacob y avait enterré les idoles domestiques, les amulettes et les autres objets religieux que possédaient encore les gens de sa suite (Gn 35,2). C’est à Sichem également que, sous la conduite de Josué, le peuple d’Israël choisit de servir le Dieu Saint, plutôt que de se laisser porter par le courant polythéiste ambiant (Jg 24). Mais, malheureusement, au temps de Jésus, Sichem évoquait également le déclin de la ferveur religieuse originelle et le compromis avec la façon de vivre des païens: « le salut vient des Juifs » (Jn 4,22). Ainsi, de retour en Europe, nous percevons concrètement la ferveur religieuse des fidèles qui ont érigé tant d’édifices religieux : cathédrales, églises, chapelles, calvaires… De même, de nombreuses coutumes et même certaines institutions civiles sont inspirées par le christianisme. Que de choses belles à voir, bonnes à entendre et fortifiantes pour l’âme! Mais, malheureusement, plus d’une fois j’ai cru entendre ce reproche: « …Tu as perdu ton amour d’antan. Allons! Repens-toi, reprends ta conduite première » (Ap 2,4)
Au puits de Jacob, Jésus révéla à la Samaritaine le mystère de sa Personne ainsi que la beauté du don de Dieu. Et la Samaritaine devint messagère de la Bonne Nouvelle. Que nos vieilles chrétientés d’Europe imitent la Samaritaine et offrent généreusement aux hommes d’aujourd’hui « l’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4,14)!
A la fin de ce message, je remercie chaleureusement tous ceux et celles qui m’ont donné un peu d’eau vive. Dans nos église, les aînés burinés par le travail et au visage paisible me réconfortent dans le Seigneur Jésus. Ces quelques jeunes qui viennent participer à la messe nous certifient que, aujourd’hui comme hier, Jésus est toujours notre meilleur compagnon de route. De nombreux témoignages de sympathie et d’amitié me rappellent que, malgré les ans qui passent, malgré les distances kilométriques qui nous séparent habituellement, nous sommes toujours très proches ! Un grand merci également pour le soutien moral, spirituel, matériel dont je suis souvent l’heureux bénéficiaire. Merci de nous garder présents en vos cœurs nous autres missionnaires à Taïwan et les chrétiens des communautés qui nous sont confiées.
Père Gabriel Délèze


La sanctification du temps

Commençons par relire cette page inoubliable de s. Augustin :
"Qu'est-ce en effet que le temps ? Qui serait capable de l'expliquer facilement et brièvement ? Qui peut le concevoir, même en pensée, assez nettement pour exprimer par des mots l'idée qu'il s'en fait ? Est-il cependant notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant ? Quand nous en parlons, nous comprenons sans doute ce que nous disons; nous comprenons aussi, si nous entendons un autre en parler.
Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n'y aurait pas de temps passé; que si rien n'arrivait, il n'y aurait pas de temps à venir; que si rien n'était, il n'y aurait pas de temps présent.
Comment donc, ces deux temps, le passé et l'avenir, sont-ils, puisque le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore ? Quand au présent, s'il était toujours présent, s'il n'allait rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l'éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu'il est aussi, lui qui ne peut être qu'en cessant d'être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c'est qu'il tend à n'être plus" (Augustin, Les Confessions, Livre XI, ch. 14).
Nous voilà éclairés. Le temps est mouvement, il s'écoule comme une eau inarrêtable. La comparaison est d'ailleurs heureuse, parce que le fleuve va vers sa destination, l'océan, qui sera son repos. Le temps a du sens. Il est voyage de notre existence de voyageur, de pèlerin. Alors que veut dire "la sanctification du temps" ? Dieu seul est saint ! Sanctifier le temps c'est demander humblement que Dieu fasse route avec nous.
Pendant des siècles et des siècles, le mieux qu'on pouvait imaginer c'est que Dieu, depuis son point fixe éternel, regardait déambuler sa créature. C'était déjà beaucoup, pour Dieu, d'accompagner celle-ci de son regard. Il aurait pu s'en désintéresser tout à fait. Cependant on a craint ce regard divin, on l'a senti souvent comme une menace redoutable. "L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn". Il a fallu mille confidences de Dieu pour que l'homme osât commencer à croire qu'il est regardé avec tendresse.
Mais Dieu pouvait-il faire davantage ? Notre bonheur est de savoir que, lorsque vint la plénitude des temps, le Fils de Dieu lui-même est entré dans le temps en se faisant homme. Une vraie vie humaine, du début à la fin, de la conception au trépas – l'itinéraire en entier - a été assumée par le Christ. Pas seulement un accompagnement de l'homme par Dieu, mais Dieu qui se fait vrai homme dans cet homme Jésus. Dès lors le temps, tout le temps, a été sanctifié une fois pour toute : l'année, les saisons, les semaines, le jour, la nuit, tout : Dieu a habité tout notre temps. Sanctifier le temps, ce n'est plus tellement désirer que Dieu, comme venant de son ailleurs, consente à cheminer avec nous. Non. C'est plutôt tâcher de rejoindre Jésus, Emmanuel, Dieu dorénavant avec nous. "Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde".
Le Seigneur est bel et bien là et, avec lui, le Père - le Père et moi nous sommes un -. Dommage que nous n'y prêtions pas attention. "Or, tandis qu'ils faisaient route vers Emmaüs, Jésus en personne s'approcha et fit route avec eux; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître". Sanctifier le temps, c'est ouvrir les yeux de la foi pour percevoir la continuelle présence de Jésus à nos côtés. Il y a des chrétiens qui s'efforcent d'être ainsi à tout moment : présents à la Présence, habituellement. Qui sait, un jour peut-être allons-nous vivre cette bienheureuse proximité ? En attendant, essayons-nous, au cours de nos journées, à deux rendez-vous, en cherchant à y être fidèles.
Un rendez-vous du matin, lorsque revient la nouvelle lumière du jour, laquelle célèbre à sa façon le soleil levant qui vient nous visiter : la résurrection de Jésus. S'en laisser imprégner, pour pouvoir vivre en enfants de lumière.
Un rendez-vous du soir, quand le jour baisse déjà. "Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme". Certes, Jésus consent. Mais il nous est demandé de rester avec lui, sinon pas de rencontre ! Le soir, on peut revoir ensemble le chemin parcouru aujourd'hui, et rendre grâce, et demander pardon aussi pour des éloignements, des trop grands soucis, des choses gérées tout seul. Mais pas seulement. Tout soir évoque le dernier soir que Jésus voulut partager avec les siens.
Là il s'arrêta et institua l'Eucharistie. Lui qui est en chemin avec nous, bien plus, lui qui s'est fait chemin vivant sous nos pieds pour nous mener vers le Père, il s'arrête ce soir-là pour créer un présent qui ne va pas "tendre à n'être plus", selon l'intuition savante de s. Augustin. "Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui". Demeurer nie le déplacement. Demeurer dit le repos du voyageur, non pas encore le terme du voyage, une halte bienfaisante tout de même. "O temps suspends ton vol" soupirait le poète pour retenir un instant de bonheur. Jésus avec nous sanctifie le temps en le remplissant de sa présence. Il n'y a pas de rendez-vous comparable à celui-là.
Chanoine Hilaire Tornay


