2012/3
---> Choisir │3co│lon│nes│

Année 2012 - Numéro 3
Revue " Mission du Grand-Saint-Bernard"

Editorial

Chers amis lecteurs,

Et voici le n. 3 .2012, soit déjà le dernier numéro de l’année !!! Il est aux couleurs de notre archiviste-historien le chanoine Jean-Pierre Voutaz. Il nous donne un article travaillé et ultra-documenté sur la présence bernardine à Saint-Oyen,n Il avait fait un travail semblable pour la présence bernardine dans le secteur de Lens., Nous voulions aussi faire mémoire de la présence et du rayonnement des bernardins en Vallée d’Aoste, pendant des siècles. Et faire mémoire de siècles de présence et de ministère bienfaisant dans une région, cela nécessite des pages et des pages. Ce numéro est trop petit( !) et le numéro suivant publiera la 2ème partie de l’article- mémorial de notre confrère.
En heureux complément de cette étude historique, le chanoine Paul Bruchez , qui a œuvré jusqu’au bout à saint-Oyen, avec nos confrères Francis Darbellay et Louis Lamon, dit son adieu à Saint-Oyen.
Le numéro commence par un hommage à la mémoire du cardinal Paul Shan Kuo-Hsi,une belle figure de l’Eglise de Formose.
Puis j’ai la joie de vous partager une interview que j’ai pu obtenir du chanoine Jean-Claude Fournier, en vacance missionnaire au pays.
Bien du plaisir à la lecture de ce numéro et bel automne et bonne fin d’année à chacun et chacune, dans la lumière et l’espérance de l’Avent.

Chanoine René-Meinrad Kaelin, rédacteur


TAIWAN : le Cardinal Paul Shan Kuo-Hsi s'est éteint

Il était évêque émérite de Kaohsiung.
Le cardinal Paul Shan Kuo-Hsi, évêque émérite de Kaohsiung à Taiwan, s’est éteint le 22 août 2012 à l’âge de 89 ans.
Evêque émérite de Kaohsiung, il a été un acteur de premier plan dans le dialogue entre les religions à Taïwan.
En guise d’hommage à serviteur de Dieu, voici un article de l’Osservatore Romano :

La douleur du Pape pour la mort du cardinal Paul Shan Kuo-hsi.
Mercredi 22 août, dans l’après-midi, est mort le cardinal jésuite chinois Paul Shan Kuo-hsi, évêque émérite de Kaohsiung à Taïwan. Né le 3 décembre 1923 à Puyang, en Chine, dans le diocèse de Daming [Taming], il avait reçu l’ordination sacerdotale le 18 mars 1955. Nommé évêque de Hwalien le 15 novembre 1979, il avait été consacré le 14 février 1980. Puis, le 4 mars 1991, il était devenu évêque de Kaohsiung. Lors du consistoire du 21 février 1998 Jean-Paul II l’avait créé et publié cardinal sous le titre de San Crisogono. Le 5 janvier 2006, il avait demandé à être relevé de la charge pastorale du diocèse. Les obsèques seront célébrées le 1er septembre à la St. Dominic’s High School, à Kaohsiung.
La dernière action de la vie du cardinal Shan Kuo-hsi a été, quelques heures avant de mourir, la célébration de la messe en la fête liturgique de la Bienheureuse Vierge Marie Reine, dans l’hôpital où il était hospitalisé dans de graves conditions. Il est décédé peu après lors du chant du Salve Regina, chanté avec le nonce apostolique, l’archevêque de Taipei et quelques collaborateurs.
Le regretté cardinal a vécu toute sa mission à Taïwan dans la conscience de conduire «une petite réalité» qui est toutefois «une porte pour la grande Asie», un «pont» pour l’évangélisation, l’unité et la réconciliation.
Il a su répondre aux grands changements sociaux de Taïwan à travers une pastorale attentive aux besoins de la personne. Dans cette perspective, il a travaillé afin que le laïcat catholique assume un rôle toujours plus conscient et incisif. Il a été frappé par un cancer en 2006.
Benoît XVI a exprimé sa profonde douleur pour la mort du cardinal dans un télégramme envoyé à Mgr Peter Liu Cheng-chung, archevêque-évêque de Kaohsiung. En rappelant avec gratitude le service dévoué rendu à Kaohsiung et son ministère comme évêque de Hwalien et comme président de la Conférence épiscopale régionale chinoise, le Pape s’unit à la prière de toute l’Eglise qui est à Taïwan, en confiant l’âme sacerdotale du cardinal «à la miséricorde infinie de Dieu, notre Père plein d’amour».
(tiré de l’édition française heddomadaire de l’Ossservatore romano, du 4 septembre 2012)


