Anné 2010 - Numéro 3
Revue " Mission du Grand-Saint-Bernard"

Editorial


L’année 2010 approche de son terme, cette année 2010 marquée pour nous, chanoines du Grand-Saint-Bernard et pour nos fidèles et nombreux amis, par un événement béni : le 100ème anniversaire de la naissance du bienheureux chanoine Maurice Tornay, martyr au Tibet. Cet anniversaire, on peut dire qu’il a été célébré dans une grande discrétion, sans tambour ni trompette médiatique, et cela a certainement enchanté notre cher Maurice.Mais je suis heureux en tant que responsable de la Revue, de consacrer la totalité de ce numéro3 à la mémoire du bienheureux.
Je commence par rappeler l’événement culturel de cet été à l’hospice du Grand-Saint-Bernard : l’exposition « La maison du maître du ciel de Weisi »a été présentée au musée de l’hospice, du 10 juin au 30 septembre. Le chef du projet en est M. Pierre Rouyer, la commissaire associée Mademoiselle Léa Glarey : l’aventure et la mémoire du bienheureux Maurice Tornay, avec ses confrères bernardins, dans le marches thibétaines, sont évoquées à travers 64 photographies et quelques extraits de ses lettres.
Je salue aussi l’heureuse initiative du secteur pastoral du secteur d’Orsières : organiser un pèlerinage à la Rosière, village natal du bienheureux, le dimanche 22 août 2010. Vous en aurez quelques échos dans ce numéro, grâce au témoignage du chanoine Klaus Sarbach, curé dans le secteur pastoral d’Orsières, ; c’est aussi lui qui nous donne un aperçu de la façon dont le bienheureux Maurice est connu et vénéré dans ses terres…
Le chanoine Jean-Pierre Voutaz nous donne une étude très intéressante et bien documentée sur le procès de béatification-canonisation du martyr Maurice Tornay.
Je tenais aussi à vous donner le regard de la famille sur son bienheureux. Pour cela, j’ai repris la très belle lettre que Serge Tornay a écrite à son oncle Maurice, texte publié en première page du livre d’or de l’espace Maurice Tornay, dans l’espace paroissiale d’Orsières.
M. le Prévôt Jean-Marie Lovey évoque quelque peu l’impact de ce centième anniversaire sur notre Congrégation dans son article « Effets d’un centenaire sur les viennent ensuite ».
Mais je dois reconnaître que le morceau de résistance de ce numéro est l’article de M. Jérôme Emonet, de Sembrancher, juge cantonal. Président actuel de la fondation Maurice Tornay, ami du Père Nicolas Buttet et de sa communauté Eucharistein, tous grand dévots de notre bienheureux, M. Emonet a retracé magnifiquement le parcours de vie et de sainteté de Maurice Tornay, en reprenant en grande partie, la conférence magistrale qu’il avait donnée en son temps à l’Institut universitaire Philantropos, à Fribourg. Je le remercie chaleureusement pour sa précieuse collaboration.
M. Jérôme Emonet nous a aussi donné un complément très important et très intéressant à son article principal sur l’état actuel des chrétientés dans les hautes vallées du Mékong et de la Salouen
Et je termine mon éditorial par la conclusion de l’article de Mgr. Lovey, annoncé ci-dessus :
« Après leur massacre, Maurice et son compagnon ont été retrouvés nus. Comme des grains jetés en terre, comme une promesse de fécondité pas pour eux, mais pour nous Et s’ils nous invitaient à ensemencer notre vieux monde de la toujours nouvelle semence du don de soi ? et encore à orienter notre élan missionnaire vers le Paradis de Dieu qui les a accueillis ? ».
Chers amis lecteurs, bonne lecture et bonne fin d’année sous le regard et la protection bienveillante de notre bienheureux Maurice Tornay.
Chne René-Meinrad Kaelin, rédacteur


Effets d’un centenaire sur les viennent ensuite

Ce n’est pas le lieu ici, de faire toute une réflexion sur l’opportunité ou non de marquer les anniversaires ! Cependant, à propos du centenaire de la naissance de Maurice Tornay, une boutade d’un confrère me permet d’orienter cette réflexion. « Fêter des anniversaires nous renvoie au passé ; qu’on arrête de regarder en arrière! Nous avons à nous tourner vers l’avenir ! » Strictement parlant, le propos interdirait toute possibilité de célébration quelconque. Nous sommes inscrits dans une histoire qui comporte un ‘avant’ et un ‘après’ ; et c’est précisément de pouvoir établir un lien de cause à effet entre les événements, de pouvoir tisser des liens entre eux qui nous permet de parler d’ histoire. Les anniversaires établissent des liens entre l’actualité et l’histoire passée. L’anniversaire est donc une manière de rejoindre un événement, une personne. Tantôt nous remontons le temps jusqu’à la situation visée (la naissance du Père Tornay en 1910) ; tantôt nous faisons avancer cet événement (la naissance il y a 100 ans) pour l’amener jusqu’à nous (en 2010). Si la contemporanéité historique reste fictive et est un jeu d’esprit, reste la possibilité d’une contemporanéité psychologique, affective, morale, spirituelle, de culture, de pensée, d’idéal. C’est ainsi qu’on peut très bien se sentir contemporain de quiconque à travers le temps ; contemporain y compris du Christ : Celui de Cana ou de Gethsémani[1] ; Celui qui guérissait les malades ou enseignait les Apôtres. Ainsi, Maurice, né il y a 100 ans donne rendez-vous à ses confrères de 2010 en plusieurs lieux.
Maurice a été béatifié. Il y a dans ce fait un enseignement qui rejoint et interpelle notre Congrégation aujourd’hui. En effet, lorsque l’Eglise béatifie quelqu’un ce n’est pas pour décerner la récompense suprême comme on le fait en attribuant la palme d’or au vainqueur de nos festivals de cinéma ; l’auteur de l’Apocalypse laisse à Dieu le soin de remettre les ‘Anges d’Or’ aux méritants. La béatification d’un confrère, c’est d’abord pour nous, pour ceux et celles qui sont en lien avec Maurice. Le Bienheureux dit à chacun : « Au nom de mon baptême je me suis engagé et je suis allé jusqu’au bout de cet engagement, jusqu’à mettre en jeu ma vie pour défendre mes fidèles de Yerkalo. Je suis mort pour eux, à cause de Jésus. Toi pareillement, tu peux vivre de façon aussi admirable ton engagement baptismal ; nous sommes de la même humanité, du même pays, de la même famille religieuse. Nous avons été plongés dans le même baptême. » De cette proximité émane une force qui est une réelle grâce familiale, nous rappelant, en la personne de Maurice, que nous sommes nous aussi appelés à la sainteté. Il y est parvenu ; c’est donc possible.
Le Centenaire que nous célébrons nous renvoie, évidemment à ce que fut le terreau dans lequel Maurice est né, a grandi, s’est développé et est devenu le Bienheureux P. Tornay. Je relève la qualité d’ouverture et de grande liberté qui a favorisé l’éclosion de sa vocation. Devant un enfant de 4 ans qui demande s’il est mieux de devenir régent ou prêtre, la maman se positionne ; clairement. L’enfant s’en souviendra ; à vie. Pour qu’une question aussi essentielle puisse émerger c’est que l’enfant se sent en confiance et se sait pris au sérieux ! Cette vertu familiale interroge notre qualité de relation familiale en Congrégation. Permettons-nous aux questions de fond d’arriver en surface et osons-nous l’attention sérieuse de la maman Faustine ?
Le langage de Maurice est bien entendu, marqué par la sensibilité de son époque. Il n’empêche que derrière des mots ou des expressions « datées » nous pourrions, avec bénéfice, retrouver des valeurs qu’on risque trop facilement de taxer de « passées dates ». Il osait parler de sacrifice, d’oubli de soi, de don de soi. « Rappelez-vous, écrit-il, que tous le plaisirs vous ont déçus jusqu’ici, tous, absolument tous. » Et ce n’est pas qu’il méprisait les réalités de ce monde ; il voulait seulement qu’elles soient situées à leur juste place et qu’elles laissent à Dieu la place qui lui revient : c’est-à-dire la première. « Je ne voudrais pas prendre ou avoir tenu la place du Bon Dieu dans vos cœurs. Je la lui cède parce que lui seul la mérite. » Le bienheureux Maurice nous réapprend à mettre chaque réalité à sa juste place. Il redit à notre monde en recherche de repères qu’il n’y a qu’un seul ABSOLU : Dieu.
De cet absolu, Maurice a été témoin en allant jusqu’au bout. Il va donner sa vie en refusant d’abandonner ses paroissiens. Ainsi il écrivait, dans les faits et gestes, le plus éloquent traité de fidélité à un engagement et de service aux frères. Ce sont bien là des valeurs sur lesquelles la Vie religieuse s’est toujours appuyée et doit continuer de le faire. L’exemple de Maurice peut donc stimuler notre manière d’être en relation communautaire aujourd’hui.
Maurice, par le simple fait qu’il fût missionnaire, vient rappeler à chaque confrère, quel que soit son ministère, qu’il est lui-même missionnaire. La mission est inhérente au christianisme. « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » dit Saint Paul[2]. Et la finale de l’Evangile de Matthieu fait dire au Christ : « Allez donc et de toutes les nations faites des disciples.[3] » La manière excellente de ‘faire des disciples’ consiste moins dans l’enseignement théorique que dans l’exemple proposé et le partage vécu. De cela encore, Maurice fut témoin. Il agit en étant attentif aux besoins des gens ; non par simple philanthropie, mais au nom du Christ qui l’habite et le pousse en avant.
L’ultime tentative de Maurice pour défendre les droits des paroissiens se solde par un double échec. Celui d’une caravane qui ne peut atteindre le but fixé et doit rebrousser chemin à mi-parcours et l’échec d’une double mort violente au col du Choula : Doci et Maurice. Drôle de réussite que vient sanctionner la béatification ! Cet itinéraire parle assez fort à nos oreilles pour que nous entendions bien, que le christianisme n’a pas à être du côté de la réussite apparente et du triomphalisme. Cent ans après la naissance du P. Tornay, les circonstances concrètes de notre Communauté nous obligent à porter le même regard de modestie sur de prétendues « réussites » qui pourraient nous enfler[4]. Elle pourrait bien être venue, l’heure favorable à une réflexion sur la pastorale de l’échec ! Un certain Vendredi sur la croix, la vie du Christ aussi se termine lamentablement. Ce vendredi-là nous le disons SAINT parce qu’il ouvre une fenêtre sur le divin. Les hommes ont vu et peuvent voir le vrai et plus émouvant visage de Dieu : non celui de la réussite glorieuse, mais celui d’un frère en humanité à l’extrême du dépouillement, de la fragilité. Nu ! A cet extrême, il n’y a plus que l’amour. « Cet Amour qui édifie ». Comme lorsqu’un enfant vient au monde. Maurice et Doci ont été retrouvés nus. Grains jetés en terre, mais enfants d’un monde nouveau. Et s’ils nous invitaient à ensemencer notre vieux monde de la toujours nouvelle semence du don de soi ? et encore à orienter notre élan missionnaire vers le Paradis de Dieu qui les a accueillis ? Serait-ce vraiment encore un échec ? reviendrait jamais du Tibet ».
+Jean-Marie Lovey, Prévôt