Un mois en Chine, un jour au Tibet !
Pèlerinage sur les pas du bienheureux Maurice Tornay

Accompagnés par le Père Nicolas Buttet, fondateur et Père de la communauté Eucharistein, une quinzaine de jeunes ont parcouru, de la mi-juillet à la mi-août 2010, les marches tibétaines pour tenter de mesurer la valeur du sacrifice de ceux qui, comme Maurice Tornay, ont tout quitté pour annoncer le Christ. Ce pèlerinage un peu fou a lieu chaque été depuis 2001. Des jeunes – âgés de 19 à 30 ans - de tous horizons ont rejoint la petite équipe : cet été, la plupart étaient étudiants, il y avait également une enseignante, une physiothérapeute et un paysan.
De Kunming, capitale du Yunnann, où nous avons atterri le 16 juillet après 25 heures de voyage et une escale à Bangkok, une première étape nous conduit dans la charmante ville de Dali, autrefois siège épiscopal, où nous avons trouvé une communauté catholique fervente, à l'image de sœur Marta, âgée de 101 ans, qui a résisté aux communistes et qui rayonne d'une joie extraordinaire.
Nous sommes ensuite partis vers le nord pour la haute vallée du Mékong y visiter les anciens postes des missions : Weisi tout d’abord, qui en était le centre, puis Siao-Weisi, où le Bienheureux Maurice a célébré sa première messe le 3 juillet 1938. L’accueil des communautés chrétiennes est chaleureux. Les gens sont pauvres, mais tellement reconnaissants de pouvoir accueillir un prêtre et assister à l'Eucharistie. Les conditions ne sont plus celles d’Européens nantis auxquelles nous sommes habitués. La nourriture et surtout les toilettes nous imposent une acclimatation rapide qui ne va pas sans certains efforts… Mais la rencontre avec ces chrétiens nous fait rapidement oublier l’inconfort. A peine les cloches ont-elles fini de sonner que nous voyons les fidèles arriver à l’Eglise, vêtus de leurs plus beaux habits. Après une célébration toujours très fervente, c’est la rencontre avec les paroissiens sur le parvis de l’Eglise ; chacun veut recevoir la bénédiction du prêtre.
Le 21 juillet, après une courte nuit, départ pour le col du Latsa qui relie la vallée du Mékong à celle de la Salouen pour visiter les ruines impressionnantes de l'hospice que les chanoines avaient commencé à construire entre 1936 et 1941. Huit heures de montée harassante, 1800 m de dénivellation pour une nuit sous tente à 3800 m. Le souffle est un peu court à ces altitudes… Avant le bivouac, c’est l’écoute attentive et émue de la lettre du 19 septembre 1936, écrite de ce lieu-même par Maurice à ses confrères. Dès l'aube, descente par des sentiers muletiers dans la haute Salouen, le pays des Lissous et des Loutzes, une ethnie tibéto-birmane proche des tibétains, où nous sommes accueillis par le petit-fils du célèbre Zacharie, un laïc qui, en l'absence de prêtres, chassés par les communistes, a assuré la transmission de la foi. Nous sommes accueillis à Gongshan, dernière ville au fond de la vallée où des chrétiens nombreux nous rejoignent pour la messe. Ils nous invitent ensuite à danser avec eux l'une de leurs danses traditionnelles pour célébrer notre passage, le tout arrosé de bière et d'alcool de riz. Dans les jours qui suivent, nous allons à la rencontre des communautés chrétiennes de la Salouen, pauvres, mais si ferventes et si attachantes, qui nous réservent toutes des accueils bouleversants. Nous quittons Gongshan l'esprit encore rempli des prières et des chants que ces fervents chrétiens lancent à tue-tête vers le ciel, au point parfois de nous faire mal aux oreilles. Quel exemple pour nous, ces chrétiens qui ont gardé intacte leur foi en dépit des persécutions et de leur isolement ! Et quels souvenirs ont dû leur laisser nos missionnaires pour qu'ils se réjouissent à ce point de nous rencontrer ! Nous nous rendons d'abord à Dimalo. Le trajet est un peu tortueux : debout dans la remorque d’une jeep, nous pouvons nous émerveiller devant la splendeur des paysages. Nous célébrons la messe. Et c’est à nouveau la fête avec les paroissiens. Au menu, danses et alcool de riz tiède amélioré par du poulet… Le lendemain, 25 juillet, nous partons, à pieds, pour un petit village inaccessible en voiture, Alulaka, perché sur la montagne. Un fidèle nous accueille pour le repas de midi dans sa modeste demeure qui sent le feu de bois. Nous nous rendons ensuite dans la petite église du village, où le père Nicolas bénit les fidèles qui nous ont rejoints. Nous quittons ensuite le village, entendant résonner au loin d'émouvants chants d’adieu. Nous franchissons le col du Halo. De retour dans la vallée, nous embarquons dans nos jeeps et nous faisons route vers Kionatong, le hameau le plus éloigné, proche de la frontière avec le Tibet, perdu au fond de la vallée, extrêmement pauvre. Nous sommes tout de suite frappés par les conditions rudimentaires dans lesquelles vivent ces gens. Mais comme toujours, nous sommes, pour un jour, les hôtes de ces Loutzes si accueillants, qui nous préparent un vrai festin. Nous avons même l’honneur de goûter le succulent thé au beurre de yak, qui laisse dans la bouche une sensation peu connue pour un occidental. Le soir, messe dans l’église un peu délabrée, où, nous semblait-il, tous les villageois étaient présents. Le lendemain, le départ est émouvant. Tout le village est réuni et forme un cercle autour de nous. Nous avons l’honneur de serrer la main à tous, et nous voyons couler des larmes sur les joues des vieilles dames, qui sans doute ont trouvé que le temps béni d’avoir un prêtre au village a passé trop vite.
Le 26 juillet, nous sommes à Chongtreu, paroisse desservie du temps de la mission par le chanoine Louis Emery. Nous profitons de l’après-midi pour nous reposer. Le lendemain déjà, nous récupérons nos affaires à Dimalo et c’est le grand départ pour la deuxième marche. Nous grimpons jusqu’au petit village de Behalo, inaccesible en voiture, où, comme à l’accoutumée, nous recevons un accueil généreux. Nous avons la joie de célébrer la messe avec les paroissiens, qui sont fiers de nous montrer leur église nouvellement rénovée. Le 28 juillet, nous célébrons la messe de bon matin avec les fidèles du lieu, puis c’est le départ pour deux nouveaux 4000, le col des bambous jaunes et celui du Sila. Nous avons déjà la nostalgie de quitter ces chrétiens exemplaires. Nous avons toutefois la joie d’accueillir dans le groupe deux séminaristes tibétains qui nous accompagneront dans la suite du voyage.
Après deux longues journées de marche, où nos yeux sont émerveillés par la beauté et la splendeur des paysages, nous atteignons la vallée du Mékong. Sur le chemin, nous rencontrons beaucoup d’indigènes qui, voyant un prêtre, tombent à genoux devant lui pour recevoir une bénédiction. Ce témoignage nous bouleverse profondément. Nous arrivons à Zedong, une paroisse dont Angelin Lovey, ancien Prévôt du Grd-St-Bernard, fut le vicaire en appui du Père Francis Goré des Missions étrangères de Paris (MEP).
Nous y sommes accueillis par Ugundi, qui nous loge dans son auberge. C'est le responsable de la communauté catholique; son arrière-grand-père et un arrière-grand oncle ont été assassinés pour leur foi au temps des persécutions de 1905. Au programme : repos, lessive, visite des tombes de missionnaires français, qui ont laissé leur vie dans cette région perdue du bout du monde, pour y annoncer le Christ. Petit cadeau : nous goûtons au vin des missionnaires, qui, élevé par Ugundi, est un mélange entre le gamay et le sirop !
L'étape suivante nous amène à Deqin, la capitale du district du Nord qui fait frontière avec le Tibet. C'est là que furent enterrés par le chanoine Alphonse Savioz, Maurice et son serviteur Doci, assassinés le 11 août 1949 en aval du col du Choula… La ville, nouvellement construite mais déjà en train de partir en ruine, n'invite pas à un long séjour. C’est pourquoi, dès le lendemain 1er août, nous partons pour la grande étape du voyage : le Tibet. Notre objectif ? Atteindre Yerkalo, la paroisse dont Maurice fut le desservant à partir du mois de juin 1945 avant d’en être chassé par des lamas qui le reconduisent sous la menace de leurs fusils à la frontière le 26 janvier 1946. Bref passage, mais si intense qu’il marquera profondément les paroissiens de ce village qui l’ont immédiatement considéré comme un martyr et qui vont transférer ses restes et ceux de son fidèle serviteur, de Deqin à Yerkalo (près de 180 km) en 1988. Le Tibet reste le « Pays interdit » : il nous faudra deux heures d’âpres négociations pour entrer dans Yerkalo et obtenir l’autorisation de nous recueillir à l’Eglise paroissiale et surtout au cimetière où repose désormais le Bienheureux Maurice au côté de son fidèle serviteur et quatre autres missionnaires français qui ont laissé leur vie à Yerkalo. Ce bref moment passé au Tibet (la police nous interdit de dormir sur place) suscite en nous beaucoup d'émotion. Hélas, nous avons l’interdiction de célébrer la messe et sommes obligés de quitter les paroissiens rapidement. Ils n’auront pas de messe cette année...
Nous sommes ainsi contraints de redescendre d’une cinquantaine de km la vallée du Mékong pour passer la nuit à Mérichou, un village perdu où il n’y a pas trace de chrétiens. Dès le lendemain, nous entamons l’ascension du col du Choula, - 2400 m de dénivellation et 7 heures de marche -, qui doit nous amener au lieu du martyre, à 4350 m. Les paysages sont grandioses. Nous passons la nuit dans de petites cabanes, un peu en aval du lieu du martyre où, le lendemain 3 août, nous célébrons, dans un grand recueillement, l’Eucharistie. Ainsi, à 60 ans de distance, presque jour pour jour, des catholiques valaisans honorent l’exemple de celui que l’Eglise a proclamé Bienheureux, sur le lieu même de sa dernière étape terrestre. C’est le moment le plus intense du pèlerinage. Après un long temps de recueillement devant les quelques pierres qui témoignent du martyre, nous profitons du temps clément, pour pousser jusqu’au Col proprement dit qui culmine à 4830m dans un décor somptueux. Que d’images à emporter !
Le pèlerinage touche désormais à sa fin. Le retour au « luxe » des grandes villes est assez dur et c’est avec beaucoup de nostalgie que prend fin la merveilleuse aventure vécue dans les hautes vallées du Mékong et de la Salouen. Nous passons quelques jours à Shangrila, ville très belle mais malheureusement trop touristique et déjà « occidentalisée », puis nous regagnons Dali et retrouvons notre chère sœur Marta. Le 11 août, veille de notre départ, nous prenons le bus pour Kunming. Nous avons la chance d'y rencontrer Mgr Laurent Zheng, âgé de 88 ans. Nous sommes bouleversés par son témoignage. Malgré 24 années de réclusion dans les prisons chinoises à cause de sa foi, il rayonne de bonté et n’a aucune haine pour ses bourreaux. Il célèbre pour nous l’Eucharistie qui marque magnifiquement la fin de notre périple.
Dans le vol du retour, nous comprenons mieux l’immensité de la tâche à laquelle s’étaient attelés nos missionnaires et nous méditons ce passage de la lettre du 19 septembre 1936 qui donne une idée du feu qui animait notre Bienheureux et de sa volonté de se donner à Dieu jusqu’au bout : « … il pourrait se faire aussi que l’on courre sans résultat, sans voir les clochers, sans entendre les cantiques ; mais il me semble que courir pour Dieu est une œuvre morale assez grande et assez belle en elle-même pour se passer de résultat, si la chose était possible. »
Nous ne pouvons rester qu’admiratifs devant un tel courage et un tel détachement ! Maurice Tornay est désormais un guide et un exemple pour nous, jeunes chrétiens, qui avons soif d’être missionnaires, ici ou ailleurs.
Aurélie Emonet