Interview du chanoine Jean-Claude Fournier

Un voyage mouvementé…
A l’approche du ler août, jour fixé pour le retour en Suisse, un typhon s’approche dangereusement de Taïwan.
Le matin, avec le Père Délèze, nous rejoignons Taipei par train puis l’après-midi, en car jusqu’à l’aéroport international. Le départ de l’avion KLM est prévu pour 23h10. A 22h., je passe la douane et entre dans la salle d’attente de l’avion. A cette heure, le typhon touchait déjà le nord de Taïwan et l’avion KLM venant de Manille ne pouvait plus atterrir à cause de la violence des vents. L’agence de la Compagnie KLM, après de nombreuses discussions, nous donne rendez-vous pour le lendemain à 23 h. et elle s’occupe de nous trouver des chambres dans un hôtel proche de l’aéroport où nous nous rendons en taxi. Dans le même temps, le père Gabriel qui entendait revenir à Taipei ne trouva plus de train pour rejoindre la ville de Hwalian à 200km. : la ligne de chemin de fer avait été bloquée à cause du typhon.
Je réussis à communiquer par téléphone avec Gabriel, il revient le lendemain à l’aéroport pour m’accompagner jusqu’au départ de l’avion. Gabriel avait été très content d’avoir pu réserver un billet d’avion KLM pour mon voyage Taïpei-Amsterdam à des heures très favorables. Maintenant, il était dépité, nerveux de n’avoir pas pas pu être présent dans sa paroisse à l’arrivée du typhon. Par téléphone, le Père Reichenbach a pu nous évoquer la violence du typhon, les grands dommages provoqués dans l’un des ses villages He Jung. Heureusement, la population pu évacuer le village juste à temps.
Finalement, l’avion KLM n’a pu s’envoler que le 3 août, à lh30 du matin. : 13 heures de vol jusqu’à Amsterdam puis l h30 juqu’à Genève . Le vol s’est très bien passé et quelle joie de retrouver ma famille à Genève !! Gabriel, lui, a pu rejoindre Hwalian à peu près en même temps, dans l’après-midi du 3 août. Il a pu reprendre son ministère et durant les deux semaines précédant la fête de l’Assomption, patronale de l’église de Siouline, il a mené au mieux la session catéchétique des étudiants de sa paroisse : une semaine à Sioulin, une semaine à Tien Shiang, tout cela clôturé en beauté par la messe festive de l’Assomption à Sioulin.
Sur demande du chne Kaelin, voici un aperçu de mon «curriculum vitae ».
Né le 17 avril 1938 à Basse-Nendaz, de Paul Fournier et de Cécile de Valérie – elle-même grande sœur du chanoine François Fournier – missionnaire dans les Marches tibétaines puis à Taïwan.
En 1952, alors que les chanoines du Grand-Saint-Bernard s’apprêtaient à prendre en charge le Collège Champittet à Lausanne, le chanoine Gabriel Pont vient dans mon village pour visiter ma famille. Après m’avoir fait revenir des champs, voilà qu’il me demande sans préambule :
« aimerais-tu devenir prêtre missionnaire comme ton oncle François ? ». et me voilà, sans autre, embarqué pour Champittet.
En 1958, au mois d’octobre, montée à l’hospice du GSB. Et entrée au noviciat. D’un seul cœur, avec Louis Lamon, René Mayor, Philippe Lovey et Casimir Formaz.
1959 : descente au nouveau Séminaire de Martigny et profession simple.
En novembre 1962, profession solennelle.
1964 : ordination sacerdotale ( pour Casimir Formaz et Philippe Lovey, le 29 juin à Orsières – pour Louis Lamon, René Mayor et moi-même, le 212 juin à Sion).
964-l965 : année pastorale, mi-temps au Séminaire et mi-temps dans la paroisse d’Orsières.
En août l965, les autorités de la Congrégation acceptent de m’envoyer en mission.
17 septembre 1965 : départ pour Taïwan.
Tout commence pour moi par l’étude du chinois, pendant deux années.
En été 1967, je suis assigné comme vicaire, avec comme curé le Père Cyrille Lattion dans la paroisse de Kalaïwa, où j’ai pris racine, jusqu'à aujourd’hui.
Dans la paroisse, il y a 4 villages. Chaque village a son église. Le chef de la communauté chrétienne, un caissier et différents collaborateurs qui aident pour la liturgie de la messe, l’animation chorale des célébrations. Ce sont principalement des enseignants retraités..

Des nouvelles des confrères en mission.
Le Père Reichenbach dessert toujours la paroisse de ChungThe-Hoping Vers la mi-juillet, il a animé à Hoping une session de catéchisme pour les élèves de sa paroisse.
Suite aux opérations qu’il a dû subir en Suisse pour ses jambes, il éprouve encore des douleurs pour marcher.
Le 6 février, il a fêté, à la grande joie de toute la paroisse et de ses nombeux amis, ses 80 ans d’âge et les 50 ans de son arrivée à Taïwan.L’évêque et de nombreux jeunes prêtres ont concélébré la messe festive avec lui. La fête, le repas et les danses ont continué jusque tard dans la soirée.
Le Père Gabriel Délèze . lui, est toujours plus actif que jamais : service pastoral de Hsincheng, Hsiulin, Tianschiang… l’entretien matériel de tous les centres. Il a connu de gros ennuis de santé :
- allergie aux produits lactés
- mauvaise grippe où il a vraiment expérimenté des tréfonds de la lassitude
- infection de toutes les articulations : plus aucun mouvement sans douleur.
Avec l’assistance des médecins et grâce à une farouche volonté, Gabriel a tout surmonté.

Ultime message aux amis de la Mission
Chers lecteurs de notre Revue missionnaire, merci pour votre intérêt à notre mission lointaine, merci aussi pour votre aide matérielle si précieuse pour le développement de notre œuvre missionnaire. « Ici, le Christ est annoncé et nourri », l’annonce de l’Evangile et les bonnes œuvres de la charité vont de pair.Donner le Christ par la parole et les sacrements, c’est le don par excellence de l’amour de Dieu pour les hommes.
La charité des chrétiens, les œuvres de charité témoignent sensiblement de l’amour de Dieu dans le Christ.
La vie donnée des missionnaires et vos dons semés pour le salut et le mieux-être de la population qui nous entoure touchent beaucoup les gens. Eux-mêmes maintenant, viennent aider par leurs dons, les œuvres caritatives en cours. : dons en nourriture ou en argent.
Votre feu dans la charité du Christ s’enflamme. Merci à vous tous !!
Ai—je toujours le feu missionnaire ?
Je pense que oui. Car le feu brûle même un vieil arbre… et peut le consumer jusqu’aux racines.