[1] Qu’on pense au Curé de Campagne de Bernanos qui se sait contemporain du Christ au Jardin des Oliviers !
[2] I Cor. 9, 16
[3] Mat. 28, 19
[4] Cf. I Cor 8, 1 …. En effet la connaissance enfle, c’est la charité qui édifie.


La Cause du bienheureux Maurice Tornay (1910-1949)

Déclarer un être humain bienheureux ou saint, c’est le résultat d’une enquête minutieuse de ce qu’a été sa vie, afin de proposer aux croyants un nouveau modèle de sainteté. De son autorité, l’Eglise nous assure que cette personne nous attend au ciel, en compagnie du bon larron, le premier canonisé, par le Christ lui-même. Ce parcours juridique a été codifié par le Saint-Siège à partir du 13ème siècle et amélioré, selon les exigences de chaque époque.
En 1952, au moment de rééditer le succès qu’a été deux ans auparavant le Martyr au Thibet de Robert Loup, le Prévôt Nestor Adam introduit la Cause de Maurice Tornay, soit l’étude de sa vie en vue de sa canonisation, en cour romaine. Ainsi la Congrégation des chanoines devient l’acteur de cette procédure. Pour cela le prévôt a nommé un postulateur qui représente ce dossier à Rome. Le postulateur doit alors s’informer de ce qu’a été la vie de Maurice Tornay. Il devra présenter des témoins au tribunal qui siègera, pour établir les faits, il prépare le questionnaire détaillé à leur soumettre, rédige une biographie succincte, et vérifie à chaque étape, la conformité de la procédure suivie avec les normes du droit de l’Eglise.
Le Postulateur délègue ses pouvoirs d’enquête à un vice-postulateur, qui habite sur le lieu principal de l’enquête, en l’occurrence sur le diocèse de Sion. C’est lui, soit le chanoine Charles Giroud, de 1952 à 1979, puis Mgr Angelin Lovey, de 1979 à 2'000, le véritable moteur de la Cause, tant par son enthousiasme que par les fonds qu’il trouve, lui permettant de salarier les différentes personnes qui étudient le dossier Tornay.
L’enquête débute dans le diocèse de Sion et se poursuit à Rome, où la Sacrée Congrégation compétente valide les différentes étapes. L’enquête diocésaine, qui dure jusqu’en 1963, connaît trois procédures concomitantes :
- Le procès des dilligences ou la recherche de tous les écrits de Maurice Tornay, qui sont copiés, authentifiés, répertoriés, puis envoyés à la Sacrée Congrégation des rites qui les soumet à une commission de deux théologiens. Ces derniers les étudient, puis notent, le 28 septembre 1963, qu’ils n’y ont pas trouvé d’éléments contraires à la foi et aux mœurs de l’Eglise, qu’au contraire, il s’en dégage une impression très nette d’idéalisme, de zèle et de courage. Alors ladite Congrégation émet, le 5 janvier 1965, le décret « ad ulteriora » numéro 983-8/964, permettant de poursuivre la Cause.
- Le procès informatif ou la minutieuse enquête de ce qu’a été la vie de Maurice Tornay. Cela représente 123 sessions de tribunaux diocésains établis exprès pour cela : 82 à Sion, 2 à Montauban, 9 à Taipeh, 3 au Puy-en-Velay et 27 au Sikkim. Le tribunal diocésain se compose dans chaque lieu de trois juges et de trois greffiers – un rédige les actes, les deux autres authentifient les documents – ainsi que du promoteur de la foi mieux connu sous le nom d’avocat du diable. Les éléments de preuve concernant la vie de Maurice Tornay sont les quarante témoins interrogés, 30 cités par le Vice-postulateur et 10 cités d’office par le tribunal, ainsi que les documents déposés par les témoins. De ce procès, les greffiers font une photocopie – le transumptum – qui va à Rome, l’original restant aux archives de chaque diocèse. Il compte 2'142 pages reliées en 4 volumes.
- Le procès de non-culte a consisté en une séance du tribunal à La Rosière pour vérifier qu’un culte en sa faveur n’avait pas été organisé, avant que l’Eglise ne se prononce sur ce sujet. En Chine, de telles manifestations étant interdites par le régime, il n’y a pas eu besoin de le vérifier. C’était d’ailleurs impossible.
D’une fois que le procès diocésain est terminé, que les copies sont envoyées à Rome et jugées conformes à la procédure, c’est là que débute le procès romain. Il est introduit par des lettres postulatoires, rédigées par des autorités de l’Eglise qui pensent que Maurice Tornay serait un modèle de sainteté à examiner. Elles sont signées par 2 cardinaux, 28 archevêques, 146 évêques dont le futur Jean Paul II, 6 vicaires apostoliques, 25 abbés réguliers et 8 supérieurs généraux de congrégations missionnaires. Le grand travail de la Cause, c’est l’élaboration du Summarium, soit le résumé le plus complet possible de la vie Maurice Tornay à la lumière de l’enquête diocésaine, réalisé par le Postulateur. Terminé en 1970, jugé incomplet, il a augmenté d’une annexe et de derniers ajouts, en 1989. Tous les documents romains concernant Maurice Tornay, avec ceux qui ratifient les procédures utilisées, ont été réunis dans la Positio, reliée à 80 exemplaires. Pour la béatification d’un martyr, un miracle n’est pas requis, mais il faut prouver qu’il s’agit d’un martyre, et du point de vue de celui qui meurt – il faut qu’il donne sa vie pour l’amour du Christ – et du point de vue des intentions de ceux qui l’ont massacré, en haine de la foi. Comme ni le martyr ni ses assassins ne peuvent être questionnés, les prélats de la Congrégation pour les Causes des saints sont invités à voter en conscience, sur la réalité du martyre, à la lumière de la Positio et de la présentation qu’en a faite le cardinal Edouard Gagnon, désigné volontaire (ou ponent) pour présenter cette Cause à ses collègues. Il en a résulté, le 11 juillet 1992, un décret sur le martyre du Vénérable Maurice Tornay. Le pape Jean Paul II a approuvé personnellement le vote de ses confrères et scellé, de son anneau de pêcheur, la lettre apostolique de béatification, le 16 mai 1993, jour où il l’a célébrée solennellement, place Saint-Pierre à Rome. Dans cette lettre qui proclame bienheureux le chanoine Maurice Tornay, le pape précise que sa fête liturgique est désormais fixée au 12 août.
Pour l’instant la Cause reste en suspens, par le désir de la Congrégation d’utiliser les fonds de la Vice-postulation pour répandre le culte du Bienheureux Maurice. Un miracle, reconnu comme tel, pourrait relancer les procédures en vue d’une canonisation.
Chne J-Pierre Voutaz


