2011/2
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Année 2011 - Numéro 2
Revue " Mission du Grand-Saint-Bernard"

Editorial

Chers amis lecteurs,

Ce numéro 2, de l’année 2011, vous est remis en ce début d’été. Il est, on peut le dire, ruisselant d’images et de couleurs. Couleurs de la culture et des beaux-arts :
- en tout premier, la présentation par M. Pierre Rouyer, de l’exposition de cette année à l’hospice du Grand-Saint-Bernard : la Via francigena
- puis c’est le Prieur de notre mission à Formose qui nous présente la grande œuvre qui vient d’être réalisée à l’église de Hsincheng : la confection et la mise en place de 14 vitraux
- enfin, le Prieur de l’hospice du GSB, José Mittaz, nous présente, de façon très belle, son dernier ouvrage : Mille ans de fraternité.
Vous aurez certainement beaucoup de plaisir et d’enrichissement à parcourir ce numéro.
Que tant de beautés nous donne toujours plus soif d’entrer davantage en communion avec Celui qui n’est que beauté, la Source de toute beauté et de toute lumière.
Je vous souhaite à tous et à toutes, un bel été radieux, sous le soleil de Dieu.

Chne René-Meinrad Kaelin, rédacteur


La Via Francigena


Musée de l’hospice du Grand-Saint-Bernard
Exposition du 11 juin au 2 octobre 2011
Comment montrer la Via Francigena ? Il y a tout d’abord l’itinéraire, qu’indiqua Sigeric en 990, lors de son retour vers Canterbury, après être allé à Rome chercher le pallium des mains du pape Jean XV. Le manuscrit original a été perdu, mais la copie sur parchemin, datée du XIe siècle, confirme que l’archevêque et sa compagnie sont bien passés par le col du Mont-Joux, quelques décennies avant que Saint Bernard y fonde l’hospice. La perspective historique est vertigineuse.
La photographie, en particulier celles du pèlerin anglais Michael Krier, donne à voir les paysages et les lieux de la via Francigena. Soixante images, rassemblées en un seul panneau, permettent de suivre les étapes. Depuis la voûte de la cathédrale anglicane jusqu’au seuil de la basilique Saint-Pierre, que de choses à voir au long de ces quelque 1800 km ! Et surtout que de choses à vivre.
Au-delà de l’itinéraire géographique et culturel, l’exposition recherche naturellement le sens du cheminement intérieur. Que se passe-t’il dans le cœur lorsque jour après jour on marche vers Rome ? Le photographe Andrea Alborno a réalisé les portraits de pèlerins qui font étape à l’hospice, et les a interviewés. A côté des visages, les paroles témoignent du vécu et des motivations. Plus d’une fois il est dit que l’on ne part pas pèlerin, mais qu’on le devient au fil du chemin.
De son côté, le chanoine José Mittaz, prieur de l’hospice, a œuvré en collaboration avec l’illustrateur Dominique Mertens pour proposer six tableaux inspirés de l’Ancien et du Nouveau Testament. Du chêne de Mambré à l’auberge d’Emmaüs, chaque scène éclaire la dimension biblique du pèlerinage. Enfin, dans un mouvement de bonheur, les images laissent place à la sculpture, avec des pèlerins aux pieds nus, réalisés dans la terre et le bronze par Simone Mayor.
Face à cette diversité de formes et d’inspirations, on comprend qu’il y a, entre Canterbury et Rome, autant de chemins que de pèlerins.
Au plaisir de vous retrouver là-haut l’été prochain,