Chanoine Jean-Claude Fournier

En complément des propos du chanoine Fournier, pour bien faire connaissance de notre territoire de mission à Taïwan, je reprends des extraits de l’article que Mgr. Benoît Vouilloz a écrit, dans le numéro 2.2006, au retour de son voyage pastoral et confraternel à Taïwan :
Rappelons-nous donc tout d’abord que nos premiers confrères débarquèrent à Taiwan en 1952, après avoir dû fuir la Chine continentale passée sous régime communiste.
Relisez l’excellent article du P. Gabriel Délèze paru dans notre Revue (3/2004) : « Notre bonne vigne d’Ilan ».
Nos confrères se sont donc établis dans un premier temps dans le diocèse de Taipei, dans la région d’Ilan, à 80 km. de la capitale, sur la côte est. En 1958, Mgr Vérineux (MEP=Père des Missions étrangères de Paris), premier évêque de Hua-Lien (1), sollicite nos confrères avec empressement de venir lui prêter main-forte dans son diocèse, étant donné le développement rapide de la communauté catholique dans cette région.
Notre Congrégation répondit à cet appel ; nos missionnaires se déplacèrent ainsi à une centaine de km. plus au sud et se virent confier par Mgr Vérineux la zone pastorale de Hsincheng : zone qui s’étend sur 55 km, toujours sur la côte est, entre Hoping et Chiali (appelé aussi Kalewan).
Actuellement, le P. Reichenbach dessert la paroisse de Chungte-Hoping, le P. Fournier celle de Chiali (faubourg de Hua-Lien), et le P. Délèze les paroisses centrales de Hsincheng et Hsiulin, avec, aussi, le centre d’accueil « St-Bernard » à Tienhsiang, à 25 km. de Hsincheng et à 400 m. d’altitude, sur la route qui s’engage dans les gorges de Taroko et traverse l’île d’est en ouest, atteignant un col situé à 3.200 m. d’altitude.
En lien avec le centre d’accueil de Tienhsiang se trouve, à 1000 m. d’altitude, le pittoresque village de Bambous (Chutsun)- (en réalité ce sont quelques fermes) -, que l’on rejoint, en 3 heures de marche, par un sentier de montagne empruntant plusieurs ponts suspendus, de toute beauté. Aux abords de ces fermes, les confrères ont bâti une petite chapelle et un refuge : lieu de prédilection pour y vivre des journées de camp-retraite avec des groupes de jeunes.


Les chanoines du Grand-Saint-Bernard en Vallée d’Aoste,
de 1752 à 2012, 1ère partie

Saint Bernard d’Aoste, de Monjoux ou de Menthon, était archidiacre d’Aoste lorsqu’il fonda l’hospice du Gd-St-Bernard dans les années 1050. Les origines de l’Hospice et de la Congrégation des chanoines sont intimement liées à la Vallée d’Aoste, bien que l’hospice soit sur le territoire du diocèse de Sion, depuis son origine. Les grands donateurs et protecteurs des premiers siècles de l’hospice sont les comtes de Maurienne-Savoie, soit la famille régnante sur la Savoie, le Val d’Aoste et le Bas-Valais, jusqu’en 1475.
Lors du concile de Bâle, le comte de Savoie Amédée VIII est élu antipape et prend le nom de Félix V, c’est le dernier antipape de la chrétienté. Dix ans plus tard, en 1449, il renonce à la tiare qu’il remet au pape légitime Nicolas V. En compensation de la bonne volonté du comte Amédée VIII, permettant de réunifier l’Eglise, le pape lui donne en 1451, ainsi qu’à ses successeurs un droit de présentation lors de la nomination des évêques et prélats dans ses Etats. Les postes à pourvoir sont énumérés et comprennent le prévôt du Gd-St-Bernard. Comme les comtes de Savoie interprètent et exercent ce privilège comme s’il était un droit de nomination, cela entraîne des conflits avec le chapitre du Saint-Bernard, Ce dernier a en effet reçu en 1438, pour la dernière fois, la confirmation pontificale de sa compétence exclusive pour élire le prévôt. Le conflit augmente dès 1475, lorsque le Bas-Valais, hospice compris, est conquis à la Savoie par le Haut-Valais. Ces tensions, sans cesses alimentées lors du décès de chaque prévôt, finissent par un procès en cour romaine.
Par la bulle In Supereminenti, du 17 août 1752, le pape Benoît XIV confirme la liberté d’élection du prévôt par le chapitre des chanoines. En contrepartie tous religieux et biens du Saint-Bernard qui se trouvent sur la Savoie sont sécularisés. La Congrégation passe de 52 membres à 28. Elle perd 21 prêtres et 3 frères. Du point de vue matériel, huit paroisses (4 du diocèse d’Aoste, 2 dans celui de Tarentaise et 2 dans celui de Genève), quatre prieurés (la résidence des prévôts à Aoste, Meillerie, Thonon et Rumilly), deux hospices (le Petit-Saint-Bernard et Séez en Tarentaise) et trois bénéfices dans les alentours d’Aoste (St Jacquême de Châtel-Argent, l’économat St-Théodule de Châtillon et l’hôpital de Marchévaudan à Aoste) deviennent la propriété de l’Ordre des chevaliers des saints Maurice et Lazare, dont le grand maître est le comte de Savoie. Depuis le 12ème siècle, la prise en charge complète des frais de l’hospitalité venait de tout un réseau de propriétés dont les plus nombreuses se situaient de part et d’autre du col, les autres, allant du sud de l’Italie à Londres. En 1752, c’est le ¾ des biens restants qui disparaissent. La liberté d’élection du prévôt est à ce prix. Pour nourrir ses hôtes, l’hospice du Grand-Saint-Bernard dope immédiatement son alimentation depuis le Nord des Alpes. Il lui faut survivre, puis tenter de rééquilibrer les filières d’alimentation de l’Hospice, vers le Sud. C’est ce que nous présentons.