Le Bienheureux Maurice Tornay, dernier martyr de la mission du Tibet

I. La mission du Tibet

Dans le grand élan missionnaire du XVIIIème et du XIXème siècle, l’Eglise veut annoncer le Christ là où il n’est pas encore connu. Ainsi en est-il du Tibet, région fermée à l’étranger, justement désigné « le Tibet interdit », qui s’est montré au cours des siècles imperméable à l’Evangile en dépit de plusieurs tentatives héroïques qui ont toutes échoué. Le projet se concrétise le 27 mars 1846, lorsque le pape Grégoire XV érige le vicariat apostolique de Lhassa (capitale du Tibet) qu’il confie à la Société des Missions étrangères de Paris (MEP). L’accès direct au Tibet étant quasi impossible, la mission tente de s’implanter dans la région dite des Marches tibétaines, aux confins des provinces frontalières chinoises du Yunnan et du Sichuan avec l'objectif d'en faire la tête de pont en vue de la conquête spirituelle du Tibet.
Commence alors une véritable épopée d’une extrême difficulté due principalement à l’éloignement – il fallait à l’époque plus de deux mois pour atteindre ces régions -, à un milieu inhospitalier et insalubre – les missionnaires paieront un lourd tribut à la typhoïde notamment -, à l’isolement des postes de la mission, au changement de culture générant un contexte d’indifférence ou d’hostilité. Il faut y ajouter le désordre politique : la Chine revendiquait déjà sa souveraineté sur le farouche Tibet où régnaient en maîtres les lamas, seigneurs féodaux qui possédaient les terres cultivables et réduisaient les paysans au servage. Les frontières imprécises des Marches furent l’enjeu et le théâtre d’affrontements sanglants entre mandarins et seigneurs tibétains. Pris en tenaille, les missionnaires subirent de plein fouet les persécutions des uns ou des autres : ainsi par exemple, lors des guerres de 1905, quatre pères seront martyrisés : le Père Henri Mussot, fustigé avec des épines et fusillé à bout portant, le Père Jean Soulié, exécuté avec onze chrétiens qui refusaient d’apostasier, le Père Pierre Bourdonnec, criblé de flèches empoisonnées alors qu’il tentait de fuir, le Père Jules Dubernard, décapité après avoir été torturé ; en 1914, ce sera le tour du Père Théodore Monbeig de succomber sous les coups de ses bourreaux. Cette page d’histoire à la fois grandiose et douloureuse, qui va durer près de cent ans, avec ses tragédies et la masse immense de sacrifices qu’elle a suscités, a révélé des figures extraordinaires d’hommes à la foi de granit, au courage poussé à l’héroïsme et à la passion qui les a consumés par amour pour les personnes envers qui ils étaient envoyés. Comme l’a écrit l’explorateur André Guibaut qui a côtoyé les missionnaires lors d’une expédition au Tibet en 1936, « leur sacrifice n’était pas [seulement] dans le sang versé, mais dans l’acceptation de leur vie, sans espérances temporelles, tous liens rompus, au milieu d’une indifférence vaguement hostile, avec les déceptions de leur ministère suprêmement ingrat ». Dans son ouvrage sur la Mission du Tibet Sud « Les porteurs d’espérance », Françoise Fauconnet-Buzelin touche au cœur de la vocation missionnaire lorsqu’elle écrit : « … le plus grand acte d’amour fraternel auquel [les missionnaires] se sentaient appelés consistait à abandonner tout ce qu’ils possédaient pour offrir à tout homme, même au plus étranger, au plus inaccessible, au plus « sauvage » selon la terminologie de l’époque, la voie d’accès à ce bonheur qui ne connaîtrait pas de fin. A ce jeu-là tous les risques étaient permis puisqu’ils partaient au nom de Celui qui avait dit : « Qui veut sauver sa vie la perdra mais qui perd sa vie à cause de moi et de l’Evangile la sauvera ».
Le Père Fancis Goré des MEP qui fut le supérieur des missionnaires dans les Hautes vallées du Mékong et de la Salouen où étaient établis les chanoines du Grand-St-Bernard, tirait déjà en 1938 une conclusion provisoire pathétique de l’histoire de la Mission du Tibet : « Depuis plus de soixante-dix ans, cinquante missionnaires catholiques ont contemplé impuissants la portion du Champ qui leur a été assignée au soir de leur ordination sacerdotale, dix d’entre eux, et des meilleurs, ont versé leur sang pour la diffusion de l’Evangile, vingt y sont morts à la peine. ». Depuis, deux autres missionnaires ont rejoint la liste des martyrs, tous deux curés de Yerkalo : le Père Victor Nussbaum en 1940 et le Père Maurice Tornay en 1949. Figure exemplaire et attachante de cette mission de « l’impossible », le Père Tornay aura le double privilège d’en être le dernier martyr et le seul que l’Eglise a porté sur les autels.

II. Appel des chanoines du Grand-St-Bernard

L’implication des chanoines du Grand-St-Bernard à l’épopée de la mission du Tibet est née dans l’esprit de Mgr Jean-Baptiste Budes de Guébriant, supérieur des MEP et ancien vicaire apostolique du Tibet. A la fin des années 1920, il est à la recherche de missionnaires aptes à survivre dans ces milieux inhospitaliers, qui ont l’expérience de la montagne et qui sont capables d’ériger des hospices au passage des cols les plus difficiles pour améliorer la condition des voyageurs. Son appel au Prévôt de l’époque, Mgr Théophile Bourgeois, trouve un écho favorable. Deux chanoines, Pierre-Marie Melly et Paul Coquoz, sont chargés d’une mission exploratoire dès 1930. A leur retour d’un périple de huit mois, ils dressent un rapport qui conduit le chapitre de la Congrégation à approuver à l’unanimité, en juillet 1931, le projet d’envoi de missionnaires dans les Marches tibétaines. Les premiers à partir sont les chanoines Melly, Coquoz et Louis Duc, accompagnés par le laïc Robert-Maurice (Bob) Chappelet ; ils rejoindront le nord ouest du Yunnan en 1933. La région qui leur est dévolue, sous l’autorité des MEP, est façonnée par le cours quasi parallèle de deux grands fleuves qui y ont creusé des vallées profondes, le Mékong et la Salouen séparés par une chaîne montagneuse qui prolonge de part et d’autre le massif du Kawakarpo et culmine souvent à plus de 5000 mètres .

III. L’appel de la mission

« … pour répondre à ma vocation qui est de quitter le monde et de me dévouer complètement au service des âmes… »
Au moment du départ des premiers missionnaires de la Congrégation, en janvier 1933, Maurice Tornay est séminariste à l’hospice du Grand-St-Bernard pour répondre, comme il l’avait écrit au Prévôt Bourgeois, à sa vocation qui est de quitter le monde et de se dévouer complètement au service des âmes afin de les conduire à Dieu. L’appel à se donner à Dieu était né très tôt chez l’avant-dernier des huit enfants de Jean-Joseph et Faustine Rossier, né le 31 août 1910 dans une famille de paysans pauvres de la Rosière au-dessus d’Orsières, mais profondément pieux, en particulier la maman pour qui Maurice aura une grande vénération. Fidèle dès l’adolescence à la confession hebdomadaire et au chapelet quotidien, cet enfant doué de grandes aptitudes scolaires manifeste cependant un caractère affirmé et difficile qu’il devra s’employer à dominer tout au long de sa courte vie. Une fois la maturité obtenue au collège de St-Maurice, il rejoint l’hospice du Grand-St-Bernard pour devenir prêtre. C’est dans ce haut-lieu qu’il entend « l’appel dans l’appel », à savoir celui de partir en mission aux confins de la Chine. C’est un défi à la mesure de son « tempérament de lutteur, caractérisé par une certaine violence et une franchise un peu anguleuse » pour reprendre la description de son supérieur, le chanoine Nestor Adam. Il ne va pas en Chine par goût de l’aventure ou en raison d’un attrait pour un apostolat lointain, mais pour éloigner le risque d’une vie tranquille au Grand-St-Bernard ou dans une paroisse qui pourrait l’empêcher de gravir, par le dévouement, la souffrance et la mortification, les marches royales de la sainteté. Dans une lettre à son frère Louis il écrit : « J’ai reçu nettement dans mon âme l’intuition suivante : pour que mon ministère soit fécond, il faut que je travaille de toute l’ardeur de mon âme, pour le plus pur amour de Dieu, sans désir aucun de voir mon labeur remarqué. Je veux m’exténuer au service de Dieu. Je ne reviendrai plus ».

IV. Le départ pour la Chine

« … Maurice savait qu’il ne reviendrait jamais du Tibet… »
Ses supérieurs acceptent qu’il se joigne au chanoine Cyrille Lattion et au frère Nestor Rouiller qui vont renforcer l’équipe qui est en Chine depuis 1933. Le départ est prévu pour 1936. Maurice a alors 26 ans ; il n’est pas encore prêtre, peu importe, il est suffisamment doué pour achever ses études sur place. C’est l’heure des adieux dont les témoignages, notamment celui de son frère Louis, ont relevé à quel point ils furent douloureux : « [La veille du départ] le pauvre eut une nuit si agitée, retenu par des liens si forts qu’il devait rompre, coûte que coûte. Il ne ferma pas l’œil de la nuit entière. Le lendemain, c’était l’adieu pour toujours à ses parents, frères et sœurs bien-aimés ; moment aussi poignant que la mort… Maurice savait qu’il ne

V. Le voyage du 24 février au 8 mai 1936

« …le vrai malheur consiste à oublier Dieu… »
C’était à l’époque une aventure en elle-même : le train jusqu’à Marseille, le bateau jusqu’à Saïgon puis Haïfong, le train jusqu’à Hanoï ; de là à nouveau trois jours de train par la célèbre ligne du Tonkin, mise en service une dizaine d’années plus tôt, jusqu’à Yunanfou (l’actuelle Kunming, capitale du Yunann), deux jours de camion jusqu’à Dali et enfin neuf jours de caravane (mulets) jusqu’à Weisi, petite bourgade sise au bord d’un affluent du Mékong et qui était le centre de la mission des chanoines du Grand-St-Bernard. Au lendemain de son arrivée, le 9 mai 1936, Maurice écrit : « Et maintenant j’ai presque fait le tour du monde : j’ai vu et j’ai senti que partout les gens sont malheureux, que le vrai malheur consiste à oublier Dieu, qu’à part servir Dieu, vraiment rien ne vaut rien, rien, rien ».