Pierre Rouyer, responsable du musée de l’hospice du Grand-Saint-Bernard


Des vitraux pour l’église de Hsincheng

Née à Jérusalem en l’an trente du Seigneur, l’Eglise de Jésus-Christ s’est développée jusqu’aux « limites du monde ». Depuis l’époque apostolique, elle essaie de conjuguer « unité désirée par Jésus » et « sensibilité propre à chaque personne, chaque peuple, chaque culture ». Ainsi, malgré quelques bavures criantes, notre église catholique a été et demeure un puissant véhicule d’échange interculturel.
Dès que l’Eglise s’insère dans un nouveau milieu, les gens de l’endroit désirent qu’elle assume sa « catholicité » tout en respectant les valeurs culturelles locales. Que de fois, au cours d’échanges avec des Taiwanais, ai-je entendu les réflexions suivantes. « Tout le monde le sait: Jésus était un indo-européen. Pourquoi le représentez-vous parfois sous les traits d’un asiatique? Auriez-vous honte d’être les disciples d’un juif de Palestine? Assumez vos origines et présentez-nous ce que vous avez de meilleur!… »
Suite à un heureux concours de circonstances, ou plus exactement « grâce à la main du Seigneur », en 1956 on nous a proposé de prendre en location un ancien site shintoïste qui avait été démoli et laissé à l’abandon après la rétrocession de Taiwan à la Chine. Nous y avons d’abord construit un jardin d’enfants.
En 1959-60, nous y implantons notre maison centrale et aménageons un oratoire marial sur le tertre où s’élevait autrefois le mémorial japonais. Les deux torii, l’allée centrale, les huit lampadaires, les deux paires de lions, les trois esplanades successives sont sommairement restaurés et intégrés dans le nouvel oratoire.
Finalement, en 1964, nous avons pu acheter le terrain et nous y avons édifié notre église centrale de Hsincheng. Afin d’harmoniser l’église et le site originel, dans ses grandes lignes, l’église évoque la forme d’un navire: « l’arche de Noé » pour les uns, « la barque de Pierre » pour les catholiques, « le vaisseau du dharma » qui emmène les âmes au paradis de l’ouest pour les bouddhistes. L’église aurait dû être orientée vers Jérusalem, mais, par suite d’une erreur, elle est plutôt tournée vers La Mecque; certains y voient un clin d’œil à nos frères en Abraham, tandis que d’autres se consolent en disant que « la barque de Pierre » ne vogue jamais en ligne droite, mais elle atteint toujours son but.
Depuis les années 1985, les Taiwanais s’affirment de plus en plus comme constituant une entité spéciale, différents des chinois de Chine continentale, et recherchent leur passé propre. Le gouvernement cesse de démolir ce qui reste de l’occupation japonaise à Taiwan. A partir de 1990, les vestiges japonais sont de plus en plus appréciés et de nombreux Taiwanais font l’éloge de ces « Pères étrangers » qui ont eu la sagesse de conserver les bases du site shintô de Hsincheng et de l’intégrer dans l’aménagement catholique local. En 2005, le site est classé monument historique.
Actuellement, le centre catholique de Hsincheng est de plus en plus connu. Nombreuses sont les personnes qui s’intéressent à son passé et, par lui, à l’église catholique qui l’a intégré harmonieusement. Pour que nos prières soient plus belles, notre foi mieux éclairée et notre église plus expressive, depuis de nombreuses années je rêvais d’accrocher des vitraux aux fenêtres supérieures. Finalement, grâce aux subventions généreuses accordées par mes parents, quelques amis et quelques bienfaiteurs, je pus concrétiser ce projet.
On a souvent dit que les vitraux de nos églises et cathédrales sont des bibles et des catéchismes rédigés à l’intention des analphabètes. Aussi, je désirais des œuvres figuratives qui puissent nous aider à mieux exprimer notre foi et qui permettent aux gens de Taiwan de percevoir comme un lointain rayonnement des verrières de nos cathédrales. Lors de mon séjour en Suisse en 2007, je me mis en quête d’un artiste verrier capable de réaliser ce travail.
Je fis la connaissance de Monsieur Chatelain Dominique qui me dit que mon projet l’intéressait beaucoup, mais qu’il ne pouvait pas le concrétiser dans l’immédiat, car il avait déjà des commandes pour plus d’une année de travail. De plus avant de s’atteler à un tel ouvrage, il avait besoin d’un temps de maturation assez long. Je lui signifiais que je n’étais pas pressé, mais que je désirais une œuvre faite avec soin. Monsieur Chatelain accepta ma commande et me promit de les réaliser pour l’automne 2009. Finalement, il n’eut qu’une année de retard, un délai tout à fait raisonnable pour un artiste! Il s’agissait de créer 14 vitraux de 120 cm. de haut sur 60 cm. de large.
Le thème des vitraux, je l’avais mijoté depuis longtemps déjà. Près de l’autel: les quatre évangélistes qui nous font connaître Jésus-Christ. A l’entrée du chœur: du cœur transpercé du Crucifié jaillissent l’eau du baptême et le sang de la Nouvelle Alliance, origine de l’Eglise. Viennent ensuite les sept sacrements qui nous font vivre en Eglise et nous apportent le Salut. Près du baptistère: Marie-Reine nous présente Jésus. Tout au fond, au-dessus de l’autel-mémorial dédié aux ancêtres: le Ressuscité libère des enfers les âmes des justes.
Monsieur Chatelain s’est laissé inspirer par des peintures sino-japonaises afin de donner aux vitraux certaines connotations asiatiques. De plus, comme dans l’art chinois traditionnel, ce n’est pas l’éclat des couleurs, mais la finesse du dessin et l’harmonie entre les diverses tonalités qui priment.
J’avais demandé à Monsieur Chatelain de faire figurer à côté de chaque évangéliste le Vivant de l’Apocalypse (Ap 4,6-8) qui lui est attribué depuis saint Irénée. Plutôt que d’en faire une marque distinctive, M. Chatelain l’intégra parfaitement dans la scène représentée.
Le Vivant à face humaine prend l’aspect d’un ange qui parle à l’oreille de saint Mathieu et enfonce sa droite dans l’auréole de l’évangéliste comme pour guider sa plume. Saint Mathieu lève sa tête et nous regarde. Sur son visage se lit encore la surprise et l’émerveillement de celui qui, assis derrière le bureau des taxes, a dû se dire: « comment se fait-il que le jeune rabbi de Nazareth me choisisse comme disciple, moi qui appartient au groupe des publicains que les Juifs pieux considèrent comme des pécheurs publics? »