Le Journal de Zacharie

Suite

Nous continuons la présentation de ce Journal, cf. la présentation donnée par le Père Délèze, au début de sa publication, dans le n° 1 2008

XII. Voyage d’exploration en Birmanie.

Nous partons de Djintai et marchons durant trois jours, en direction des monts Longsai qui font frontière avec la Birmanie. Le troisième jour, nous traversons de vastes pâturages, situés au pied des montagnes ; c’est le plateau de Kèsalin. Nous ne franchissons pas les montagnes, mais campons sur ce plateau. Nous envoyons Léon et Anessy faire un voyage de reconnaissance en Birmanie. Nous autres, nous nous attardons à Kèsalin.
Après vingt-cinq jours d’attente, nous n’avons toujours aucune nouvelle et sommes de plus en plus inquiets à leur sujet. Nous décidons de partir à leur suite. Cependant, sur les montagnes il y a encore beaucoup trop de neige, les mulets ne peuvent pas passer. Nous cachons dans une cavité rocheuse tout ce que nous ne pouvons pas prendre sur nos épaules et renvoyons les mulets vers les pâturages de Kèsalin. Ensuite, chargés de nos lourds bagages, nous franchissons les montagnes et poursuivons notre marche en direction du plateau de Longsai ( Longsai désigne à proprement parler un grand plateau herbeux situé sur le versant sud, aux pieds des montagnes, en Birmanie. Par analogie, ces montagnes portent également le nom de Longsai. Les plantes médicinales, - entre autre les fritillaires du Yunnan -, et les bœufs sauvages de Longsai sont célèbres loin à la ronde. Les habitants de ces endroits reculés sont des Loutze (ou Noutze) qui, peu à peu, se tibétanisent au nord et se birmanisent au sud. Les catholiques de Bahang sont en grande partie des Loutze et parlent encore le langage de leurs ancêtres). Nous marchons depuis près de deux jours, lorsque nous rencontrons Léon et Anessy. Avec joie, ils nous annoncent qu’ils ont rencontré un chef de village et des soldats birmans qui leur ont dit : « Si vraiment vous êtes persécutés par les communistes et que vous avez quitté votre pays parce que vous ne pouviez plus y vivre il semblerait qu’on vous laisserait séjourner en Birmanie, à condition naturellement de graisser la patte à certains officiels. Par contre, si vous êtes des communistes et faites semblant de fuir afin de venir chez nous explorer notre pays, ou si vous occasionner du désordre, on vous renverra immédiatement en Chine, de main forte s’il le faut. »
Par crainte des chaleurs estivales, nous décidons de ne pas descendre immédiatement en Birmanie. Joseph, Anessy et Dide se proposent pour retourner au Tibet chercher des provisions. Les trois autres camperont sur le plateau et essayeront de récolter des plantes médicinales. Nous prévoyons de descendre ensemble, en automne, jusqu’aux premiers villages birmans.