A. Des propriétés au Sud des Alpes…


1. LA DOTATION DU SIMPLON (1802, 1804)

Lors de la fondation de l’Hospice du Simplon, le 21 février 1801, Bonaparte ordonne de doter cette nouvelle maison religieuse de fermes rapportant chaque année 20'000.- francs or. Ces revenus doivent servir à nourrir les passants. A cet effet, l’économat des biens nationaux de la république italienne transfère à l’Hospice du Simplon des fermes ayant appartenu à la chartreuse de Pavie, supprimée par l’empereur autrichien Joseph II, avant l’invasion française du milanais. Ces biens sont en 1802 les fermes de Guardabiate (Corbesate et Cascina de Ragni) et de la Certosa (Villanova) à Pavie (AGSB 2167). Comme ces revenus sont insuffisants, est ajoutée en 1804, la ferme de Borgomanero (AGSB 2170). En 1815, les chanoines achètent pour l’hospice du Grand-Saint-Bernard des fermes à Savigliano, appartenant à M Pancrace de Courten : la Fornace, la Gorra Grossa, la Gorra Piccola et Solere (AGSB 2233).

2. PÂTURAGES ET ALPAGES (DÈS 1810)

De 1810 à 1813, profitant du fait que l’Italie du Nord est sous domination française, les chanoines achètent plusieurs prés dans la région de Citren, à St-Oyen, pour les échanger ensuite contre l’alpage de Labeau (33 ha), propriété de l’Ordre Mauricien (AGSB 2121). Cet alpage comprend un rural, trois grands pâturages, pour plus de 21 arpents, et 9 arpents de terres vaines. Dès lors il redevient possible de pâturer une partie du cheptel de l’Hospice sur l’alpage le plus proche du col.
En 1842, puis en 1843, c’est l’achat successif des alpages de Menouve et de Pointiers, tous deux situés sur la commune d’Etroubles. Ils se situent au fond de la combe de Barasson et touchent la Suisse. Le premier suffit à l'alpage de 40 vaches (AGSB 2123) et sera revendu à la commune d’Etroubles en 1912 (AGSB 2155). Le second, acheté aux frères Cerisey d’Etroubles (AGSB 2127), est un peu moins grand. L’Hospice rachète également un alpage plus petit, l’Arc de Farcoz, voisin de celui de Labeau. Lors des rationnements de la seconde guerre mondiale, le conseil provincial de Turin autorise l’Hospice à acheter 12 litres de pétrole pour illuminer, du 5 juin au 5 octobre, les trois alpages de Poiniters, de l’Arc di Farcoz et de Labeau, trop éloignés de la ligne électrique pour y être raccordés.

3. DES BÂTIMENTS EN VILLE D’AOSTE

L’Hospice achète en 1841 un bâtiment en ville d’Aoste au Bourg Saint-Ours, contigu à une maison qui lui appartenait déjà (AGSB 2148). Ce devait être un pied à terre des chanoines pour l’achat de vin et d’autres marchandises pour l’hospice. Cette maison est vendue en 1904 à M Antoine Joccoz pour 39'000 francs. Cet argent est réinvesti en 1907, pour acheter, à M. Dominique Casalegno, une remise à Bramafan, près de la gare d’Aoste. Cette dernière permet d’alimenter l’Hospice plus aisément en y transférant directement les marchandises depuis les wagons de chemin de fer, comme les rails arrivaient directement dans la remise. En 1922, ce bâtiment est échangé contre un autre de mêmes dimensions, situé également à proximité de la gare d’Aoste. C’est la remise de la Via Torre del Lebbroso, vendue en 2002 car inutilisée depuis une vingtaine d’années.
En 1859, l’achat de la ferme de St-Oyen comprend également celui d’une maison, rue Trinité au Bourg de St-Ours, ainsi décrite : « une cave, cuisine, chambre à poile et dépense au rez terre, trois chambres au premier étage avec galletas et foignerie dessus, plus une écurie voutée avec fenil dessus, ces deux membres se trouvent séparés des autres par une place en intermédiaire, et constituent un autre corps de domicile ». Cet ensemble a servi de dépôt de marchandises pour l’hospice de 1848 à 1907. Les écuries étaient utiles aux chevaux de transport. Depuis 1907 ces bâtiment ont été mis en location, puis vendus vers 1990 à l’imprimerie valdôtaine.

B. Le retour des chanoines en Vallée d’Aoste

Un fait imprévisible invite les chanoines du Grand-Saint-Bernard à se tourner vers la Vallée d’Aoste pour survivre, ce sont les révolutions de 1848, appelées en Suisse guerres du Sonderbund. Elles ont sur la Congrégation des chanoines une conséquence politique: le prévôt doit quitter définitivement le Valais, et une conséquence économique majeure, l’Hospice est spoliée de ses revenus en Suisse.

1. EN 1847, LE PRÉVÔT DÉMÉNAGE EN VALLÉE D’AOSTE

En 1830, à la mort du prévôt Genoud, le chapitre du Grand-Saint-Bernard se réunit pour élire son successeur en la personne de François Benjamin Filliez. Outre sa charge religieuse, il est élu député de 1839 à 1843. A la Diète, il défend tous les privilèges du clergé. Par retour de balancier, la Jeune Suisse voit le jour à Martigny et à Monthey. Les tensions montent. On assiste au pillage des cures d’Entremont, à une tentative d’incendier la Maison du Saint-Bernard à Martigny et au pillage de l’Hospice. Ce jour-là, les chanoines se réfugient sur le versant italien du col, qui était alors sur le royaume de Sardaigne-Piémont, avec le trésor d’église. A cette occasion, la coupe en érable dite « de saint Bernard » tombe, se casse et porte encore les traces de cet épisode épique. De 1835 à 1837, lors de la montée des vagues anticléricales, le Prieur de Lens Théodore Genoud fait reconstruire le prieuré, en grande partie aux frais de la congrégation des chanoines, pour y loger ses confrères en cas d’exacerbation des tensions dans le Bas-Valais. Ce projet n’aboutit pas, les conflits trouvant des issues.
Durant ces guerres, divisant les cantons catholiques et protestants, le prévôt se trouve dans une situation pénible. Lors de la capitulation du Valais, en 1847, il doit fuir pour sauver sa vie. Il rejoint la vallée d’Aoste avec quelques chanoines, via Trient et Bovine. En chemin, des tireurs essaient de l’atteindre mais ils sont trop éloignés pour faire mouche. Il réside alors à Charvensod, près d’Aoste, de 1847 à 1848.