A Jérusalem, la maison de Marc servait de lieu de prière pour les premiers chrétiens
(Ac 12,12). Saint Marc est donc représenté en train de présider l’eucharistie, prélude du festin eschatologique durant lequel le lion pacifié sera l’ami des enfants (Is 43,4). Marc serre discrètement sur sa poitrine une croix égyptienne, car, selon la tradition, l’Eglise d’Alexandrie a reçu son dernier témoignage. De l’éternité où il est déjà entré, saint Pierre le protège de sa crosse et lui murmure: « j’irai vers l’autel de Dieu, vers Dieu qui réjouit ma jeunesse « (Ps 43,4).

Le lettré saint Luc est assis devant son chevalet de peintre. L’évangile qu’il a déjà rédigé est ouvert à ses pieds; les autres livres sont rangés sur la bibliothèque. A travers l’ouverture de la fenêtre, on aperçoit un bovin sous un arbre. Saint Luc s’efforce de donner les dernières touches au tableau représentant Marie et l’enfant Jésus. Jésus et Marie lui apparaissent et Luc termine son œuvre avec joie. Tout est harmonie, sérénité et paix.

Au sommet du tableau, un superbe aigle, - l’Esprit de Dieu -, vole au-dessus d’une mer de brouillard, - l’abîme originel -. Aux pieds de saint Jean émergent quelques arbres, comme pour signifier la force créatrice de Dieu toujours active et actuelle. Sur le côté gauche du tableau, saint Jean se tient debout sur le sol ferme, sous les ramures d’un arbre séculaire, « la souche de Jessé » (Is 11,1). Jean a un regard perçant, comme pour nous introduire dans les profondeurs du mystère du Salut. De sa droite, il esquisse le signe trinitaire et, dans sa gauche, il tient la coupe amer qu’il boira par amour pour Jésus. Il est drapé dans un magnifique manteau de couleur pourpre qui nous fait penser à l’Agneau de Dieu qui nous sauve par son sang.

Le cinquième vitrail nous montre l’eau et le sang qui jaillissent du cœur transpercé de Jésus en croix. Du côté ouvert du Christ surgit l’Eglise, la Nouvelle Eve. L’eau du baptême et le sang de la nouvelle alliance assurent la pérennité du Salut pour l’humanité; - la ville actuelle de Jérusalem représentée en filigrane sur le bas du vitrail nous le rappelle explicitement -. Régénéré par cette source vivifiante, le centurion lève son bras comme pour prêter serment et proclame: « Vraiment celui-ci était Fils de Dieu » (Mt 27,54).

Viennent ensuite les sept sacrements par lesquels Jésus nous accorde la Vie en plénitude. L’eau baptismale, le pain eucharistique, l’huile sainte, la bouche du prêtre, la crosse de l’évêque, l’affection mutuelle des époux… tout concourt à l’avènement du Règne de Dieu.







Monsieur Chatelain a fignolé avec amour Marie, Reine de Chine, Reine du monde. Représentée sous les traits d’une impératrice chinoise, Marie siège au milieux de délicates fioritures. Sa jupe épouse les contours de la carte géographique de la Chine. Devant son genou, une perle en forme de Taiwan nous rappelle que sur notre « belle île » nous jouissons de beaucoup plus de libertés qu’en Chine continentale. De sa main gauche Marie soutient l’enfant Jésus debout sur ses genoux. Le visage affable de Jésus tempère l’expression ferme et austère de l’impératrice. Dans sa main gauche emmitouflée, Marie tient un superbe globule de calcédoine, comme pour signifier qu’avec son aide maternelle, notre terre est invitée à devenir agate pour le Seigneur Jésus. A l’arrière plan, une jonque nous dit que la barque de Pierre s’est arrêtée à Hsincheng.

Finalement, près de la dernière station du Chemin de Croix et au-dessus de l’autel dédié aux ancêtres: Jésus ressuscité. Sorti victorieux du tombeau, l’athlète de la Vie écrase sous son pied droit la tête du démon qui verrouillait les enfers et emmène en un cortège triomphal les âmes des justes qui attendaient depuis si longtemps cet heureux événement. De Jésus émane une puissance et une détermination que rien ne saurait arrêter.