XIII Des soldats birmans nous emmènent en Birmanie.

Comme convenu, le lendemain, les trois retournent au Tibet. Léon, Andréa et moi-même, nous restons sur le plateau de Longsai, jusqu’à leur retour. Tout était bien planifié, mais, voici que, deux jours après leur départ, arrivent à Longsai quelques birmans accompagnés de trois soldats. D’un ton sévère, ils nous disent : « Vous avez pénétrer plus de dix kilomètres en Birmanie. Vous ne pouvez plus y séjourner. Retournez immédiatement chez vous. Il ne vous est pas permis de rester ici. »
Sans hausser le ton et avec beaucoup d’instance, nous les supplions de comprendre nos difficultés. Ils nous répondent : « Quoique vous nous le demandiez avec insistance, nous ne pouvons pas vous permettre de descendre plus bas en Birmanie. Nous avons reçu des ordres formels. Rentrez rapidement chez vous, s’il vous plaît ! » Nous insistons : « si vous nous obligez à rentrer chez nous, nous n’avons aucun échappatoire : c’est sûr, nous allons mourir. Nous préférons mourir sous vos mains, plutôt que de rentrer chez nous. Jamais nous ne retournerons sur nos pas. »
Nous parlementons ainsi durant trois jours et ne cédons pas. Finalement, à bout d’arguments, ils nous disent : « D’accord, nous vous emmenons tous avec nous. Envoyez quelqu’un chercher les trois autres ! » Nous leur répondons : « Maintenant, nous ne savons pas où ils sont. Nous ne pouvons plus les rattraper, mais, dans dix-sept jours environ, ils seront de retour. Attendez ici qu’ils reviennent ! »
Les soldats birmans se rangent à notre avis et restent avec nous durant une semaine. Sur ce plateau désertique, aucun endroit où renflouer nos provisions qui diminuent de jour en jour ! Nous ne pouvons plus continuer à les attendre. Les soldats nous demandent de descendre avec eux. J’écris alors une courte lettre ainsi rédigée : « Nous sommes descendus en Birmanie, en compagnie de soldats birmans. Dès que vous serez de retour, descendez immédiatement ! N’ayez pas peur ! » Je donne cette missive aux birmans qui parcourent le plateau afin de récolter des plantes médicinales, et leur demande de bien vouloir remettre cette missive à nos compagnons tibétains, dès qu’ils les apercevront. Sur ce, nous nous mettons en route avec les soldats birmans.
Tout en marchant, je songe à mon pays, à ma famille, à mes proches que j’ai laissés derrière moi… Maintenant que je suis si loin, je n’ai plus qu’un unique fils pour m’aider. Il est comme un trésor dans ma main. Aujourd’hui, c’est comme si je l’abandonnais sans savoir quand je pourrai le revoir à nouveau… Plus j’y pense, plus mon cœur s’attriste et je ne parviens plus à retenir mes larmes.
La voie à suivre est très difficile. Souvent ce n’est qu’une trace à travers des précipices. Les ponts sont branlants et en mauvais état. A peine ose-t-on s’y hasarder, déchargés de tout fardeau. Avec nos bagages, sans l’aide des soldats, jamais nous ne pourrions franchir de tels ponts. Avec patience et amabilité, ils nous tendent souvent une main secourable. Un soldat prénommé Joseph est très prévenant et m’aide beaucoup. Ainsi, nous cheminons avec eux sans trop de problèmes, durant cinq jours.
Peu avant d’arriver au campement militaire, les soldats sortent des cordes et nous attachent les mains en disant : « si nous ne faisons pas ainsi, en arrivant, nos chefs vont nous engueuler et nous punir ». Très mécontent, je me dis en moi-même : « Nous ne les avons pas offensés. Nous n’avons pas volé. Nous n’avons pas tué. Nous n’avons commis aucune faute. Pour quelle raison nous attachent-ils ainsi, comme des malfaiteurs ? » Je pense ensuite au Seigneur Jésus, lui qui n’a commis aucune faute a cependant subi, pour nous, de grandes humiliations et d’horribles supplices. Moi qui ai commis de si nombreux péchés, pourquoi ne supporterai-je pas quelques adversités ? Le cœur apaisé, je dis alors aux soldats : « Faites comme vous le jugez bon ! » Nous marchons encore durant quinze minutes et arrivons au camp militaire.

XIV. Fouille et interrogatoire.

Après notre arrivée au camp, l’officier birman ordonne de faire l’inspection minutieuse de tout ce que nous avons apporté. Il confisque le fusil et les munitions. Il nous demande ensuite de nous installer avec les soldats.
Le lendemain, on nous amène devant l’officier qui nous pose de nombreuses questions : « De quel pays êtes-vous citoyens ? Avez-vous encore vos parents ? Etes-vous mariés ? Avez-vous des enfants ? Pourquoi avez-vous fui jusqu’ici ? Pourquoi n’avez-vous pas pris avec vous vos femmes et vos enfants ? » Nous lui exposons les mauvais traitements imposés par les communistes. Nous lui décrivons les difficultés et les peines rencontrées en cours de route. Nous lui expliquons que, en de telles circonstances, nous ne pouvons pas emmener avec nous les femmes et les enfants.
L’interrogatoire terminé, ils délient nos liens et l’officier nous dit : « Retournez dans le camp et vivez en toute quiétude avec les soldats ! Je vais écrire une lettre à mes supérieurs. Lorsque j’aurai reçu la réponse, vous pourrez vivre parmi les gens d’ici sans être inquiétés. Je vous fournirai les outils de travail dont vous aurez besoin. »
Nous sommes très heureux de pouvoir vivre avec les soldats. En frayant avec eux, nous les connaissons de mieux en mieux et nous devenons comme des frères. Plus de problème de nourriture : nous mangeons à leur table. Nous vivons comme eux. Souvent ils essayent de nous réconforter.