2. LA LOCATION DE LA FERME DE SAINT-OYEN, DEPUIS 1848

Le prévôt est dans une situation financière assez précaire. En Vallée d’Aoste les chanoines n’ont que des alpages, quelques pâturages d’altitude, ainsi que deux petites maisons à Aoste, qui correspondraient à des studios, servant de pied à terre pour des démarches administratives.
En Valais, les sources de revenus ont été prises par l’Etat. Conscient de ces problématiques, le prévôt Filliez avait quitté le Valais avec les registres des débiteurs du Grand-Saint-Bernard. Ainsi il se fait rembourser progressivement les prêts consentis à des tiers. Un revenu minimal lui est assuré. Il doit cependant quitter le château de Charvensod pour une demeure moins onéreuse.
En même temps l’Hospice du Grand-Saint-Bernard se trouve dans une situation tout aussi précaire que son supérieur. La capitulation du Valais, assortie à la victoire politique des anticléricaux entraine la spoliation des propriétés du St-Bernard en Suisse. Elles sont vendues aux enchères pour payer les frais de guerre. Après l’orage celles qui n’ont pas été vendues par l’Etat sont restituées. Cependant les revenus des propriétés en Suisse ne suffisent à pourvoir qu’un mois de dépenses à l’Hospice. Il faut pourvoir à l’alimentation de l’Hospice dans les plus brefs délais, cette fois via le sud des Alpes. Dès 1848, c’est la location de la ferme de Saint-Oyen, appelée aussi « la Grandze », qui appartenait déjà aux chanoines de 1137 à 1752. Avec la ferme est également louée une maison en ville d’Aoste, permettant d’y acheter des marchandises et de les y stocker en attendant de les transporter à l’hospice.
Aussitôt la ferme louée, le prévôt s’y installe. Il y restera jusqu’en 1852. Peu après son arrivée, en octobre 1848, il visite le bienheureux pape Pie IX, pour lui demander de protéger sa congrégation de chanoines. Le poids politique du pape, exilé à Gaète avec la curie depuis fin 1848, ne pèse guère dans une Europe en révolutions. Le prévôt tombe malade, puis rentre chez lui sans solution. De ces démarches infructueuses, il reste un cadre doré de 69 x 56 cm représentant l’image miraculeuse de la Vierge Marie de la miséricorde. Sous cette gravure, la dédicace du cardinal, préfet de la Sacrée Congrégation de l'Index, l’équivalent du Secrétaire d’Etat du pape Pie IX en exil : Cadeau de son Eminence le Cardinal Brignole, fait au prévôt et abbé du Gd-St-Bernard F. Benjamin Filliez le 15 août 1849, sur l’île d’Ischia, sur le royaume de Naples (Regalo di S. Eminenza D. Giacomo Luigi Cardinal Brignole, fatto al Prevosto abbate del Gran San Bernardo F Benjamin Filliez nell’Isola d’Ischia, Regno di Napoli, il 15 agosto 1849). Le Prévôt gardera ce cadre dans sa chambre, jusqu’à son décès.
Le prévôt n’a de cesse que de chercher des soutiens pour sa maison religieuse. Il imprime un document expliquant les mauvais traitements infligés à sa Congrégation par les cantons protestants et par le gouvernement radical valaisan. Ces spoliations de propriétés vendues aux enchères, le remboursement imposé des frais des guerres du Sonderbund et les autres mauvais traitements risquent de faire disparaître l’Hospice du Saint-Bernard. Il intéresse Montalembert aux persécutions contre sa famille religieuse. Ce député fera une poignante allocution en ce sens devant l’assemblée nationale à Paris.

3. L’ACHAT DE LA FERME DE MONCENIS, EN 1857

Suite à l’augmentation de ses infirmités, le prévôt Filliez entreprend un nouveau déménagement. En 1852, il quitte Saint-Oyen pour retourner à Charvensod. L’évêque d’Aoste, Mgr Jourdain, y met à sa disposition le château et le rural attenant, moyennant une juste location (AGSB 2137). Remarquant sur le versant opposé de la vallée, la ferme de Moncenis et ses prairies ensoleillées, le prévôt décide de les acquérir afin d’y résider et d’augmenter par la même occasion les surfaces cultivables nécessaires à l’alimentation de l’Hospice. La transaction se conclut le 30 mai 1857, bientôt suivie de l’aménagement de la ferme et de la construction d’une chapelle, qu’il bénit la même année (AGSB 2140). C’est là que le prévôt Filliez termine sa vie. Juste après son décès, son corps est transporté à l’Hospice où il repose désormais dans l’attente de la résurrection.

4. L’ACHAT DE LA FERME DE SAINT-OYEN, EN 1859

Deux ans après l’achat de Montcenis, c’est au tour de la ferme de Saint-Oyen de changer de propriétaire. Pour l’acheter, les chanoines vendent la ferme de Santa Cristina, à Borgomanero, destinée à l’alimentation de l’Hospice du Simplon, pour la somme de 32'500 francs. Le 6 août 1859, ils réinvestissent ce capital, qu’ils doivent compléter, pour acheter la ferme de Saint-Oyen, coûtant 82'000 francs (AGSB 2141/a). La propriété comprend la ferme, soit « domiciles civils et rustiques, prés, champs, garage et un artifice en scie à eau, moulin et four », la forêt dite Bois Vuillen, à St-Oyen, de 84 hectares, et une maison en ville d’Aoste dont nous avons déjà parlé.