Durant ces derniers mois, que de fois ai-je contemplé les vitraux de l’église de Hsincheng! Les diverses luminosités créent parfois d’agréables surprises. A de nombreux amis et visiteurs, je les ai expliqués en détail. Tous les trouvent très beaux et parlants. Je le reconnais, l’enthousiasme communicatif du curé de céans est certainement responsable en partie de ces paroles élogieuses, mais j’ose espérer que ce ne soit pas la raison fondamentale!
En guise de conclusion, je vous fais part de quelques réflexions qu’on m’a faites.
« Enfin, je comprends ce que signifie renaître de l’eau et de l’Esprit Saint ». « Le spectre de la maladie se fracasse contre l’huile du sacrement des malades ». « La finesse des dessins et la subtilité des nuances nous font songer à des œuvres chinoises traditionnelles ». « Auprès du Ressuscité, nos défunts sont en paix et en sécurité ».
« Comme elle est belle la coupe eucharistique! » « Jésus parle-t-il réellement par la bouche du prêtre? » « J’envie les personnes qui peuvent recevoir le sacrement du mariage ». « C’est étrange: ces vitraux me font penser aux représentations traditionnelles que j’ai admiré dans des livres d’histoire et d’art, mais les dessins sont plus modernes ».

Chanoine Gabriel Délèze


Mille ans de fraternité dans l’aujourd’hui de la vie à l’hospice

milleansTélécharger illustrations et photos

J’aime à dire que je me sens riche des qualités des autres, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle cet ouvrage est le fruit d’une collaboration intense réunissant un chanoine, désireux d’exprimer ce qui lui tient à cœur, et deux auteurs devenus amis, Theo Mertens pour les œuvres musicales et son fils Dominique Mertens pour les illustrations et la maquette du livre.
Pour reprendre les mots de notre confrère Jean-Pascal Genoud, l’ouvrage se décline en « sept chapitres, chacun partant d'une valeur humaine, chacun fondé sur une page d'évangile, avec chaque fois un animal de référence dans lequel nous pouvons facilement... nous reconnaître ! En outre, chaque chapitre se conclut par un chant dont on trouve l'enregistrement sur le CD qui accompagne le livre. Le tout constitue un ouvrage de catéchèse de premier ordre. A l'usage des familles qui veulent trouver un moyen d'actualiser la saveur de l'Evangile. »
A l’hospice, la bonne nouvelle devient une expérience à vivre, à la fois simple et bouleversante, pour qui est disposé à écouter la parole silencieuse de la faune et de la flore et celle qui se vit au fil des rencontres humaines. Si la parole d’évangile nous engage au don de nous-mêmes, la simple présence des fleurs encourage celui qui la contemple à ne pas remettre à demain l’épanouissement qui est à vivre dans l’aujourd’hui :
« La flore montagneuse, en ces altitudes élevées, reçoit chaque matin de l’été comme un cadeau inespéré, celui du temps favorable à son épanouissement et à notre capacité d’émerveillement. Leur simple présence est un hymne à la vie, car chaque espèce végétale n’a que quatre mois pour pousser, fleurir et se reproduire. Chacune d’elle cherchera sa place dans l’environnement qui lui convient : la Gentiane égaye les pâturages, le Myosotis sur le bord du chemin nous invite à ne pas l’oublier, alors que la Saxifrage nous interroge sur les vraies forces de la vie, elle qui va trouver racines dans la fissure du rocher, d’où son nom de perce-pierre. Quant à l’Adonis, précieuse entre toutes sur les coteaux de Charrat, sa lumineuse robe célèbre la joie de Pâques depuis le fond de la vallée, car le Christ a vaincu le passage infranchissable de la mort, et la paix qu’il libère en nous trace un chemin de vie nouvelle. » (p. 6)
La force de résurrection se livre tout autant dans la symbolique du passage que dans la présence du bouquetin sur nos cimes :
« Durant les sept mois de l’hiver, l’hospice n’est atteignable qu’après une marche de deux heures à skis de randonnée ou en raquettes à neige. Parabole évocatrice de la résurrection, l’itinéraire emprunté traverse la Combe des Morts, où s’engouffrent les avalanches, et oriente le voyageur vers l’hospice, ce refuge au service de l’espérance, solidement ancré sur le rocher et situé au seuil d’une nouvelle étape à franchir, d’un nouveau passage à vivre. Au Grand-Saint-Bernard, l’évangile de Pâques est une bonne nouvelle qui se reçoit au rythme du pas, à l’écoute d’une nature grandiose qui livre son message de vie à celui qui sait prendre le temps et ouvrir son cœur pour mieux voir, pour mieux recevoir. » (p. 7)
« Le Valais abrite aujourd’hui la plus grande colonie de bouquetins de l’arc alpin : environ 4000 individus. Sans exagération, on peut parler d’une résurrection de l’espèce, puisque le dernier bouquetin valaisan avait été tiré dans le Val d’Anniviers en 1809. L’histoire de sa réintroduction est un hymne à la solidarité par-delà les frontières, y compris celles de la légalité ! De façon hautement symbolique, le chemin de sa résurrection relie le Massif du Grand-Paradis (Val d’Aoste) au Mont-Pleureur (Val de Bagne) en passant par le col du Grand-St-Bernard. » (p. 70)
Comment évoquer l’ouvrage « Mille ans de fraternité » sans reconnaître le bienfait d’habiter en frères tous ensemble en ce refuge de l’espérance ? Aussi, j’ai choisi de laisser la parole à celles et ceux qui aujourd’hui tissent la fraternité en ce lieu millénaire. Car la fragile communauté religieuse de l’hospice se sent soutenue et encouragée par les membres de la maisonnée qui s’engagent sur la montagne au service de l’hospitalité qui devient, signe éprouvé de la divine bienveillance à l’égard de tout passant.
Leur laisser la parole, c’est vous partager l’ineffable bénédiction que nous recevons par le don généreux de leur présence.
Leur laisser la parole, c’est reconnaître le Christ dont la présence agissante transfigure chacune de nos histoires humaines en un évangile de vie.
Nous exprimons également notre gratitude à tous les photographes professionnels Odile Meylan, Sébastien Féval, Andrea Alborno et David Coulin dont le talent et la sensibilité s’expriment dans les images que vous découvrez au fil de ces pages.
Chanoine José Mittaz