XV. Départ pour Putao, -Kandy-.

Nous habitons à Desundam, le village birman le plus proche de la frontière chinoise. A cet endroit, les troupes de frontière sont chargées aussi de représenter l’autorité civile. Cependant, comme il n’y a que des officiers subalternes, pour les questions importantes, il faut faire appel aux officiels qui résident à Putao, à une douzaine de jours de marche.
Nous habitons à Desundam depuis trente jours lorsque le chef du camp reçoit la lettre de réponse. Après l’avoir lue, il nous dit : « C’est une bonne nouvelle ! Vous pouvez vous établir en Birmanie. Vous aller recevoir des papiers d’identité semblables à ceux des gens d’ici. »
Sur ce, certains soldats nous disent : « Il n’est pas nécessaire de construire une nouvelle maison. Vous pouvez venir habiter chez nous. » Le chef de camp nous dit : « Vous n’avez pas besoin d’aller vivre ailleurs ; restez ici avec nous ! Comme vous venez de Chine, vous connaissez bien la situation et les personnes de là-bas. Votre aide nous est très précieuse. » Ces paroles nous remplissent de joie.
Dans le camp où nous vivons, tous les gradés sont chrétiens. Aussi pouvons-nous observer le jour du Seigneur et réciter les prières dominicales. Ils nous considèrent comme des frères et nous aident souvent.
Un jour arrive un policier. Il nous demande la lettre rédigée par les chefs de la révolte tibétaine du Tsarong qui demandent de l’aide au gouvernement chinois de Taiwan. Il prend la lettre et s’en va.
Quelques semaines plus tard, le chef de camp reçoit une lettre lui demandant de nous envoyer à Putao. Nous sommes très inquiets et craignons que notre situation se détériore. Le chef de camp nous dit : « Soyez sans crainte ! J’irai avec vous et je serai votre interprète. Je dirai du bien de vous à mes supérieurs et ferai en sorte que vous puissiez revenir habiter ici. »
Les jours suivants, le chef de camp accompagné d’un soldat nous emmènent à Putao. On est au septième mois lunaire et il fait très chaud. A de nombreux endroits le chemin est très difficile et j’avance avec difficultés. De plus, j’ai des douleurs rhumatismales à un pied qui enfle passablement. Je n’arrive pas à les suivre. Je traîne tout seul à l’arrière, loin après eux. Je songe à mes enfants. Je suis triste et mes larmes coulent sans cesse.

XVI. Nouvel interrogatoire.

Après avoir marché durant onze jours, nous arrivons au camp militaire de Putao. Dès notre arrivée, les gardes de Putao nous prennent en charge. Ils nous photographient et, sans nous dire un mot, ils nous installent dans le camp, avec les soldats. Ethniquement parlant, les soldats d’ici sont soit Birman, soit Galla. Nous ne comprenons pas leur langue. Nous vivons et mangeons avec eux, mais nous ne pouvons communiquer avec eux que par des gestes.
Le lendemain, un soldat nous amène auprès d’un policier et d’un chef local. Ils nous posent des questions concernant nos parents, les membres de nos familles, les raisons et les motifs pour lesquels nous sommes venu en Birmanie. Ensuite, ils s’informent minutieusement sur l’origine et le but de la lettre de demande d’aide à Taiwan de la part des révoltés tibétains. Nous répondons à toutes ces questions avec sincérité et précision.
A la fin, ils nous demandent si nous voulons retourner au Tibet ou si nous désirons aller à Taiwan. Nous pensons : nous aimerions bien aller à Taiwan, mais, sans argent, comment y aller ? Nous n’osons donc pas dire que nous avons envie d’aller à Taiwan. Nous leur répondons : « Nous ne pouvons pas retourner chez nous, car les communistes nous tueraient. Nous vous supplions donc de nous permettre de vivre parmi vous, comme des gens ordinaires. » Ils n’approuvent ni ne rejettent notre requête et nous renvoient au camp.

XVII. Léon et Andréa se rendent à Myitkyina.

Quelques jours plus tard, je tombe malade : j’ai mal à la tête, je vomis, je ne peux plus manger. Un officier vient m’examiner ; il demande à un soldat de me conduire à l’hôpital. Après quatre à cinq jours d’hôpital, je ne suis pas encore guéri. A ce moment, un officier dit à Léon et à Andréa : « J’ai reçu un ordre venant d’en haut. Demain ou après-demain, vous devez partir pour Myitkyina. Nous ne savons pas quand votre compagnon sera guéri. Vous ne pouvez pas rester ici à l’attendre. » Ainsi, les deux partent pour Myitkyina, accompagnés de trois ou quatre soldats.
Les jours suivants, je suis toujours malade et rumine sans cesse la même inquiétude : « Les soldats birmans vont certainement nous remettre entre les mains des communistes chinois. » Je n’ai plus le moral. Parfois, j’essaye de me reprendre et de rester calme, espérant qu’ils ne nous livreront pas aux communistes. Je prie le Seigneur et la Vierge Marie de nous protéger. Dans mes moments d’accalmie, j’écris une lettre pour la faire parvenir aux Pères, au cas où l’occasion se présenterait.
Grâce à la miséricorde de Dieu et à l’aide de Marie, et sans que je m’y attende, un jour, l’oncle d’Andréa, Djonglong (Djonglong, le nom signifie mendiant en tibétain, avait un goitre. Une dizaine d’années plus tôt, il partit en Birmanie pour essayer de trouver des médecins capables de le guérir. Les Loutze du district de Kongshan n’aimaient pas se rendre à Dali, car il y avait trop de brigands entre Weisi et Dali. Ils commerçaient plus volontiers avec les populations de la Birmanie.), vient à l’hôpital chercher des médicaments. Nous sommes très heureux de nous rencontrer. Djonglong me dit : « J’ai entendu dire que vous étiez ici. Avant-hier, j’ai voulu venir vous rendre visite. En cours de route, j’ai rencontré une personne qui m’a dit que vous étiez déjà partis pour Myitkyina et je suis rentré chez moi. »
Je lui réponds : « Nous espérions te rencontrer, mais nos gardiens nous ont enfermé dans le camp militaire. Comme ils ne nous laissaient pas sortir, nous n’avons pas pu aller te trouver. Ces jours passés, Léon et Andréa sont partis pour Myitkyina, mais moi, comme je suis malade, je ne peux pas me déplacer et je suis resté ici. Chaque jour j’espérais que tu viennes me trouver. Par un heureux hasard, aujourd’hui je t’ai rencontré. J’ai écris une lettre et j’espère que tu parviennes à la remettre à l’un des Pères qui autrefois étaient chez nous. »
Avec enthousiasme, il me dit : « Il y a deux à trois ans, j’ai rencontré le Père L. Emery. Son plus grand désir était d’avoir des nouvelles concernant les catholiques tibétains. Il a remis une lettre à Adjrou (Adjrou était le deuxième fils du chef des villages de Dalla.
Au village de Caidang vivait une belle jeune fille prénommée Ada,-Magdalena-. A Bahang, dans une famille aisée vivait un fils unique prénommé Joseph qui était un peu faible d’esprit et de corps. Les parents firent tout leur possible pour qu’ils se marient ensemble, mais Ada refusait toujours. Finalement les parents obligèrent Ada à épouser Joseph. Le Père de Bahang bénit ce mariage. Après le mariage, Ada s’enfuit. Elle connut Adjrou et ils s’aimèrent. Ils décidèrent de se marier, mais par peur de représailles de la part de la famille de Joseph, ils partirent vivre en Birmanie. En l956, lors de son voyage en Birmanie, le Père L. Emery les rencontra. Après avoir pris connaissance de leur situation, le Père L. Emery demanda à Ada de certifier sous serment qu’elle avait réellement été forcée à épouser Joseph. Ensuite il bénit leur union.) et à moi-même, en nous priant de la faire parvenir aux catholiques de Bahang. De plus, il nous a demandé de nous renseigner minutieusement sur l’état de chaque communauté catholique de chez nous. Avec Adjrou, nous avons décidé d’apporter personnellement cette lettre à Bahang. En chemin, nous rencontrèrent de nombreux Lissou (Les Loutze constituent l’ethnie la plus répandue le long de la frontière sino-birmane, au nord de Baoshan et de Myitkyina) qui fuyaient depuis le district de Kongshan. Ils nous conseillaient de ne pas aller dans la vallée du Salouen, car les communistes organisaient partout des jugements populaires et emprisonnaient beaucoup de personnes. Ainsi, nous n’avons pas osé nous rendre à Bahang et nous sommes retournés sur nos pas. Actuellement, cette lettre est encore dans les mains d’Adjrou. Ces jours-ci, il est parti pour Sumprabum. A l’avenir, si tu le rencontres, tu pourras prendre connaissance du contenu de cette missive. De plus, le Père Emery a rencontré le pasteur anglais qui réside à Sumprabum. Ce dernier lui a dit que, à l’avenir, si quelqu’un désirait envoyer une lettre au Père Emery, il serait heureux de la lui faire parvenir. Tu as écris une lettre, tu n’as qu’à me la donner ; je la remettrai à ce pasteur. »
Le cœur soulagé, je lui remets la lettre que j’ai écrite et lui demande de faire en sorte que ma lettre soit envoyée au Père L. Emery. Après avoir pris ma lettre, il s’en retourne chez lui.