5. L’ÉCONOME DE SAINT-OYEN, DE 1850 À 1989

Dès la location de la ferme de St-Oyen, en 1848, le prévôt se soucie d’y nommer un confrère qui porte le titre d’économe de Saint-Oyen. Il doit d’abord gérer fournir des aliments pour l’Hospice depuis le Sud des Alpes, ensuite gérer les fermes de St-Oyen dès 1850, puis de Moncenis, dès 1857, et enfin s’entendre avec le procureur pour l’achat de marchandises ou comme délégué pour la gestion des fermes d’Italie. Le premier à exercer ce service sera le chanoine Pierre Gaillard, qui réside à la ferme, de 1850 à 1866. Lui succèdent successivement les chanoines Hercule Carron (1866-1892), Etienne Emery (1892-1901), François-Angelin Carron (1901-1902), André Favre (1902-1910) également nommé un certain temps maître des novices à la Prévôté de Verrès, Joseph-Henri Lugon (1910-1915), Joseph-Benjamin May (1915-1928), Henri Loye (1928-1940), Jules Jacquier (1940-1962), Laurent Pignat (1962-1965), Adolphe Proment (1965-1966) et Francis Darbellay, dernier économe de St-Oyen (1966-1989). En 1989, lorsque le chanoine Michel Praplan est nommé économe du prieuré de Montfleury, disparait le titre d’économe de Saint-Oyen. Le nouvel économe doit également gérer les biens affectés à l’école d’agriculture et la caisse commune des chanoines résidants à l’école.

C. L’organisation agricole pour faire vivre l’hospice


1. L’EAU ET SON UTILISATION


A. L’IRRIGATION

Le torrent de Barasson traverse la propriété de Saint-Oyen, et c’est probablement lui qui a incité à construire la ferme à cet emplacement. L’eau sert à abreuver hommes et bêtes, à arroser les champs, mais également à faire tourner moulins et scierie.
Le 12 août 1741, le chanoine Jean-Nicolas Vacher défend les droits de la maison de Saint-Oyen sur le torrent de Barasson. Le cas est porté devant le juge de la barronerie de Gignod, contre les communes de Saint-Oyen et d’Etroubles. Il s’ensuit que la Maison de St-Oyen « se trouve en possession vraie, nottoire, paisible et légitime de jouir, tenir et posséder l’eau venant du torrent de Barasson les vendredi et samedi de chaque semaine sans aucune interruption et sans aucune conjonction avec personne. » Cet élément de droit est rappelé régulièrement depuis le rachat de la ferme, dont le 28 juin 1868, le 19 juin 1870, le 17 août 1873, le 6 mai 1893… Ces droits sont ajournés périodiquement. En 1923, ils sont inscrits dans la section du cadastre, concernant les déviations des eaux publiques, au ministère des finances. On y trouve tous les ruisseaux déviés.
Le système d’irrigation en place, savamment élaboré, est fort ancien. En effet, l’inventaire de la ferme dressé le 26 février 1446 mentionne une délabre pour les ruisseaux. Cet instrument coupant sert à entretenir les bisses, qui arrosent les 25 hectares de la ferme, en y ajoutant, nouveauté de cette ferme, de l’engrais. Les bovins sont installés dans les différentes étables et écuries sans litière de paille, mais de sciure, afin que les matières fécales restent le plus possible sous forme liquide. Par canaux, ces liquides vont directement dans le bisse d’arrosage principal. Au tournant du 19 au 20ème siècle, une fosse à purin est construite en aval des écuries, bientôt surmontée d’un toit : la cacatière. On y entasse quotidiennement le fumier des vaches, chevaux et mulets, sur un plancher troué, bientôt remplacé par une dalle de béton, recouvrant la fosse. La grande étable du 15ème siècle évacue les excréments du bétail en déviant quotidiennement une partie du torrent dans ses rigoles. Pour arroser il est donc possible de moduler la concentration de purin dans l’eau d’arrosage, en déviant dans la fosse une partie de l’eau du bisse ou en prenant juste le trop-plein. Ce système contraste avec les coutumes des paysans du lieu qui déversaient le purin de leur bétail directement dans les cours d’eau. Le fumier, quant à lui, est récupéré pour être répandu dans les jardins et sur les prés situés en amont de la ferme.

B. LA « FERTIRRIGAZIONE » OU L’ARROSAGE À PLUIE

Très informé des progrès de l’agriculture, le chanoine Jacquier contacte en 1948 le centre d’étude pour la fertirrigazione à Milan, afin d’améliorer le système d’arrosage des 25 hectares de la propriété. Le docteur Giovanni Friedmann vient sur place, fait des relevés et dresse des plans pour installer un arrosage à pluie, avec des tourniquets fixes que l’ont peut utiliser par secteurs afin d’arroser toute la propriété.
En octobre 1948 les plans sont terminés. Il faut dévier le torrent de Barasson en amont de la prise d’eau traditionnelle, y ajouter un petit réservoir, pour avoir assez de pression pour les tourniquets. Le tuyau principal va de la prise d’eau à la ferme, où est installée une pièce révolutionnaire : le mélangeur de purin. Il s’agit d’un petit tuyau connecté à la fosse à purin, qui rejoint le gros tuyau d’eau sous pression. Ainsi le purin est aspiré, immédiatement dilué, pour être déversé de manière homogène sur tous les pâturages de la ferme. En effet, la conduite principale, après son passage à la ferme, remonte au sommet de la propriété pour assurer la distribution de cet engrais liquide. La Région autonome de la Vallée d’Aoste accueille favorablement ce projet novateur et lui accorde en 1952 un subside de 1'340'550 lires pour une dépense totale de 5'400'000 lires. Il faudra attendre le milieu des années 1980 pour que ce système d’arrosage à pluie se diffuse à large échelle. A St-Oyen comme ailleurs, on n’y intégrera plus les mélanges de purin en raison des désagréments qui en résultent. Avec le vent, outre les odeurs, les marques de purin se retrouvent sur la lessive séchant à l’extérieur, les carrosseries de voitures, les façades de maisons, voire sur les promeneurs passant à portée des tourniquets.