L’hospice sur mon chemin de vie

Je vous ai écrit cette lettre sous forme de témoignage pour vous faire partager ma venue à l’hospice du Grand St-Bernard. Je m’appelle Karim, j’ai 33 ans et je suis né à Chamonix. Mon chemin a été long avant de pouvoir me poser, me reposer sur le roc de la maison du Grand-St-Bernard, et de pouvoir m’extirper de mes peurs et de mes angoisses.
J’ai été alcoolique pendant plus de 15 ans, comment en étais-je arrivé là ? Mais la vraie question urgente à me poser était plutôt : comment me sortir de ce mauvais pas qui faillit me faire trépasser au bord du précipice qui n’en finissait plus de s’agrandir ? Garde à vue à répétition, bagarres, je ne voyais pas le bout du tunnel et j’y étais complètement plongé dans l’obscurité. Il s’en suivit un retrait de permis prévisible.
Après maintes tentatives d’abstinence, cures de désintoxication, retraites spirituelles, mais sans trop de conviction, j’ai senti venir en moi une solution qui allait être la bonne : j’avais soif de vérité, quant à la vie.
Et ici à l’hospice, je ressentais toute la dimension positive de ce lieu. J’avais eu la chance de venir à la Maison du Grand-St-Bernard en famille il y a sept ans pour ensuite, peu de temps après, faire une retraite spirituelle de 7 jours. Cela m’avait fait énormément de bien : ça avait ravivé quelques loupiotes éteintes dans ce qui me restait de cerveau. J’étais ravitaillé émotionnellement, mais en sept jours, nous ne pouvons marcher bien loin, surtout quand on s’est trompé de route à la croisée des chemins.
Alors cette année, je me suis engagé avec joie pour une longue saison d’hiver de sept mois dans l’équipe de la Maisonnée qui constitue pour moi une véritable famille. En eux, je ressens la graine du Seigneur. Dans mon cheminement vers l’essentiel, les choses se décantent d’elles-mêmes comme des jalons paraissant tour à tour dans le brouillard épais menant sur le chemin enneigé de l’hospice.
De beaux projets mûrissent, comme Gavroche mon compagnon poilu que j’élève comme chien d’avalanche en vue de la saison d’hiver prochaine.
Ce lieu cadrait aussi particulièrement bien avec l’amour que j’éprouve pour la nature, la montagne et mon métier de pisteur secouriste. Dans ma vie, j’ai souvent voulu prendre des raccourcis dangereux et je suis donc tombé souvent. A chaque fois, j’ai eu la chance de pouvoir me relever.
Ce qui m’a vraiment aidé, c’est que j’ai toujours gardé espoir.
J’ai maintenant décidé de me laisser guider par notre Seigneur Jésus, lui faire confiance, même si des fois le terrain est difficile. Maintenant je sais où je vais et pourquoi. Je me situe sur ma route de vie.
Savoir se laisser accompagner, par moment, pour ensuite guider son frère, continuer d’avancer à sa mesure et dans son cœur pour entendre l’appel inaudible de l’invisiblement beau sur nos différents sentiers battus par la pluie de nos peurs, asséchés par le soleil de notre amour.
Karim Berrichi