XVIII. Je reste seul avec les soldats birmans.

Après environ vingt jours d’hôpital, je suis guéri. De retour au camp, je partage à nouveau la vie des soldats. Comme je ne comprends pas leur langue, nous communiquons par des gestes. Certains me considèrent comme un frère. D’autres me méprisent et me font du mal, mais je supporte tout avec résignation. Vivant parmi eux, peu à peu je commence à comprendre leur parler. Comme je partage toutes leurs activités, les gens me considèrent comme un soldat birman.
Deux mois après mon retour au camp, nous célébrons la fête nationale de l’indépendance de la Birmanie. Ce jour-là, tous les habitants de la région se réunissent dans une plaine et organisent diverses manifestations. Je me joins aux soldats et vais participer à la fête. Parmi les participants, j’aperçois une dame anglaise qui était autrefois « pasteur » à Cikai, près de Kongshan. En me voyant, elle me dit : « Il y a environ un mois, celui qui m’a fait parvenir une lettre, c’est certainement toi ! Cette missive, je l’ai déjà transmise au Père qui réside à Myitkyina. » Ces paroles me remplissent de joie et je la remercie chaleureusement.
Un soir, en fin d’après-midi, une femme vient trouver l’officier du camp et s’entretient longtemps avec lui. Voyant qu’elle porte sur sa poitrine une médaille du Sacré Cœur, je présume qu’elle est catholique, mais je n’ose pas lui adresser la parole. Elle également ne me dit rien. Peu de temps après son départ, l’officier me dit : « La personne qui est venue me trouver est catholique. Elle désire connaître ta situation. Elle réside à l’hôpital. Ce soir après le repas, tandis que personne ne prêtera attention, je t’amènerai à l’hôpital. Quelqu’un désire te rencontrer. Dépêche-toi d’aller manger ! »
Je pense alors : « Ici, je ne connais personne. Quelle est cette personne qui désire me rencontrer ce soir ? » Après le repas du soir, profitant d’un instant de relâche, l’officier m’emmène à l’hôpital, au bureau de la femme qui était venue au camp cet après-midi. En me voyant, elle se lève et vient me dire : « Es-tu catholique ? Moi, je suis catholique. Le Père m’a demandé de venir te trouver. Si tu as des difficultés, dis-le moi, sans te gêner ! Je le rapporterai au Père et il t’aidera, c’est certain. Désires-tu aller vivre auprès du Père? »
Je lui réponds : « Bien sûr, j’aimerais vivre auprès du Père. Mais actuellement je suis gardé par les soldats. Sans leur autorisation, je ne peux absolument rien faire. J’ai surtout très peur qu’ils me remettent aux mains des communistes. Que le Père m’aide afin que cela ne m’arrive pas ! Quant au logement et à la nourriture, on me traite comme un soldat ; il n’y a aucun problème ! »
Elle demande alors à l’officier : « Va-t-on les remettre aux main des communistes ? » Il répond : « Nous ne les livrerons pas aux communistes. Soyez sans crainte et cessez de vous faire du souci ! » Elle me donne neuf kyats, -monnaie birmane-, et me dit : « Les choses qui te concernent, je les communiquerai au Père et il t’aidera. Soyez sans crainte et priez avec confiance ! Demain je retourne auprès du Père, à Sumprabum. » Ensuite, elle demande à l’officier de prendre soin de moi et prend congé de nous. Sur ce, nous retournons au camp.