C. LE MOULIN

Les droits d’eau de la ferme ne concernent pas uniquement l’irrigation mais également la force hydraulique de l’eau. Un acte de 1923 indique qu’une partie de l’eau est déviée pour sa force motrice qui actionne un moulin à deux doubles meules (molino a due palmenti). La quantité d’eau nécessaire étant de 80 litres à la seconde pour une chute de 5 mètres et une force motrice de HP 5.33, soit de 3,92 kw, 1 cheval vapeur (HP) valant 0,735 kw, la puissance s’exprimant par seconde. Cette concession est faite au titre d’une possession immémoriale, dans ce cas prouvée antérieure à 1884. Notons que la première mention du moulin de la ferme de Saint-Oyen remonte à 1324, année où des vauriens le détruisent et blessent deux chanoines. La justice ordonne sa reconstruction en janvier 1325. Il faut cependant attendre un acte de 1939 (n°2296), pour avoir la confirmation écrite que la déviation de l’eau pour les moulins de la ferme est faite pour toute l’année, contrairement à d’autres moulins de la commune qui ont un droit d’eau restreint à la fin de l’automne, entre les vendanges et le gel, du 1er octobre au 30 novembre.
La roue horizontale située sous le moulin, dans une déviation du torrent, est mue par la force du courant, qui la fait tourner. Cette rotation est transmise au rez-de-chaussée à la meule supérieure (tournante ou courante), par l'intermédiaire de l'arbre, au-dessus de la meule dormante (ou gisante) qui reste fixe. Un trou au centre de la meule supérieure, l'œillard permet le passage du blé, versé de la trémie entre les deux meules, via l’auget. A St-Oyen, le local du grain est situé au premier étage et par deux trous dans le sol, pouvait être directement versé dans les trémies, puisqu’il y avait deux moulins côte à côte.
Un acte du 27 octobre 1943 précise que désormais la licence de moudre du grain n’est plus obligatoire pour le Gd-St-Bernard, depuis la loi n°1890 du 5 septembre 1938, parce que l’intégralité de la mouture est à usage interne et ne concerne pas des tiers. Le dernier document conservé mentionne que le chanoine Jacquier a moulu 8 quintaux de seigle à usage familial ou zootechnique pour l’année 1944-1945. Il semble que ce soit son dernier travail, puisqu’en 1948 son local a été transformé en poste de commande des vannes pour l’arrosage à pluie. Lors de sa transformation en lingerie des moniales, en l’an 2'000, les deux trous permettant le passage des grains du local de stockage au moulin, à travers la voute, ont été bouchés, l’accès à la déviation du torrent a été fermé. Notons que les roues hydrauliques du moulin étaient en métal depuis 1906, pour éviter la pourriture.