VI. L’intégration, 1936 – 1938

« ...courir pour Dieu est une œuvre morale assez belle et assez grande en elle-même pour se passer de résultat… »
Ce seront deux années d’intense activité durant lesquelles, tout en collaborant au travail de ses confrères, principalement aux soins des malades, ce qui constituait un moyen de contact et donc d’évangélisation privilégié, Maurice apprend le chinois et achève ses études de théologie. Le chanoine Melly témoignera de la grande facilité de son subordonné à apprendre les langues qui lui permettra de posséder parfaitement, en deux ans, les sept mille caractères de l’écriture chinoise. Il participe aussi aux travaux de construction de l’hospice du Latsa. Il faut imaginer la « folie » de ce projet : ériger un bâtiment aux dimensions de l’hospice du Grand-St-Bernard sur un col situé à 3800 mètres que l'on atteint après neuf heures de marche. Ce col qui relie les vallées du Mékong et de la Salouen n'est en outre praticable que quatre à cinq mois par an; les conditions atmosphériques y sont difficiles puisqu'il fait deux jours de mauvais temps sur trois. De ce lieu qui résume à lui seul tout le défi de la mission et en symbolise toute la difficulté, le jeune missionnaire adresse à ses confrères, le 19 septembre 1936, une lettre remarquable qui révèle sa conscience aigüe de l’ampleur de la tâche, mais aussi la force de sa foi et son inébranlable détermination : « Dites-moi, n’aimeriez-vous pas descendre dans la vallon d’Allo, noir de forêts, sauvage comme un désert, parcourir les rives escarpées de la Salouen, grimper les rochers, la tête lourde comme du plomb, la bouche chauffée comme un brasier, éreintés jusqu’à marcher à quatre pattes, oui, mais aussi de ces pointes et de ces creux, faire surgir des clochers, couvrir le tonnerre des fleuves par celui des cantiques et mourir inconnus et ridicules au milieu des sauvages, à genoux. Voilà le pain qui nous attend. Qui en veut ? Je n’ai pas encore bien goûté son aigre saveur, mais je n’en sais pas non plus de préférable. Ou bien, il pourrait se faire aussi que l’on courre sans résultat, sans voir les clochers, sans entendre les cantiques ; mais il me semble que courir pour Dieu est une œuvre morale assez grande et assez belle en elle-même pour se passer de résultat si la chose était possible ».

VII. L’ordination le 24 avril 1938

« … je suis seul, mais je suis très heureux, parce qu’ainsi Dieu est davantage honoré… »
Début 1938, Maurice a achevé sans difficulté les études de théologie. Il entreprend en compagnie de Bob Chappelet un voyage de trois semaines jusqu’à Hanoï où il est ordonné prêtre par Mgr François Chaize, des MEP. Le soir même il écrit à son frère Louis : « Ton frère est prêtre depuis ce matin. Ce que nous attendions depuis quatorze ans est arrivé…Après-demain, je dirai la messe pour les miens. Toutes nos larmes, toute notre douloureuse séparation sera là, sur l’autel, avec le Christ immolé, et de mes deux mains j’offrirai cela au Bon Dieu, pour notre salut. Non, je ne sache rien de plus beau. Je suis seul, mais je suis très heureux, parce qu’ainsi Dieu est davantage honoré ». De retour à la mission, Maurice célèbre sa première messe publique le 3 juillet 1938 dans l’église de Siao-Weisi, petite bourgade sur le bord du Mékong. A cette occasion il assure les chinois qu’il les aimera comme ses enfants .

VIII. Houa-Loupa 1938 – 1945

« …porter la croix signifie ne plus savoir où donner de la tête, espérer contre l’espérance, croire contre toutes les apparences, aimer quand rien n’est aimable… »
Le 5 juillet 1938, Maurice regagne Zedong pour apprendre le tibétain auprès du Père Goré. On lui a en effet confié le probatoire de Weisi, à savoir le « petit séminaire » où de jeunes enfants, chinois ou tibétains, reçoivent une formation chrétienne et dont on espère qu’ils deviendront prêtre pour apporter leur concours à la mission. Le probatoire sera ensuite déplacé à Houa-Loupa à 1h¾ de marche de Weisi. Maurice se dévouera de toute son âme à sa mission d’éducation pendant près de sept ans. Les épreuves n’épargnent cependant pas les missionnaires : la maladie – Maurice sera alité du Samedi Saint à l’Ascension de l’année 1939 -, la famine qui ravage ces contrées pendant la guerre, la perte d’un confrère, le chanoine Nanchen qui s’est noyé dans le Mékong. Les communications avec l’Europe sont en outre coupées en raison de la guerre mondiale : plus de trafic postal, plus de nouvelles des proches ce qui accroît encore l’isolement des missionnaires.
Ces difficultés n’altèrent ni la piété ni la détermination de Maurice dont l’action est portée par une intense vie de prière et de mortification. Le frère Duc qui était son adjoint à Houa-Loupa en témoignera : « Il se levait chaque matin vers 3 heures et demie. Il se rendait aussitôt à la chapelle, récitait l’Office, célébrait la messe et vaquait à la prière jusqu’au petit-déjeuner, à sept heures et demie. Le soir il se couchait très tard. Il acceptait avec un optimisme joyeux les privations, les tracasseries, les difficultés de toutes sortes dont fut remplie sa vie…Il voulut suivre le régime alimentaire des indigènes très dur pour tous, mais plus dur pour lui qui avait eu une opération de l’estomac…Il souffrit de la saleté des lieux et des gens, mais réussit toujours à se dominer. Etant allé voir un malade, on lui servit du thé dans le bol où le malade crachait, bol à peine rincé. Il réussit à dominer son dégoût ».

IX. Yerkalo, le temps des persécutions, 1945 – 1949

Le 16 février 1945 un nouveau drame endeuille la mission : le Père Emile Burdin, en charge de la paroisse de Yerkalo, décède des suites de la typhoïde ; il n’avait que 36 ans. On avait confié en 1940 déjà, à ce jeune missionnaire français, natif de la Haute-Savoie, en raison de son zèle, de sa piété et de son courage, cet avant-poste difficile – le plus difficile de la mission -, isolé, loin en amont dans la vallée du Mékong. Ce poste a une haute portée symbolique pour la mission dite du Tibet puisqu’il s’agit du seul qui est implanté sur son territoire. A l’isolement – le missionnaire le plus proche est à 8 jours de marche -, s’ajoutent le danger et les persécutions fréquentes ourdies par les lamas qui n’acceptent pas la présence des étrangers. Le prédécesseur de Burdin, le Père Victor Nussbaum a d’ailleurs été assassiné à Pamé dans des circonstances troubles en 1940. Burdin lui-même dut faire courageusement face à de nombreuses persécutions ; on tenta notamment de l’empoisonner ce qui avait contribué à saper sa santé.
Ce décès prématuré ouvre à nouveau la difficile succession de Yerkalo. Il faut y affecter un missionnaire d’une trempe particulière, comme Burdin, capable de supporter l’isolement et d’affronter la persécution : c’est le Père Tornay qui répond à ses exigences aux yeux de ses supérieurs et c’est lui qui ira remplacer le Père Burdin. L’explorateur Guibaut, qui avait vécu plus de 3 mois avec Burdin au poste de Bahang dans la Salouen, avait relevé en ces termes la ressemblance entre celui-ci et le Père Tornay qu’il avait rencontré plus tard à Weisi : « Justement, un autre Valaisan qui venait à peine d’arriver de son séminaire, le jeune Père Tornay, me faisait penser à notre compagnon des veillées de Bahang [Burdin]. Aussi myope que lui derrière ses verres épais, il ne remplissait pas davantage sa soutane et la même fièvre semblait le dévorer ».
Le Père Angelin Lovey qui a veillé aux derniers instants de Burdin à Yerkalo assure l’intérim en attendant la nomination d’un titulaire. Ecoutons encore une fois l’explorateur Guibaut : « Ce fut le Père Tornay qui fut désigné pour être « livré aux bêtes », comme disait le Père Goré. On ne pouvait rendre plus bel hommage à la mémoire de Burdin qu’en lui donnant pour successeur ce jeune religieux passionné, qui lui ressemblait tellement, …, que je ne puis penser à l’un sans revoir tout aussitôt le visage de l’autre. Le don qu’on lui fit de Yerkalo combla ce jeune valaisan, comme en avait été illuminée naguère la vie du jeune Savoyard ».

X. Persécutions et menaces

« …mon âme à Dieu et ma carcasse aux lamas… »
C’est le 5 juin 1945 que Maurice prend possession de sa nouvelle paroisse, Yerkalo, sise à 2700 mètres d’altitude. Il vient y relever son cher ami, le Père Angelin Lovey qui lui fait part du climat de persécution dans lequel baigne la mission et à qui il réplique : « Si on veut m’éloigner il n’y a qu’un moyen pour les lamas : m’attacher sur le dos d’un mulet et donner le coup d’envoi à la bête. Je ne cèderai qu’à la violence …Non je ne partirai pas ! J’y laisserai plutôt ma carcasse aux lamas ! Mon âme à Dieu et ma carcasse aux lamas». Les menaces vont s’intensifier au fil des mois, sans davantage d’effet sur le missionnaire dont le courage force l’admiration de ses confrères. Ainsi, moins de 6 mois après son installation, en novembre 1945, les lamas, qui ont vraisemblablement pris la mesure de la détermination de leur adversaire, lui signifient leur intention de le tuer, de le couper en morceaux et de le jeter dans le Mékong : « Vous pouvez me tuer ! Mais moi et mes chrétiens vivants, vous n’entrerez pas dans notre église pour la profaner : nous nous défendrons, je vous le promets ». Les menaces se poursuivent. Un pas supplémentaire est franchi le 25 janvier 1946 : la mission est saccagée. Le lendemain, 26 janvier, Maurice est conduit de force, sous la menace de 12 fusils, à la frontière. Ses paroissiens sont au désespoir. Maurice écrit dans son journal : « Les chrétiens se pressent au confessionnal… Ils croient que tout est fini… et l’on pleure des larmes qui m’enlèvent toute force, au moment où je devrais en avoir le plus ». Sa propre souffrance est immense quand il doit « mettre la Mission en caisses » : « Je ne suis pas encore mort ; j’ignore donc les souffrances des agonisants ; mais ces objets représentent tous un bout de vie de mes chers devanciers. Les enterrer, les confier à l’inconnu, est pour moi mourir de ma mort… et de la mort des autres ».