XIX. Préparatif pour aller dans une cité birmane.

Deux mois après leur arrivée à Myitkyina, Léon et Andréa m’écrivent une lettre disant : « Tout s’est bien passé. Nous avons présenté aux autorités un rapport détaillé sur tout ce qui nous concerne. Nous avons obtenu ce que nous désirons. Nous pouvons nous établir en Birmanie. Sous peu, nous retournerons à Putao. Ne vous faites pas de souci. » Tout heureux, j’espère que les deux reviendront le plus vite possible et j’attends avec impatience d’avoir des nouvelles plus précises.
Un mois plus tard, ils ne sont toujours pas de retour. Un jour, je reçois une lettre ainsi rédigée : « En ce qui nous concerne, il y a des changements: peut-être vont-ils nous remettre aux mains des communistes chinois ? Nous avons de nombreuses suspicions. Ici, avec nous, il y a de nombreux Lissou. Ils nous ont invités à nous enfuir avec eux de cet endroit. Si les gardes nous demandent de retourner à Putao, nous nous joignons aux Lissou et partons avec eux. » Cette missive m’inquiète. Cependant, le cœur troublé, j’espère toujours soit les revoir, soit recevoir de leurs nouvelles. Deux mois se passent, sans que je reçoive la moindre nouvelle les concernant (En fait, Léon et Andréa n’ont pas été livrés aux communistes chinois, mais ils ont été envoyés à Taiwan).
Du Tibet, n’arrivent que des mauvaises nouvelles : mon fils Joseph et les deux frères Anessy et Dide ont, paraît-il, été tué par les communistes (Les trois étaient de retour au Tibet depuis peu de temps, lorsque les troupes communistes chinoises qui avaient encerclé le Tsarong lancèrent l’offensive finale. Anessy fut tué. Dide fut capturé et envoyé dans les camps. Joseph parvient à s’enfuir en Assam). Sachant cela, mon cœur devient triste à en mourir. C’est comme si je plongeais dans d’épaisses ténèbres. Je n’ai plus d’appétit. De plus, dans le camp, je ne jouis d’aucune liberté ; c’est comme si je vivais en enfer.
Je me dis : « En de telles circonstances, jamais je ne parviendrai à rencontrer le Père. » Dans la nuit du vingt-six – vingt-sept du premier mois lunaire de l’année l959 (C’est-à-dire, dans la nuit du six au sept mars l959), après que tous les soldats se soient endormis, en douce je m’évade du camp et m’enfuis vers le sud-ouest.
Je passe trois jours et trois nuits dans la forêt sans rien manger, pas même un grain de riz. Je n’ai pas l’impression d’avoir faim, mais je commence à avoir des vertiges, mon corps n’a plus de force et ma vue se trouble. Je pense que cela m’arrive parce que je n’ai pas mangé depuis longtemps. Dans la forêt, je ne trouve rien de comestible. Je prie le Seigneur ; je lui demande de m’envoyer quelqu’un avec de la nourriture.
Après la tombée de la nuit, je m’approche du village afin d’essayer de contacter quelqu’un. Comme c’est un village peuplé de Loutze birmans, quelques habitants me sont familiers. Quand j’arrive à l’orée du village, j’aperçois quelqu’un qui avance sur le sentier. Comme il fait nuit, je n’arrive pas à distinguer qui arrive. Je me cache près du chemin et je l’observe. Il passe près de moi en fredonnant une chanson. Je le reconnais à sa voix et, immédiatement, je l’appelle.
Il entend mon cri. Il vient auprès de moi et me dit : « Quand es-tu venu ici ? » Je lui répond : « Je suis dans les parages depuis trois jours et trois nuits. Dans cette forêt, je ne trouve aucune nourriture et j’ai très faim. Je viens te demander de me donner quelque chose à manger. » Il me répond : « Ce soir, j’ai de nombreux hôtes chez-moi. Je ne peux pas t’apporter à manger, car, s’ils venaient à savoir où tu te caches, ils pourraient le révéler. Alors, nous deux aurions de grands ennuis. Retourne à l’endroit où tu t’es réfugié ! Demain de très bon matin, avant que les gens ne sortent, je reviendrai t’apporter de quoi manger.
Le lendemain, de très bon matin, il vient m’apporter de la nourriture, du riz, de l’huile et du sel. Il me dit : « Désormais, à peu près chaque dix jours, je t’apporterai de la nourriture. De plus, regarde bien, je t’explique les racines, les feuilles et les plantes qui sont comestibles. » Ensuite, il s’en retourna. (à suivre)


La diplomatie du ping-pong


ou
l’attente de l’événement qui ouvre les voies aux relations diplomatiques entre le Vatican et la Chine Populaire

L’époque qui a suivi la deuxième guerre mondiale a été une époque difficile. Entre l'Ouest (Etats-Unis, capitalisme) et l'Est (Russie, communisme), sévissait ce que l'on appelle la guerre froide. Durant des décennies, les deux côtés s'efforçaient – sur le plan économique et politique ainsi que par le biais de propagandes et en se servant du militaire – à affaiblir ou à réprimer l'influence de l'autre camp dans le monde entier. Leur course aux armements rendait la concurrence entre les deux systèmes particulièrement évidente. Toutefois, la concurrence affectait également les domaines de l'économie, de la culture, du sport, de la science ou encore de la technologie.
C’est ainsi que les relations entre la Chine et les Etats-Unis étaient gelées. Contrairement à la Suisse qui avait été en 1952 l’un des tout premiers pays occidentaux à reconnaître la Chine populaire, proclamée par Mao Zedong le 1er octobre 1949, après la victoire des troupes communistes dans la guerre civile, les Etats-Unis ne reconnurent pas la légitimité du nouveau gouvernement à Pékin. Ils ont maintenu leurs relations diplomatiques avec les Kuomintang, qui, s’étant réfugié à Taiwan, y proclamaient la Chine nationale.
Mais en 1971, voilà que l’équipe de tennis de table américaine se rend au Japon pour les 31ièmes championnats du Monde de tennis de table. A cette occasion, elle est invitée pas ses homologues chinois à rendre visite à la Chine. Quelques jours après cette invitation et pour la première fois depuis 1949, une équipe américaine, accompagnée de journalistes, foula le sol chinois. Cet événement qui est entrée dans l’histoire sous le nom de la « diplomatie du ping-pong » a ouvert la voie à un renouveau dans les relations sino-américaines à l’occasion de la visite du président américain Richard Nixon en 1972 en Chine. En cette même année, ces deux pays ont enfin renouvelé leurs relations diplomatiques et sont devenus, surtout durant la dernière décade, des partenaires importants.
Ne nous serait-il pas permis de rêver qu’il y ait aussi entre le Vatican et la Chine populaire un événement qui ouvre les voies à la normalisation de leur relation ? Certes, il ne s’agit pas de refaire littéralement une diplomatie de ping-pong (je vois mal les dignitaires de la curie pratiquer ce noble sport), mais peut-être sommes nous devenus, ces derniers mois, les témoins d’un autre ping-pong, celui des échanges de lettres.
La « valse des lettres » a commencé au printemps 2007, quand le pape Benoît XVI rendait publique une « Lettre aux évêques, aux prêtres, aux personnes consacrées et aux fidèles laïcs de l’Eglise catholique en République populaire de Chine ». (Nous avons parlé largement dans notre Revue et de cette lettre exceptionnelle et des réactions qu’elle a suscitées en Chine)

Lettre du cardinal Bertone aux évêques
Dans une lettre datée du 22 avril 2008, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Saint-Siège et donc le « numéro deux » du Saint-Siège, s’est adressé à tous les évêques légitimes de Chine. Elle était envoyée à 90 évêques, « officiels » ou « clandestins », actifs ou émérites, mais tous en pleine communion avec le pape. Dans sa lettre, le cardinal souligne « les principes fondamentaux de la doctrine catholique » et rappelle aux évêques que « le ministère de l’épiscopat » est un ministère de communion. Chacun des 90 évêques, dont, pour la première fois, la liste nominative est donnée, est appelé à assumer « avec courage la mission de berger » afin de promouvoir la nature catholique de l’Église et d’obtenir une plus grande liberté d’action.
Cette lettre qui se voulait discrète (elle n’était pas publiée par Rome) a été rapidement commentée sur des sites Internet et des blogs catholiques en Chine.