Un brin de vie de l’hospice
On ne sait pas toujours pourquoi on en arrive à travailler à l’hospice, mais on sait pourquoi on a envie d’y rester. Ici, nous n’avons pas de clients, mais que des hôtes. Nous privilégions la qualité de l’accueil à la quantité, et c’est cela qui nous offre un cadre de travail agréable.
Je me nourris de cet endroit, car chaque jour, je sais que je peux compter sur chaque personne présente dans la maison. Religieux, Employés, Hôtes ou Visiteurs, dans le partage de leurs expériences, ils m’enrichissent à tout instant.
Le matin, je veille à ce que chacun ait du travail ; un coup de main en cuisine, brosser les fromages, nettoyer les toilettes dans les différents étages, contrôler la crypte et le vestiaire, changer les draps dans les chambres, replier les couvertures dans les dortoirs. Toutes ces tâches, qui peuvent paraître banales, et qui font que vous arrivez dans un lieu agréable. Mais, comme partout, il y a des jours où l’on cherche du travail et d’autres ou les journées devraient durer quarante-huit heures.
Notre Prieur José nous pousse à participer dans les diverses activités annexes. Cela met à contribution toutes nos expériences et en crée de nouvelles. Tantôt, une délégation part chercher un groupe à Bourg-Saint-Bernard. Une autre fois, l’équipe s’affaire à la retranscription de textes d’archives sur l’ordinateur. Lors d’un pèlerinage, il nous est demandé de participer à l’animation. La crypte qui était « vieillotte » devint aussi notre affaire. Quelques coups de pinceaux plus tard, suivis du passage des électriciens et la lumière fut!
N’oublions pas les bénévoles qui viennent très volontiers nous donner un coup de main dans les grosses périodes ou sur nos chantiers à droite et à gauche. En été, on peut aussi compter sur eux lorsqu’il faut s’occuper du musée, du trésor et informer les pèlerins et les visiteurs.
Notre chef de cuisine et son remplaçant nous préparent chaque jour d’excellents repas, ce qui nous permet de reprendre des forces. On ressent toutes leurs qualités personnelles dans leurs menus. C’est aussi dans ces moments que nous partageons sur les sujets les plus divers.
Nos chers chanoines et oblate nous apportent l’écoute, le conseil et nous rassurent lorsque le besoin s’en fait ressentir. Ils font de même pour toute personne le désirant. Beaucoup d’hôtes redescendent de l’hospice le cœur plus léger suite au partage de leurs tracas quotidiens.
Depuis presque Mille ans, j’ai la certitude que la Fraternité y est bien présente. L’Hospice est un tout où nous nous engageons dans une réussite mutuelle.
Antoine Frésard

Une portion de fromage
Au rez-de-chaussée de l’hospice, au milieu des réserves pour l’hiver, se trouve une vieille porte en bois. En la poussant, on est tout de suite saisi par l’atmosphère humide qui règne derrière. Puis on allume la lumière et les meules de fromages apparaissent devant nos yeux, bien rangées : on entre dans la cave à fromages. On y vient volontiers passer un moment, à l’écart, loin du tumulte du Poêle ou de la cuisine. Pourtant, ici aussi on travaille à l’accueil des visiteurs.
Dans cette pièce sont entreposés les fromages que l’on sert tout au long de l’hiver aux visiteurs de l’hospice. Pour pouvoir le faire pendant les sept mois de l’hiver, il faut s’en occuper deux à trois fois par semaine pour qu’ils vieillissent et se conservent correctement. Entouré par des pierres parmi les plus vieilles de l’hospice, certaines viennent même du temple de Jupiter, on est invité à se rappeler la devise de l’hospice : « Ici le Christ est adoré et nourri ». Plan-la-chaux, Fleuron, Petit Berger, etc.… peu importe leur nom, leur forme, leur couleur, nous nous en occupons de la même manière, tout comme nous nous devons d’accueillir chaque visiteur de la même manière : en essayant de reconnaître le Christ en chacun.
Mais cette pièce exiguë, silencieuse, est aussi propice à la réflexion, à la méditation. En effet, au calme de l’endroit s’ajoute l’action répétitive de saisir, retourner et brosser chaque fromage, ce qui libère notre esprit et nous permet de nous plonger à l’intérieur de nous-même, à l’écoute du Christ qui est au fond de notre cœur. Travail pour les autres, mais aussi travail pour soi, ce moment passé dans la cave à fromages est un peu des deux.
Ainsi, lorsque le travail est fini, après avoir manipulé plusieurs dizaines de meules, on se sent serein, reposé, plus disponible sans doute pour accueillir l’autre… On enlève le tablier, on prend une dernière bouffée de cet air humide, on éteint la lumière, on referme la porte. La prochaine fois, il y aura un peu moins de fromages dans la cave, signe que des visiteurs sont passés et que l’hiver avance. On remonte vers la cuisine, où l’on ne tardera pas à rencontrer un nouveau visage, il faudra essayer d’y reconnaître le Christ et peut-être même de lui proposer une portion de fromage…
Pascal Catouillard