XI. Le bon pasteur n’abandonne pas ses brebis

« … De vieux chrétiens attendent anxieusement une dernière absolution, une dernière communion. Qui la leur donnera ? ».
Contraint de quitter Yerkalo, Maurice va tout entreprendre pour ses paroissiens dont le sort va devenir son unique préoccupation. Il trouve refuge à Pamé, un hameau proche de la frontière, d’où il tente de garder le contact avec ceux-ci et de soutenir leur courage et leur persévérance. La porte du Tibet lui restant désespérément fermée, il est transféré, au mois de mai 1947, à Atuntze, l’actuelle Deqin, où il rejoint le Père Alphonse Savioz qui y implante une petite mission [photo 6c]. Il n’abandonne cependant pas les âmes qui lui ont été confiées et continue le combat pour la liberté religieuse de ses chers paroissiens. Il frappe à toutes les portes, va jusqu’à entreprendre le très long voyage de Nankin pour y rencontrer les représentants diplomatiques des pays d’Europe alors particulièrement influents en Chine, c'est-à-dire la Grande Bretagne, la France, le Vatican et la Suisse. L’intrépidité du missionnaire impressionne ses interlocuteurs, comme en témoignera le représentant de la Suisse : « Les projets du P. Tornay n’étaient pas explicables à vues humaines. Il était inspiré par une foi intrépide qui ne laissait reculer devant aucun obstacle. Aucune considération humaine n’aurait pu l’arrêter. Il était prêt à aller jusqu’à la mort pour sa communauté chrétienne. C’est de là que vient mon admiration pour le P. Tornay ». Mais au-delà de l’admiration qu’il suscite et des encouragements qui lui sont prodigués, il n’obtient rien de concret. Son amour des paroissiens ne faiblit cependant pas : « A Yerkalo, la persécution continue plus vive que jamais. Les lamas ont arraché de force les petits chrétiens pour en faire des prêtres bouddhistes… je suis sans moyen humain pour leur porter secours. J’ai entrepris un long voyage pour secouer les ambassades, mais elles ne peuvent rien ». Suit une phrase qui démontre de manière limpide la profondeur de sa motivation : « Il faut pourtant que je rentre cette année à Yerkalo. De vieux chrétiens attendent anxieusement une dernière absolution, une dernière communion. Qui la leur donnera ? ». Voilà le cœur de sa vocation de prêtre, de sa vocation missionnaire, veiller au salut de ceux qui lui ont été confiés, donner le Christ à tout prix, même au péril de sa vie.

XII. L’ultime recours, se rendre à Lhassa, y plaider sa cause devant le dalaï lama

C’est le projet « un peu fou » que lui inspirent sa détermination sans faille et son amour des chrétiens de Yerkalo. Un voyage périlleux, 34 étapes à franchir avec une caravane de marchands à laquelle il va se mêler, déguisé en chinois et accompagné d’amis chrétiens, dont son fidèle serviteur Docy. Le départ est fixé le 10 juillet 1949. La veille, il écrit sa dernière lettre adressée à son cher ami, le Père Lovey : « Je pars demain, après la messe. J’emporte ce qu’il faut pour la dire, car il est idiot d’aller au pays interdit, si ce n’est pour y tracasser les démons. Or une messe même dite par moi a toujours sa valeur… Je vous remercie du mot : « ne vous laissez jamais aller au découragement ». J’en ai besoin, car je suis bien un peu découragé. Je vous remercie pour toutes les messes que vous avez célébrées, car je crois qu’une messe n’est jamais dite en vain. Jusqu’où irais-je ? Qu’arrivera-t-il ? Je ne promets rien. Sicut fuerit voluntas Dei, sic fiat ! ».

XIII. Les adieux

Le Père Savioz, qui a alors 30 ans, le dernier missionnaire à avoir vu le Père Tornay en vie, a donné une description bouleversante du départ : « Le moment de partir est venu. J’accompagne le Père Tornay et nous prenons ostensiblement la route du sud pour détourner les soupçons des gens trop curieux… le Père Tornay est plein d’enthousiasme et de confiance ; il me donne ses dernières recommandations, me fait part de ses plans et de ses espoirs… Le temps passe, chacun sent que l’heure de la séparation est proche. Nous faisons halte dans une vaste clairière où s’étendent de frais pâturages. Docy, le fidèle serviteur qui suivit le Père Tornay depuis son expulsion de Yerkalo, nous apporte quelques friandises et du vin, mais un pressentiment inconscient nous serre le cœur et la gorge. Nous buvons toutefois le verre de l’amitié en chantant le chant des adieux (Ce n’est qu’un au revoir). Les dernières paroles du Père Tornay furent pour me demander pardon de son manque de charité et « des mauvais exemples que je vous ai donnés par mon manque de zèle et mon pessimisme ». C’est sur un « sans rancune » clair et joyeux, mais avec une tristesse douloureuse dans son regard, que nous nous sommes quittés, lui pour aller vers la capitale lamaïque donner sa vie par fidélité pour son troupeau, moi pour revenir vers notre résidence d’Atuntze, si pleine de son souvenir, et le remplacer dans son travail. Seul son fidèle domestique Docy, qui devait être massacré avec lui, assistait à ce suprême adieu et à cette fraternelle accolade dans une clairière de la vallée de Dong, sur la piste de Lhassa ».

XIV. Le retour forcé et le martyre

Le 27 juillet 1949, après 17 jours de voyage, Maurice Tornay, vraisemblablement trahi par quelqu’un de la caravane, est démasqué et arrêté à la lamaserie de Tunto. Sous escorte, il est contraint de rebrousser chemin ; il est accompagné par Docy et ses amis chrétiens Casimir Sondjrou et Jouang. Sur le chemin du retour l’atmosphère est pesante. On peut imaginer la déception du missionnaire et l’accablement devant l’échec de son projet. Il n’en perd pas pour autant sa foi de granit ni son courage. A ses compagnons inquiets pour leur vie, il dira : « Il ne faut pas avoir peur. Si on nous tue nous quatre, nous irons tout droit au Paradis. C’est pour les chrétiens que nous mourrons ». Le 11 août le groupe franchit le col du Choula à 4830 mètres d’altitude et a entamé la descente sur territoire chinois depuis une heure environ quand des lamas, postés en embuscade, s’avancent et ouvrent le feu. Docy s’écroule. Tandis que le Père invite les assaillants à discuter et qu’il s’abaisse vers Docy pour le bénir, il est abattu à son tour. Jouang et Sondjrou réussissent à prendre la fuite. Ils regagnent la vallée et avertissent le Père Savioz qui organise immédiatement le rapatriement des corps qui seront ensevelis discrètement, 6 jours plus tard, dans les jardins de la mission à Atuntze. La nouvelle de sa mort parvient en Suisse le 23 septembre 1949 par le biais d’un télégramme laconique envoyé de Kunming, la capitale du Yunnan : « Tornay massacré » signé Lattion.

XV. La fin de la mission du Tibet ?

Cet assassinat porte un coup très dur à une mission déjà bien éprouvée. Ce n’est toutefois pas encore sa fin, mais elle est imminente. Le pays est en proie à un grand désordre politique, la guerre civile fait rage. Les communistes triomphent et en 1951 expulsent tous les missionnaires étrangers. Les derniers à partir seront les Pères André des MEP et Emery du Grand-St-Bernard ainsi que le laïc Chappelet. Les communistes n’atteindront en effet qu’en 1952 leurs postes situés dans la haute vallée de la Salouen. Ils regagneront la vallée du Mékong par le col du Sila à plus de 4000 mètres qu’ils atteignent le 17 mai 1952. Comme le raconte Jean-Louis Conne dans la « Croix tibétaine » « Le Père André âgé de 62 ans, éprouvé par l’altitude s’arrêta. Tous s’agenouillèrent près du vieux prêtre, debout, sa barbe blanche flottant au vent. Le corps secoué de sanglots, il leva la main vers le ciel en direction du Tibet et y traça un lent signe de croix ». Dans le décor somptueux des montagnes des Marches, le geste du vieux missionnaire français signe comme l’oraison funèbre de ce qui devait être « la mission du Tibet » et qui en a gardé le nom bien qu’elle n’ait atteint qu’une infime parcelle du « Pays interdit ». C’était la fin humaine dramatique d’une extraordinaire épopée jalonnée d’obscurs actes d’héroïsme au quotidien posés par des hommes qui avaient fait don de leur vie pour la cause de Dieu et de leurs frères des Marches tibétaines.

XVI. Vénéré comme un martyr

Sur place, Maurice Tornay fut d’emblée reconnu comme un martyr et considéré comme un saint. La vénération que lui portent aujourd’hui encore les chrétiens de Yerkalo est d’autant plus admirable que son passage à leur service n’aura duré qu’à peine huit mois. Mais le témoignage d’un tel courage et d’une telle détermination à ne pas les abandonner, jusqu’au sacrifice de sa vie, les a durablement marqués. En 1988, ces paroissiens n’avaient pas oublié leur martyr ; ils organiseront le rapatriement à Yerkalo de ses restes et ceux de Docy qui reposaient à Atuntze. Ce ne fut pas une mince affaire si l’on sait que huit jours de caravane séparent les deux bourgs. Maurice repose désormais dans le pauvre cimetière de son cher Yerkalo. La première pierre tombale, individuelle, a été remplacée par un monument collectif sous lequel reposent, au côté du Bienheureux, son fidèle serviteur Docy, ainsi que ses prédécesseurs, les Pères Burdin, Nussbaum et Courroux. Sur l’espace dévolu au Père Tornay figurent les dates des principales étapes de sa vie : la naissance en 1910, l’arrivée en Chine en 1936, l’ordination en 1938, l’affectation à Yerkalo en 1945, le martyr en 1949 et le transfert de ses restes en 1988. Il manque la date de la béatification proclamée par le pape Jean-Paul II à Rome le 16 mai 1993 .