Appel du cardinal Zen aux évêques et prêtres officiels
Par un article paru le 4 janvier 2009 dans les colonnes de l’hebdomadaire en langue chinoise du diocèse catholique de Hongkong, le cardinal Zen Ze-kiun, dont la démission en tant qu’évêque de ce diocèse venait justement d’être acceptée par le pape, a lancé sous l’intitulé « Réflexions à propos du martyre de saint Étienne » un vigoureux appel aux évêques et prêtres « officiels » de l’Eglise catholique en Chine à se montrer courageux. Il leur demande notamment de refuser de se compromettre avec les initiatives des autorités chinoises dès lors qu’elles sont contraires à la doctrine catholique.
La vigueur de ses propos est à mettre en lien avec les célébrations du 50ème anniversaire de la fondation de l’Association patriotique en 2007 et, le 19 décembre 2008, celui des premières élections et ordinations d’évêques non reconnues par Rome d’une part, et, d’autre part, les préparatifs de la 8ième Assemblée nationale des délégués catholiques qui aurait dû se tenir dans le courant de l’année 2009. (Finalement, elle a été rapportée à la seconde moitié de cette année. L’une de ses tâches principales sera d’élire les présidents de l’Association patriotique et de la Conférence épiscopale de Chine.) Le cardinal Zen interpellait les évêques et le clergé chinois à prendre exemple sur saint Etienne, lapidé pour avoir proclamé le Christ devant le Sanhédrin, pour refuser des compromis avec le gouvernement.

Lettre du cardinal Bertone à l’occasion de l’année sacerdotale
Le cardinal Bertone s’adressa le 10 novembre 2009 de nouveau à l’Eglise de Chine. Cette fois-ci, la lettre était adressée « à tous les prêtres de l’Eglise catholique en République populaire de Chine ». Cette lettre, inscrite dans le cadre de l’Année du prêtre, qui se veut être une invitation à s’adresser aux prêtres chinois « de manière particulière », réitère, dans un texte à tonalité pastorale, l’importance de la réconciliation au sein de la communauté catholique chinoise et de la conduite d’un dialogue constructif et respectueux avec les autorités chinoises « sans renoncer aux principes de la foi catholique ».
Bien que le Saint Siège n’ait pas donné d’indications sur les raisons de la publication de cette lettre, on peut penser qu’elle est le fruit du travail de la Commission pour l’Eglise catholique en Chine. Celle-ci s’était réunie du 30 mars au 1er avril 2009 (puis une troisième fois du 22 au 24 mars de cette année) à Rome afin d’étudier « des questions d’importance majeure relatives à la vie de l’Eglise en Chine ». Quant au travail de la commission dans cette réunion destinée à « la formation des séminaristes et des personnes consacrées » et à « la formation permanente du clergé », aucune information n’a été publiée.
Pour plusieurs experts, la lettre du Cardinal Bertone est une importante contribution dans le débat de la normalisation des relations entre le Vatican et la Chine. D’autres regrettent que le Cardinal ne soit pas allé plus loin en montrant des voies possibles pour les prêtres chinois dans leur cheminement. C’est aussi une réaction partagée par le clergé chinois lui-même. Ses membres qualifiaient la lettre, après l’avoir étudié attentivement, d’encourageante, mais ils exprimaient aussi l’ espoir que le Vatican leur donne d’avantages d’informations précises pour aider chaque prêtre à agir conformément à l’Evangile, dans sa situation

Lettre du Cardinal Zen – un guide de lecture
Deux semaines après la lettre du cardinal Bertone, le 2 décembre, le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, a publié un livret en chinois de 22 pages, afin d’aider à la compréhension de la Lettre du pape Benoît. Intitulé « Une aide pour lire la lettre du Saint Père à l’Eglise de Chine », ce texte est une « tentative personnelle » qui veut apporter un éclairage supplémentaire à la lettre de Benoît XVI, ceci d’autant plus que le cardinal regrette que le Compendium publié en mai dernier ait laissé « de nombreuses questions » sans réponse.

Lettre du Frère Alois, prieur de Taizé
Mentionnons aussi à côté de ces lettres « romaines » une initiative de la communauté œcuménique de Taizé. Taizé entretien en effet depuis plus de vingt ans des relations avec des chrétiens de Chine. Comme signe d’amitié, la communauté, à travers l’ « opération espérance », a fait en 2009 imprimer un million de bibles en chinois et les a fait distribuer dans toutes les régions du pays.
Après un voyage de trois semaines en Chine, le prieur de Taizé, Frère Alois, a rédigé à fin novembre une « Lettre de Chine ». Traduite dans une cinquantaine de langues, elle a été distribuée aux 30 000 participants de la 32ème rencontre européenne de jeunes qui se tenait du 29 décembre au 2 janvier à Poznan, en Pologne.
« Quel dynamisme de la foi parmi les chrétiens de ce pays !, écrit-il. Nous admirons leur persévérance et leur fidélité. » Frère Alois, qui a noté « une grande soif spirituelle après tant d’années où aucune expression de la foi n’était possible », confie que plusieurs jeunes lui ont raconté « les souffrances que leurs parents ont endurées pour la foi ». Il continue en évoquant ces croyants qui, aujourd’hui, « à leur place toute humble, jouent un rôle actif pour construire le futur de leur pays ».
Sans vouloir donner une signification trop politique à sa lettre, « pour ne pas faire de tort à la communauté chrétienne de Chine », il souhaite poser à travers sa « lettre de Chine » cette question à chaque jeune : « Que fais-tu de ta liberté ? »
A côté de la valse des lettres romaines (dont nous n’avons mentionné que les plus importantes), les contacts entre le Saint Siège et Pékin continuent heureusement aussi sur d’autres niveaux. Ainsi des délégations du Vatican se sont rendues en Chine à l’invitation du gouvernement central en décembre 2008, puis en février 2009 et à nouveau en juin 2009. Aucune information n’a filtré quant aux résultats éventuels de ces contacts, ni non plus sur les contacts assez réguliers qui se font à l’ambassade chinoise à Rome.

Statistiques de l’Eglise en Chine
Le « Faith Institut for Cultural Studies » qui se trouve à Shijazhuang (province du Hebei) publia en décembre 2009 les dernières statistiques de l’Eglise catholique en Chine qui donnent une formidable image de la vivacité de l’Eglise.
D’après ces statistiques les catholiques du pays seraient environ 6 millions, assistés par 3 397 évêques, prêtres et diacres, dans une centaine de diocèses. Plus de 628 grands séminaristes étudient en 18 séminaires, alors que 630 petits séminaristes se préparent dans 30 séminaires de propédeutique ou mineurs. Les religieuses qui ont émis leurs vœux sont 5 451, réparties en 106 congrégations religieuses. La communauté catholique continentale gère 381 structures caritatives (à l’exclusion des Centres d’accueil pour lépreux). Parmi ces structures, il y a 220 cliniques, 11 hôpitaux, 81 maisons de retraite, 44 crèches, une école supérieure, deux instituts de formation professionnelle, 22 orphelinats et centres d’accueil pour enfants handicapés, trois centres de réhabilitation, 34 centres de service social. Environ 80 religieuses travaillent dans une vingtaine de structures gouvernementales qui accueillent des lépreux.
Chne Daniel Salzgeber