Les maroniers du temps présent
Les maroniers du temps présent, parfois, vont au-devant ou à la rencontre des voyageurs pour les accueillir, les guider, les encadrer, jusqu’à la maison du Grand-Saint-Bernard ; dans la nuit, le brouillard ou bien le beau temps, avec dans le sac à dos un thermos de thé chaud fumant et des plaques de chocolat revigorantes !
Comme les maroniers d’antan, parfois, nous allons « prendre charge » au Super Saint-Bernard, telles des mules, nous avançons « bon an mal an », petites statuettes en terre cuite pour crèche de Noël, provenance péruvienne, ou bien ordinateur vingt-sept pouces « harnaché » sur sac de parapente.
Comme les maroniers d’antan, les marronniers du temps présent vont secourir les voyageurs épuisés ou blessés, luge rouge qui pèse une tonne dans le vestiaire avec couverture contre le froid, attelle pour les « bobos » et « Hop là on y va ».
Comme les maroniers d’antan, j’ai un compagnon poilu, qui au moment voulu, est capable de détecter et de retrouver des personnes ensevelies sous une avalanche, ainsi que de pister le chemin menant à l’hospice même dans le brouillard.
Comme les maroniers d’antan, je ressens l’appel des cimes et aime observer, contempler le ciel, la neige et le vent. Parfois patienter, attendre le bon moment pour pouvoir atteindre son but sereinement. Petit à petit, nous nous mêlons au paysage et comprenons l’association des éléments.
Les maroniers du temps présent sont également là dans la régie de la maison, Boissons fraîches, Rivella ou bien Sprite à volonté, vaisselle fracassante ; passer l’aspirateur dans l’église avec la multitude de petits anges au-dessus de la tête en guise d’inspecteurs des travaux finis. Des retournements de vacherin fribourgeois et les frottages salés sur le petit berger dans la cave à fromages « blindée ». Faire brûler dans la neige les cartons et autres papiers, s’en retrouver puant et sentir le hareng fumé. Refaire la crypte, la peinturlurer de blanc avec un autre éclairage.
Comme les maroniers d’antan, nous collaborons, fraternisons, prions avec nos chanoines pour la paix intérieure qu’on nous a donnée et laissée ici sur cet îlot, suspendu par une corde invisible qui rend léger l’hospice de pierre au cœur d’amour.
Les vivants du temps présent ont les clefs de cet Hospice dont la porte bat au vent pour qui la franchira plus facilement. Tous adorés et nourris.
Karim Berrichi

Recette de vie
“ Comment as-tu atterri ici ? ” On me pose souvent cette question. Il est vrai que je n’avais jamais entendu parler de cet endroit auparavant et j’imaginais même que “ hospice ” était synonyme de maison de retraite. Grosse surprise quand j’ai poussé la porte : une église, une crypte, des chanoines. J’avoue que je me suis senti un peu mal à l’aise au départ, car je ne suis pas du tout pratiquant. Et c’est là que l’aventure commence ! Tout d’abord, un entretien avec le prieur Jean-Marie et Jacqueline. Puis, visite de la cuisine, des caves, et déjà je me voyais en train de relever ce challenge.
Une autre question qui revient souvent est celle du ravitaillement. En effet, la route fermant à la mi-octobre, les réserves doivent s’effectuer durant le mois qui précède. Les gens se demandent combien de kilos de pain, viande, pommes de terre et autres seront nécessaires pour tenir les sept mois d’hiver. Réponse : des tonnes ! Toute cette marchandise se stocke dans les sous-sols interminables, où les pièges à souris sont bien disposés pour celles qui oseraient grappiller dans les réserves.
Depuis 2005 donc, j’apprends à vivre au rythme de l’Hospice du Grand-St-Bernard où l’été et l’hiver sont désormais mes quatre saisons. Long apprentissage qui requière également des aptitudes sportives (Maintenant, je sais skier…) ! Il me faut également m’adapter au fait que mon lieu de travail demeure aussi lieu d’accueil pour tous les hôtes, qui parfois m’exaspèrent un peu avec leurs demandes ridicules : “ Vous vendez des brosses à dents ? ” (Dans une cuisine, c’est bien connu !) “ Avez-vous des outils pour réparer mes skis ? ” Toutes ces questions ne se poseraient pas dans un restaurant traditionnel.
Heureusement, je rencontre aussi des gens compréhensifs et reconnaissants de mon travail. Les habitués m’apportent même des fruits, des salades, ce qui d’une part, améliore les repas quotidiens de la maisonnée et d’autre part, me redonne simplement le sourire, m’encourageant à continuer malgré la réalité de cette maison si particulière.
Une spécificité que le prieur aime souvent à redire est que la cuisine demeure le “ centre névralgique ” de la maisonnée. Cela commence déjà avec les odeurs qui règnent dans les couloirs et ouvrent l’appétit. Les estomacs bien remplis redonnent des forces à tous et contribuent à générer une bonne ambiance autour de la table. Ce climat de fraternité me donne envie de faire plaisir au travers de mes petits plats. Ravir les palais, telle est la charge qui m’est attribuée, charge qui devient si légère lorsque j’observe les sourires aux lèvres des hôtes rassasiés et apaisés.
Stéphane Aulotte