XVII. Conclusions : l’actualité de l’exemple du Bienheureux Maurice

Pour conclure, citons encore une fois les propos pertinents de Madame Fauconnet-Buzelin qui s’appliquent si bien au Bienheureux Maurice: « Dans sa jeunesse, [le missionnaire] jouit de la souveraine liberté de se donner à la mission par amour pour le Christ. Ce don une fois accompli, il est lié à la vie à la mort, quels que soient les événements ou les besoins du service qui ne correspondent pas toujours à son attente. Aussi la qualité de son témoignage dépend-elle souvent moins de ce qu’il peut dire ou faire de ce qu’il laisse transparaître de la Présence qui l’habite, car la Mission dépasse de beaucoup l’individu auquel elle est confiée et les résultats immédiats de son action. C’est dans cette perspective qu’il faut regarder vivre et marcher [les missionnaires]. Leurs efforts et leurs souffrances inutiles nous en apprendront alors peut-être autant sur le sens profond de la Mission que les plus savants traités de théologie missionnaire ».
Si l’on tente un bilan de la mission du Tibet, il peut apparaître, à vues humaines, que la masse de sacrifices consentis, toutes ces vies données, dans l’héroïsme du martyr ou simplement dans l’ingratitude du quotidien, n’ont pas produit de résultats statistiques convaincants pour un monde qui ne s’incline que devant la performance qu’il peut mesurer à l’aune de ses propres critères. Mais il faut lire ces événements dans un regard de foi, avec la certitude de la valeur incomparable de chaque acte accompli au nom du Christ avec amour. Le Père Tornay, avec ses confrères missionnaires des Marches tibétaines, a été associé de manière particulière à la Croix, sous différentes formes qui ont eu pour noms : éloignement, isolement, maladie, pauvreté, hostilité, indifférence, persécution et martyre. Toutes ces souffrances, unies à celles du Christ, portent et porteront leurs fruits au temps de Dieu. Les communautés des Marches qui ont gardé la foi en dépit des circonstances qu’elles ont traversées depuis le milieu du XXème siècle en sont déjà un signe éclatant. L’accueil émouvant – j’en ai été personnellement témoin – qu’elles réservent aux compatriotes des missionnaires qui les visitent, témoigne en outre de la qualité du souvenir que ceux-ci leur ont laissé.
Reste aussi et surtout, l’exemple lumineux pour quiconque cherche des modèles sur le chemin de la sainteté. Retracer l’histoire de la mission du Tibet, du Bienheureux Maurice qui en fut une figure exemplaire, ce n’est pas faire revivre un temps révolu aux valeurs dépassées dont nous voudrions garder le souvenir, au mieux teinté d’une vague admiration. C’est bien davantage : c’est rechercher des guides, c’est s’inspirer d’exemples bouleversants de vies entièrement données, pour l’évangélisation d’aujourd’hui. Qui pose un regard lucide sur notre époque ne peut manquer d’être frappé, dans la difficulté d’y annoncer le Christ, par une certaine analogie entre le contexte actuel et celui des Marches tibétaines au temps de la Mission : dans une Europe qui renie ses racines chrétiennes, qui trahit des siècles qui lui ont donné ses pages les plus glorieuses, qui étouffe dans le matérialisme consumériste et instaure une véritable dictature du relativisme, où de surcroît les ouvriers commencent à manquer cruellement à la moisson, la nouvelle évangélisation à laquelle le Saint Père, comme son prédécesseur nous appelle, requiert des chrétiens à la foi de granit, des témoins dont l’action et la charité s’enracinent dans une vie de prière intense, qui ne se laissent pas décourager par l’indifférence, qui ne craignent ni l’hostilité ambiante, ni la persécution ; qui soient prêts à suivre le Christ jusqu’au bout, sans calcul, convaincus, comme Maurice, que « courir pour Dieu est une œuvre morale assez belle et assez grande en elle-même pour se passer de résultat si la chose était possible ».
Jérôme Emonet

Bibliographie :
André BONET, Les chrétiens oubliés du Tibet, Presse de la Renaissance, 2006.
Françoise FAUCONNET-BUZELIN, Les porteurs d’espérance, La mission du Tibet sud (1848-1854), Cerf, 1999.
Jean-Louis CONNE, La croix tibétaine, 2009.
Francis GORE, Trente ans aux portes du Thibet interdit, Kimé, 1992.
Gilles VAN GRASDORFF, La belle histoire des Missions étrangères (1658-2008), Perrin, 2007.
André GUIBAUT, Missions perdues au Tibet, André Bonne, 1967.
Georges HUBER, Un témoin du Christ au pays des mille dieux, Grand-Saint-Bernard, 1998.
Robert LOUP, Martyr au Thibet. Maurice Tornay, Grand-Saint-Bernard, 1950.
Claire MARQUIS-OGGIER et Jacques DARBELLAY, Le bienheureux Maurice Tornay. Un homme séduit par Dieu, Grand-Saint-Bernard, 1993.
Constantin de SLIZEWICZ, Les peuples oubliés du Tibet, Perrin, 2007.
Maurice TORNAY, Ecrits valaisans et tibétains, choix de textes, présentation et notes par Jacques Darbellay, Brepols, 1993.
Maurice ZERMATTEN, Terre de fer et ciel d’airain ou La passion du père Maurice Tornay, Valmedia, 1988.


Etat actuel des chrétientés dans les hautes vallées du Mékong et de la Salouen

En 1999, dans l’ouvrage « Courir pour Dieu », Claire Marquis-Oggier et Jacques Darbellay, se sont demandés ce qu’il était advenu de ces communautés et, se fondant sur le témoignage du Père Alphonse Savioz, ils écrivaient :
« Tout n’est pas anéanti, tant s’en faut. En cette fin du XXème siècle, l’Eglise catholique est bien vivante dans ces terres lointaines. Disons brièvement que, malgré les adversités et les persécutions, la majorité des chrétiens est restée fidèle ; davantage même, leur nombre est allé grandissant. On compte aujourd’hui [fin 1999] environ huit mille catholiques dans l’ensemble de ces régions. C’est plus du double des chiffres de 1952 ».
Pour ce qui concerne les hautes vallées du Mékong et de la Salouen, qui ne sont qu’une partie des Marches tibétaines, le constat n’est pas démenti aujourd'hui. Avec une fidélité qui force l’admiration, dans des conditions difficiles, pratiquement sans prêtres à demeure et avec des ressources limitées, les chrétiens sont toujours là. L’hostilité, le communisme, les persécutions n’ont pas eu raison des efforts des missionnaires qui, dans la communion des Saints, veillent à n’en point douter sur « leurs chrétiens ». De saints laïcs ont assuré la transmission de la foi. Dans la haute Salouen, ce fut le célèbre Zacharie dont le fils Guy, a repris le flambeau .
Depuis 2001, sous la conduite du Père Nicolas Buttet, près de 150 pèlerins, parmi lesquels une majorité de Valaisans, sont allés à la rencontre de ces chrétiens du bout du monde . Tous en sont revenus profondément bouleversés par la joie que ceux-ci éprouvent à voir un prêtre et par la chaleur de l’accueil qu’ils réservent à ces « descendants » des missionnaires. Informés de la présence des pèlerins par des moyens qui nous échappent souvent, ils cherchent le contact et les rejoignent pour l’Eucharistie, non seulement dans les églises, quand il est possible d’y célébrer la messe (ce n’est pas toujours le cas dans la vallée du Mékong), mais dans d’autres lieux plus inattendus : maisons privées, chambres d’hôtel, refuges d’alpage … Ils ont beaucoup de respect pour le prêtre, s’inclinent à son passage et sollicitent à genoux sa bénédiction .
Tout cela témoigne de la vivacité de leur foi et de l’empreinte très forte qu'a laissée l'action des missionnaires dans la mémoire collective.
Selon les statistiques recueillies par le Père Buttet au mois d’août 2010, il y a actuellement près de 3100 catholiques dans la haute vallée de la Salouen et environ 2200 dans la haute vallée du Mékong, dont 500 à Yerkalo. La seule persistance de ces communautés et leur ferveur nous interpellent sur notre propre vie de foi. La facilité avec laquelle nous pouvons accéder aux sacrements ne nous a-t-elle pas amenés à en oublier la valeur inestimable ? Ces chrétiens si humbles, qui sont profondément touchés de l’intérêt que nous leur portons, qui pleurent au moment de la séparation en nous suppliant de ne pas les oublier témoignent de l’extraordinaire vitalité de l'Evangile que leur ont apporté, dans les larmes et le sang, les missionnaires du Tibet.
Jérôme Emonet


Centenaire de la naissance du bienheureux Maurice Tornay

Le 22 août 2010, pour célébrer le centième anniversaire de la naissance du bienheureux Maurice Tornay, le secteur pastoral de l’Entremont organisait un pèlerinage populaire dans le hameau qui l’a vu naître et grandir, La Rosière. Deux cents pèlerins montaient à pied de Liddes, d’Orsières et de Sembrancher pour se retrouver à la Chapelle au milieu du village.
Le but de cette journée de fête et de réflexion était d’abord de louer Dieu d’avoir choisi ‘chez nous’ un témoin qui a entendu son appel à quitter la patrie pour aller annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus aux habitants du Tibet et de la Chine jusqu’au don de sa vie.
Ensuite chacun devait se demander comment il devrait suivre Maurice Tornay sur le chemin de la sainteté dans son propre village.
En marchant sous un soleil éclatant et en s’arrêtant à la Chapelle durant une demi-heure de prière-méditation, les pèlerins étaient guidés par des paroles du martyr. Le thème était une montée en quatre étapes, représentées dans les vitraux de la Chapelle, réalisés par René Darbellay, et qui résument bien le chemin de la sainteté du Père Tornay :
« Séduit par Dieu » - « Appelé par Dieu » - « Envoyé par Dieu » - « Offert à Dieu »
Après l’apéritif bien mérité, les pèlerins descendaient à Orsières sur la place de l’école pour y partager le pique-nique et créer des liens d’amitié entre les participants. Durant une belle Messe célébrée sur place, Mgr. Jean-Marie Lovey encourageait les paroissiens à aller de l’avant sur le chemin de l’amour de Jésus et du prochain, malgré la souffrance de l’indifférence de tant de baptisés.
Les réflexions autour de ce Centenaire ont fait naître en moi deux titres : «Un saint de chez nous !» et : «Des saints chez nous ! ?»
Un saint de chez nous !
Quand nous pensons aux saints, nous pensons à des grands personnages d’ailleurs qui ont accompli des œuvres merveilleuses et qui étaient comme des personnes parfaites, des sortes de ‘champions olympiques’ de la charité, des héros qui ont versé leur sang pour Dieu.
Sous ce regard certains confrères, parlant du caractère très fort de Maurice Tornay, ne le voyaient pas dans ce ‘tableau’. Il nous faut changer d’avis.
Selon le Chne. Marcel Michellod :«La sainteté n'a jamais eu un parfum de savonnette». Et selon le P. Marie-Eugène : «Le saint n’est pas un héros : c’est un homme rempli de Dieu et de la force de Dieu.» A part Marie de Nazareth, tous les saints étaient des pécheurs qui se sont laissés séduire et appeler par Dieu. Mais reconnaissant leurs faiblesses ils se sont convertis.
Maurice Tornay était de la trempe de Pierre, de Paul et d’Augustin. Il le reconnaît clairement : "Peut-être y a-t-il chez moi quelque présemption, quelque orgueil secret? J'en demande pardon à Dieu. Mais il faut m'arracher à tout, je veux essayer de devenir meilleur. … Je pèche, je me confesse; je fais des fautes, je tâche de me corriger… Tant pis pour les misères; si nous en avons, tant mieux, Dieu nous aime plus, mettons notre cœur dans le cœur de Jésus et de Marie, et en avant dans le sentier de la vocation...Donc à Dieu, courage en tout et partout.»
C’est dans cet esprit qu’un témoin peut affirmer : "On le sentait tout tendu vers Dieu." Maurice lui-même écrit : «Vis dans la joie. Dis souvent pendant le jour à Dieu que tu l'aimes. … Le vrai malheur consiste à oublier Dieu, qu'à part servir Dieu, vraiment, rien ne vaut rien, rien, rien.»
Séduit et appelé par Dieu, l’enfant de notre village se laisse transformer par la force de Dieu, comme le confirme son Père-Maître Mgr. Nestor Adam qui dit : «Maurice était un très joyeux compagnon. Il aimait rire et plaisanter, jouer des tours. .. Maurice fut celui qui, de tous les novices, s'est le plus transformé, discipliné, haussé vers la perfection. En dépit de son caractère indépendant, il fut d'une obéissance admirable.»
Comme les disciples peureux, transformés par l’Esprit Saint en apôtres courageux, Maurice a trouvé la force surhumaine de se laisser envoyer par Jésus et de donner sa vie pour les chrétiens qui lui étaient confiés. Mais même avec la grâce du sacrement de sacerdoce et de la vie consacrée, l’envoyé a besoin du soutien des siens. Maurice le dit à sa famille : «Je deviendrai saint presque au milieu de vous, si je fais bien, si vous priez pour moi.».
Des saints chez nous ! ?
Une des raisons pour laquelle l’Eglise nous invite à vénérer les saints est pour les prendre comme ‘modèles’ à imiter sur notre chemin vers la sainteté, car nous sommes tous appelés à devenir des saints. Nous n’avons pas besoin d’aller mourir au Tibet pour aller au ciel. C’était la vocation de Maurice Tornay. J’ai mis un point d’exclamation à ce titre pour affirmer - en louant Dieu pour la force donnée par lui - qu’il y a avait et qu’il y a aujourd’hui des saints – qui ne sont pas inscrits au Vatican - chez nous !
Le point d’interrogation est mis pour nous poser la question : «Comment le bienheureux Maurice Tornay nous enseigne à devenir des saints «au milieu de nous» ?
Le saint est une croyant qui aime Dieu de tout son cœur et qui fait tout son possible pour accomplir sa volonté tous les jours de sa vie, au milieu des personnes qui partagent sa vie.
Donc, on n’est saint que quand on sort de soi-même, que l’on se laisse ‘séduire’ par l’amour de Dieu et qu’on le donne aux autres… et le Père nous rendra au centuple ce que nous donnons et faisons dans son amour.
C’est ce que le Père Tornay nous dit :
«Nous sommes ici-bas, semblables à des touristes dans un hôtel. Il faut en sortir.»
«Rien n'arrive, rien ne se passe si ce n'est par amour…. Et dans tout ce que Dieu laisse arriver, Dieu ne cherche qu'une occasion de prendre notre coeur.»
«Nous renonçons à tout, et nous nous attachons à Jésus Christ pour toujours. C'est toute ma philosophie; et tout mon coeur, et tout mon avenir.»
«Je peux passer les plus beaux jours qui soient donnés à l'homme de passer sur la terre, si mon coeur est tout uni à Dieu.»
«Quand tu te hâtes, ne te hâte que pour Dieu. Que ce soit lui, le dernier motif de tous tes pas. Offre-lui bien chacune de tes actions, qui sont autant de prières. ... Tu peux être agréable à Dieu si tu acceptes de bon coeur ce qui se passe, et si dans ce qui se passe, tu réponds à l'amour sur quoi nous serons jugés au soir de notre vie. …
Vis dans la joie. Dis souvent pendant le jour à Dieu que tu l'aimes.»
Le saint vit en chrétien au milieu de ce monde dans lequel beaucoup de personnes vivent comme si Dieu n’existait pas. Le saint ne doit pas fuir le monde, mais le transformer à l’image du bon levain, de la lumière que Jésus nous demande de porter à nos frères.
Le Père Tornay nous enseigne à aimer la terre en vue du ciel. Il dit :
«Il faut l'aimer, la terre, mais il ne faut l'aimer que pour autant qu'elle nous conduit à Dieu, que pour autant qu'elle nous dit combien Dieu est beau et miséricordieux. Le reste ne vaut rien, parce que le reste passera. Oui, tout le reste passera. Mais mon affection pour vous ne passera pas car, au ciel, nous nous aimerons toujours.»
En fidèle disciple de saint Augustin qui disait : «Aime et fais ce que tu veux !», l’exemple du bienheureux Maurice nous fait comprendre que le saint est celui qui cherche chaque jour à faire le volonté du Père – comme nous le demandons dans le Notre-Père. Il affirme:
«Je fais ce que je veux, je peux faire tout ce que je veux, car la volonté de Dieu m'est exprimée à chaque moment, et que je veux faire cette seule volonté.»
Alors, louons Dieu pour toutes les fois où – grâce à Dieu et à l’exemple de Maurice et de tous les saints – nous avons mis en pratique sa volonté. Méditons sur les paroles du Père Tornay dans lesquelles nous trouvons mille conseils qui nous aident à reconnaître la volonté du Père dans la vie quotidienne.
Chanoine Klaus Sarbach


Quel est le lien des gens de l’Entremont avec «leur » Bienheureux ?

Les réflexions qui suivent sont un résumé de discussions spontanées avec des habitants dans les rues et les maisons d’Orsières et de Sembrancher. Même si les gens de la montagne n’expriment pas leur vénération comme les italiens du Sud pour leur Padre Pio, ils sont «heureux et fiers qu’un de leurs fils soit devenu un courageux martyr chrétien».
Il y a des habitants pour lesquels le nom ‘Bienheureux Maurice Tornay’ ne dit rien. D’autres ‘connaissent le nom mais pas l’histoire’ de leur illustre concitoyen.
Encore d’autres savent que Maurice a été tué au Tibet, mais ne se rappellent pas de sa vie et ne connaissent rien de ce qu’il a écrit.
Une paroissienne affirme: «Je dois avouer que je n’ai pas lu les textes qui parlent de lui.-Pourquoi ? Je ne le sais pas. Je ne suis tout simplement pas attirée pour le moment par sa vocation. Je suis plus attirée par d’autres vies, comme la Petite Thérèse, Chiara Lubich, l’abbé Pierre, Sœur Emmanuel, Mère Teresa… ».
Une autre par contre affirme : «Plusieurs publications m’ont interpellée, en particulier sa correspondance. Quelle foi !. Si jeune et si sûr de lui, confiant, comme abandonné en Dieu.» Son mari est un ‘ami du martyr’ depuis son enfance : «Papa nous parlait de Maurice Tornay. Nous l’invoquions en cas de coup dur, pour être ‘éclairés’ quand des difficultés surgissaient. Nous avions une grande confiance en lui et souvent il nous a exaucés ! »
Certains reconnaissent la force d’âme et la foi intrépide du Père Tornay :
«Je suis intriguée et admirative de son courage qui a été jusqu’à la mort.
Je constate avec surprise son audace et sa persévérance à vouloir rester au Tibet, malgré la violence qui le poursuivait.»
«Le Père Tornay est pour nous un très bon exemple d’engagement dans la foi. Son martyr n’était pas un acte héroïque de quelques heures. Il a souffert pendant des années à cause des persécutions chrétiens qui lui étaient confiés.»
Pour un couple «le Bienheureux Maurice Tornay est un modèle de fidélité et de persévérance à servir le Christ, une invitation permanente pour les paroissiens du secteur à l’imiter, mais également un modèle d’engagement pour aujourd’hui, pour les chanoines de la Vénérable Congrégation du Grand-Saint-Bernard.»
Il y a des paroissiens qui prient à la maison ou devant son icône dans l’église d’Orsières ou montent jusqu’à la chapelle de La Rosière pour y déposer leurs intentions de prière, surtout dans les heures de soucis et de souffrances.
Une personne dit : «Il m’aide chaque jour à découvrir les dons que Dieu fait pour chacun de nous.» Une autre atteste une prière exaucée ‘en direct’ :
«L’année où ma maman est décédée, j’ai pu faire l’expérience d’une aide concrète du Bienheureux Maurice. Je ne supportais plus de la voir tant souffrir. Le matin je me rends à l’église, et, devant l’icône de Maurice Tornay, je lui dis : « C’est trop dur, s’il te plaît viens chercher maman ! » Le jour même elle s’en alla vers Jésus.»
Mais nous ne vénérons pas les saints seulement pour recevoir de l’aide de leur part. L’Eglise nous les propose comme exemples à imiter en menant une vie chrétienne authentique et fidèle là où nous sommes. Quelques personnes très âgées, qui ont connu Maurice Tornay quand il était jeune, parlent de sa force de caractère parfois un peu ‘trop fort’. Dès son séminaire il en demande pardon et fait de gros efforts pour ‘devenir meilleur’.
Dans cette ligne une paroissienne âgée dit : «Il faut que Maurice vienne nous secouer, nous tirer par les cheveux pour que nous puissions aller ‘en-haut’ car nous ne sommes pas toujours de bons chrétiens !»
Les chrétiens ouverts et actifs sont heureux de pouvoir découvrir des textes du Bienheureux et des témoignages de ses contemporains. Ce sont des conseils et des réflexions du martyr qui peuvent nous aider aujourd’hui à être ou à devenir des disciples et des amis fidèles de Jésus et des témoins convaincus et courageux qui osent annoncer l’Evangile dans nos villages.
Voici le témoignage d’une dame née à La Rosière :
«Maurice s’est laissé séduire par Dieu. Dans cet amour il a marché et couru pour Dieu. Son but est de conduire vers Dieu les siens et les paroissiens. Je monte régulièrement à La Rosière pour demander et recevoir la grâce d’affermir ma foi et d’oser marcher pour et parler de Dieu, pour être une chrétienne et une missionnaire aujourd’hui.»
Chanoine Klaus Sarbach