L’écoute, une nourriture pour le cœur
Même si le cœur de l’hospice est la Crypte,… le Poêle reste un lieu très important où se pratique aussi beaucoup le charisme bernardin ! Je découvre toujours davantage l’importance de l’écoute. Les moments les plus forts que j’ai vécus en ce lieu ne sont pas les rencontres dans lesquelles j’ai le plus parlé,… mais dans celles où j’ai le plus tendu l’oreille, dans celles où j’ai davantage ouvert mon cœur à cette « Autre » Présence du Christ !... …
Le Christ s’offre à moi sous de nombreux visages, sous de multiples récits de vie partagés,… Il est à la fois mystérieusement (mais bien réellement !) présent dans Celui (ceux) qui est (sont) accueilli(s) et dans Celui qui accueille. Tel est aussi le double sens de la devise des chanoines du Grand-Saint-Bernard : « Hic Christus adoratur et pascitur » qui signifie à la fois :« Ici le Christ est adoré et nourri » … mais aussi « Ici le Christ est adoré et il nourrit » !
Chanoine Frédéric Gaillard

De mon expérience d’animation avec les enfants au Simplon
Lors des semaines « Vacances Chrétiennes en Familles » à l’hospice du Simplon, il m’est arrivé d’utiliser le livre « Mille ans de fraternité » pour l’animation de la prière du soir. Les enfants sont très friands d’histoires, ainsi sur un même thème, il nous est proposé plusieurs approches. En lien avec le thème de notre semaine d’alors, j’ai utilisé le premier chapitre : « chercher refuge ».
À partir du texte « une porte s’ouvre » je leur raconte l’histoire de ce grand saint qui a son icône dans la chapelle du Simplon et qui est si important pour la communauté locale : saint Bernard. Les voici captivés et transformés sur ce chemin de montagne, bravant la neige, la tempête. Ils avancent au rythme des pèlerins, touchant à la détresse humaine. Mais expérimentant aussi l’accueil chaleureux, l’écoute attentive de Bernard. Ils prient avec St Bernard au creux de la grotte sur le col et construisent avec lui le premier refuge des pèlerins. Comprenant alors l’utilité d’une telle maison sur la montagne et ne manquant pas de faire le lien avec le Simplon où ils séjournent.
Les enfants prennent conscience de l’importance de la Parole de Dieu dans la vie de Bernard, mais aussi dans la vie de tous les saints, mais encore dans la vie de tous les chrétiens. Par un jeu de questions et de réponses, par une reformulation systématique les enfants entrent dans l’univers de Bernard. C’est tout un chemin qui se crée à partir du partage, de l’échange de parole. Je peux leur lire à ce moment là le texte « en route » en lien avec l’Evangile, qu’ils reconnaissent à partir des différents personnages.
Alors commence un nouveau temps interactif. Les enfants écoutent puis racontent, l’histoire de Joseph et Marie. Avec leurs mots, ils parlent de l’enfant Jésus et des bergers. Les questions et réponses permettent une reformulation et une bonne compréhension de la scène. Ainsi nous abordons le plus naturellement possible le thème des réfugiés, le thème des pèlerins.
Mais il est temps de recentrer tout ce petit monde sur Jésus. Je formule alors une prière d’action de grâce en lien avec ce temps de partage, puis tout en faisant une ronde avec les parents présents nous voici tous autour de l’autel pour prier le Notre Père. Une bénédiction est donnée et échangée par chacun et les voici disposés à se mettre en route pour le coucher.
Nous écoutons alors le chant de Theo Mertens « La maison sur le rocher » et chacun part tranquillement vers sa chambre, pour une belle et sainte nuit.
Anne-Marie Maillard, sœur oblate du Gd-St-Bernard