Le bienheureux dans sa famille

Mon Cher Oncle Maurice,
Anna Murisier, ma sœur, me fait l'honneur de me demander une petite dédicace pour ce livre destiné à recueillir témoignages et hommages des paroissiens d'Orsières. L'histoire de ta vocation, de ta mission en Chine et au Tibet, de ton martyre et enfin de ta béatification est bien connue de toute cette chère communauté d'Orsières, dont le cimetière conserve nos aïeuls et nos plus chers disparus. Combien sont-ils encore de ce monde à t'avoir connu avant ton départ sans retour ? C'était je crois en 1936 et dans notre famille proche, je ne vois guère que notre chère tante Anna (1), elle aussi religieuse consacrée au Seigneur, qui nous fasse encore la grâce de nous parler de "Maurice", l'étudiant, le profès, puis le missionnaire un beau jour envolé, ou plutôt embarqué à Marseille sur l'un de ces paquebots d'un autre âge des Messageries maritimes. L'exil commençait et ne devait pas trouver de fin terrestre, puisque tu fus, prématurément à nos yeux myopes de terriens, rappelé à Dieu alors que tu n'avais même pas atteint ta quarantième année ! 1949, le télégramme tragique : "Tornay massacré" ! Ce fut un coup de tonnerre dans nos ciels encore cléments ! Du Grand Saint Bernard à Martigny, d'Orsières à toutes les communes de l'Entremont et des périphéries où nos parents nous élevaient dans le respect de notre sainte religion.
Ce fut un deuil, mais d'emblée transfiguré par la foi : l'oncle Maurice avait achevé son parcours terrestre, de toute évidence ponctué de privations et de souffrances que son caractère, mais aussi sa pudeur de prêtre montagnard lui faisaient passer sous silence quand il écrivait à son très cher frère, notre papa, Louis, des récits qu'il savait lus en famille et surtout dont il attendait des réponses, non seulement de son frère bien aimé, mais de sa nombreuse progéniture ! Les dix premières années de ma vie sont constellées de ces souvenirs dominicaux : "Et maintenant, les enfants, il s'agit d'écrire aux Permissionnaires !" Et moi, déjà un peu frondeur comme il est naturel chez les Tornay, je me disais dans mon for intérieur – un for bien fragile, je le reconnais - : pourquoi ces oncles vénérés sont-ils toujours en "permission", alors que nous, après les messes du dimanche matin, nous devions consacrer une bonne partie de notre après-midi de repos dominical à faire briller nos souliers pour toute la semaine ? Evidemment, il n'était pas question de "la ramener" sur des sujets qui eussent révélé un esprit trop malin sinon diabolique ! La sanction eût été immédiate et sévère : le Rosaire à genoux et ensuite copier deux cents fois "Nos Pères missionnaires ne sont pas des permissionnaires". Etant relativement doué en orthographe, j'ai préféré esquiver l'exercice. Mais tout cela laissait libre cours à nos jeunes imaginations. Nos bons Pères avaient certes fait le don de leurs vies, mais au moins, en attendant d'être au ciel, ils vivaient des aventures extraordinaires entre le Mékong et la Salouen, traversant des fleures rugissants sur des ponts de corde qui eussent effrayé Tarzan lui-même. Et pauvres de nous, écoliers, nous n'avions pour toute aventure quotidienne que le passage du vieux pont du Rhône entre Lavey et Saint-Maurice. Au moins ce pont était-il en bois et nous laissait contempler, entre les traverses des couloirs latéraux, le déferlement prosaïque des eaux vertes de nos glaciers, spectacle annonciateur du sourire infini de la mer de nos futures études grecques sous la houlette du Chanoine Saudan. Oui, au début du vingtième siècle, nos familles de "petits paysans de montagne" étaient pauvres et partir, si c'était "mourir un peu", c'était aussi vivre beaucoup, qui en Amérique, qui en Chine, qui dans les Marches tibétaines. La terre de nos coteaux ne suffisait pas à nourrir tous les membres de chaque nouvelle fratrie. Partir à l'aventure était donc un rêve pour tous ces cadets qui ne pouvaient espérer un arpent de terre en héritage. Evidemment, si certains partaient pour "faire fortune", d'autres partaient au contraire pour "donner" à de plus pauvres cette fortune à nulle autre pareille, la bien nommée Bonne Nouvelle.
C'est l'exemple que nous ont donné les oncles Angelin et Maurice, leurs confrères, et nombre de nos cousins, neveux et petits-neveux après eux. Et cet exemple était non seulement rappelé le dimanche après-midi, mais transcrit dans nos actes de naissance. Le signataire de ces lignes fut baptisé "Serge Angelin Maurice". C'était en 1939. Dix ans plus tard, le dernier de notre fratrie étant né le 5 août, il devait être baptisé "Philippe". Le télégramme étant arrivé avant la cérémonie, notre benjamin reçut le nom de "Maurice Philippe" augmenté d'Antoine en hommage à notre papa Louis. C'est ainsi que se forgent les identités, au fil des générations. Au fil des générations … ce fut longtemps le titre de mon livre consacré à un peuple africain, et que j'ai finalement intitulé Les Fusils Jaunes. Car l'attrait d'un monde autre m'a saisi moi aussi au terme de mon adolescence. Attrait d'un exotisme qui deviendrait mon quotidien, selon la belle formule de l'un de mes devanciers, Georges Condominas. Certes, je ne partais pas pour les convertir – d'autres s'en chargeraient après moi – mais pour les comprendre, pour apprendre d'eux ce que pouvait être une humanité non pas d'avant la Chute, mais d'avant la Rédemption. Eh bien oui, je l'ai appris et je l'ai raconté sans louange ni condamnation dans mon œuvre d'ethnologue et d'enseignant. Au cours d'une longue carrière, j'ai découvert avec bonheur qu'un grand nombre de missionnaires, sur les cinq continents, avaient pratiqué cette œuvre qui définit l'humanisme : aimer les autres, c'est d'abord le leur prouver en apprenant leur langue, en essayant de comprendre leurs us et coutumes et puis, parfois, de progresser ensemble sur le chemin d'une sagesse. Nos contemporains semblent découvrir que ces sagesses sont multiples et que notre judéo-christianisme ne peut prétendre au monopole de la vérité. Nos oncles missionnaires le savaient déjà et il m'est agréable d'avouer ici que ma vocation d'ethnologue doit beaucoup aux récits de notre oncle Angelin, à son retour d'Asie, sur le thé beurré et d'autres recettes et coutumes admirables des confins de la Chine et du Tibet. Oui, notre oncle devenu Prévôt a su nous faire rêver et non seulement cela : il a su créer et faire revivre, pour nous qui n'avions jamais rencontré l'oncle Maurice, non pas un exilé aspirant tristement au martyre, mais un personnage vivant, généreux, plein d'esprit, un brin provocateur … bref un Valaisan, un montagnard, un enfant de la Rosière, un fils de Dzan di Reines.
Et nous tous, son frère, ses confrères, ses cousins, ses neveux et ses nombreux apparentés par la foi comme par les liens du sang ou du mariage, nous partageons la fierté de toute notre communauté de pouvoir honorer, chaque mois d'août à la Rosière, et en toute saison dans la vénérable église d'Orsières, la mémoire d'un homme mort à cheval, droit dans ses bottes et dont les convictions ne se sont laissé ébranler ni par la souffrance, ni par les sombres machinations d'ennemis jaloux de son courage et de son zèle religieux. Notre Souverain Pontife Jean-Paul II nous a réunis à Rome en 1993 pour lui rendre l'hommage solennel de toute l'Eglise et nous lui en demeurerons reconnaissants à jamais. A Yerkalo, semence de chrétiens, les enfants des fidèles de notre oncle, veillent sur ses reliques comme sur celle d'un Saint. Prions nous aussi notre oncle Maurice avec ferveur : il nous a montré le chemin. Comme le clamait Gratien Volluz, cet autre montagnard si cher à nos cœurs, il nous entraînera à sa suite, "vers les sommets, dans l'audace et l'adoration".
(1) Anna, la petite sœur de Maurice, née en 1912, devenue religieuse de Sainte Jeanne- Antide, décédée à la Roche – sur - Foron, le 4 février 2008
Serge Angelin Maurice Tornay