D. LES FORÊTS ET LA SCIERIE

Au moment du reprendre la ferme de Saint-Oyen, le 22 août 1859, les chanoines deviennent également propriétaires de la forêt du Vuillen, ou Bois Vuillen, située sur la montagne de la Tête de bois, commune de St-Rhémy, ayant une superficie de 84’119 hectares. On y trouve actuellement d’immenses mélèzes pluriséculaires au milieu d’arbres matures, mais plus jeunes, souvenir de la coupe de 1842, effectuée par les frères et les cousins Lasagno. Ils ont conservé de vieux arbres afin d’y maintenir le terrain. Le 7 juillet 1873, l’économe de la ferme engage Valentin Barmette comme garde forestier particulier pour cette forêt. L’acte notarié est enregistré pour avoir force juridique et « pouvoir dresser un procès verbal à l’encontre de tous ceux qui se permettront d’opérer des coupes de vois dans ladite forêt, de ramasser du bois abattu et la litière, d’y couper de l’herbe au moyen de faucilles ou autre branchant, en un mot de commettre des actes prohibés par le règlement forestier ».
Au fil des ans apparaissent des problèmes. Les chanoines sont propriétaires du terrain et des arbres, alors que la commune de St-Rhémy y a droit de pâture à l’année. Il s’avère que les vaches abîment les plantations. Des discussions s’ensuivent, de 1901 à 1902, aboutissant à une entente simple, en divisant la propriété en deux secteurs : le haut de la forêt avec les sources et bassins pour abreuver les vaches servira de pâture alors que les plantations se feront sur le bas de la forêt. Ainsi, en 1903, on y plante 1'000 sapins et 1'000 mélèzes ; en 1910, 14'500 plants mélangés de mélèze et de sapins, avec 10 kg de semences de mélèzes, plantation réussie à 95%. En 1914, une avalanche abîme la forêt du Vuillen, aussitôt reboisée. Les troupeaux n’y viennent plus. En 1917, des troupeaux reviennent. L’économe de la ferme les met à l’amende. On discute puis loue la pâture du haut de la forêt. La commune de St-Rhémy se vexe, écrit un courrier chargé en juin 1922, signalant qu’elle n’a pas fait pâturer ses génisses par souci du reboisement nécessaire contre les avalanches. Comme l’économe a pris la liberté de louer la pâture du haut de la forêt, désormais la commune n’a plus de scrupule d’y faire pâturer ses bovins sur toute l’étendue de ladite forêt. Le dossier passe alors en justice jusqu’à la conciliation du 19 décembre 1928, où les chanoines gardent 62 hectares de forêt, francs de servitude, tandis que la commune de St-Rhémy devient propriétaire de 21 hectares pour y pâturer ses génisses en paix. L’acte est enregistré à Turin le 5 février 1929. A partir de 1963, cette forêt est également cadastrée sous le nom de forêt de la Flotta. Cette année-là, on y abat 2'967 arbres, dont 2'744 sapins et 143 mélèzes, pour les vendre. Elle est exploitée et remise en état de 1994 à 1997 et comprend actuellement 64,084 hectares.
En 1875, les chanoines achètent une autre forêt, de plus de 2 hectares, située sur les hauts du village, au-dessus le la route internationale en allant vers Bosses, entre le torrent du pisseur et le petit tunnel, au lieu dit Rongatier (Ronc Gatchi), commune de St-Oyen. En 1903, on y plante 3'000 sapins et mélèzes mélangés. En 1907 on y plante à nouveau des sapins. En 1910, 4'000 plants mélangés de mélèze, sapin et des pins d’Autriche et en 1914, 400 mélèzes. Les derniers travaux d’entretien de cette forêt datent de 1999, afin de reconstituer ce qui y avait été dégradé. La troisième et dernière forêt, celle de Vulpillières (commune de St-Oyen), a été achetée en 1890. Elle se trouve au fond des pâturages de Saint-Oyen, en suivant le torrent de Barasson, lorsqu’il se jette dans l’Artavannaz, en face. C’est un petit triangle de forêt.
Pour ce qui est de la scierie, elle n’est pas à proximité immédiate de la ferme car les droits d’eau du torrent de Barasson ne permettent pas de l’alimenter, mais elle se trouve au fond de la vallée au lieu-dit Pranou, près du torrent de l’Artanavaz qui lui donne l’eau nécessaire à son fonctionnement. En 1892 la route à chars qui y conduit est expropriée. En 1893 la commune refait le pont sur l’Artavanaz et la ferme fait cimenter la prise d’eau. En 1895 la scierie est reconstruite et on change son mécanisme qui comprend depuis lors une grande roue verticale de 40 godets de fer et de bois, actionnant un grand arbre horizontal en métal. La route est actionnée par l’eau du torrent, sa rotation actionne des roues crantées et deux grandes roues faisant tourner des courroies de cuir permettant de faire fonctionner une grande scie verticale à deux lames ainsi qu’une scie circulaire. On peut y débiter des arbres en poutres ou planches. En 1925 est mentionnée une réparation majeure et une retouche générale de la scierie par le mécanicien Ferdinand Gadin de Pré St Didier. Lors du renouvellement des concessions d’eau pour 1939, on apprend la scierie dégage une puissance de 16.80 HP, ou 12,35 kw, pour actionner une scie verticale et une scie circulaire à l’année avec un saut de 4.20 m.
Un des premiers grands travaux de cette scierie sera la réalisation de la charpente du bâtiment annexé à l’hospice du Grand-Saint-Bernard, l’actuel hôtel de l’Hospice. Il faut y travailler de septembre 1896 à la fin de l’année 1898, époque de la livraison sur le col assurée par la famille Marcoz de St-Rhémy. Il s’agit de 68,500 m3 de poutres et de 42,400 m3 de planches. Le paiement du transport des poutres est effectué le 5 février 1899. On y fabrique également la charpente de l’école normale d’Aoste, le 17 octobre 1897, pour le compte des maîtres maçons Bianchi. A la fin de la première guerre mondiale, par contrat du 17 novembre 1917, cette scierie doit fournir à l’office militaire technique d’Aoste des poutres, planches ou plateaux de table, à 15 lires le mètre cube de bois coupé. La dernière inscription sur le cahier comptable de la scierie est de la main du chanoine Francis Darbellay et date du 24 juin 1967. Malgré l’arrêt de la scierie, les chanoines continues de payer à la Région les émoluments annuels nécessaires pour conserver leurs droits d’eaux. En 1987 un privé demande de louer la scierie. Les chanoines tardent à répondre, puis refusent d’entrer en matière, en 1989, car d’une part il faut la restaurer à grands frais et d’autre part cette location ne leur semble pas une manière stable d’assurer la survie et la rentabilité de la scierie. La même année, l’assesseur de l’agriculture des forêts et de l’environnement contacte les chanoines pour louer la scierie, la restaurer, en lien avec l’éducation de la jeunesse et le tourisme dans la Vallée, car il s’agit d’une des dernières scieries hydrauliques de la Vallée. Les démarches prennent du temps, l’autorisation de rénover arrive le 23 février 1996. Depuis lors la scierie est visitable à la demande, pour des motifs didactiques.
Jusqu’en 1965, les trois forêts de la ferme produisaient le bois nécessaire aux constructions, poutres et planches, ainsi que le bois de chauffe pour la ferme, la cuisine, le four à pain et les lessives de l’hospice. Tous ces arbres étaient débités à la scierie de Pranou. Il fallait les remplacer rapidement, puisqu’il faut environ 60 ans à un mélèze pour arriver à maturité, à cette altitude, ce qui explique les grandes superficies de forêt de la ferme.

E. LA MENUISERIE

La menuiserie était située, depuis 1908, au rez-de-chaussée du premier bâtiment en arrivant à gauche, la remise neuve. L’année précédente, en 1907, on y avait déjà installé une scie circulaire marchant à l’eau. Au rez-de-chaussée, se trouve une porte sur la gauche, avant d’entrer dans le bâtiment. Elle donne accès à un petit local comprenant outre un canal allant au torrent, une arrivée d’eau donnant sur une roue hydraulique verticale, en métal, dont l’axe, traversant le mur, transmet sa force de rotation à une roue verticale autour de laquelle s’enroule une courroie, transmettant sa rotation à la circulaire. Lors des derniers aménagements de la route goudronnée, avant 1991, ce canal a été écrasé par les machines et donc mis hors d’usage. La circulaire est restée en place jusqu’aux travaux de 2008 qui ont transformé la menuiserie en maison d’accueil comprenant onze chambres individuelles munies des commodités.

F. LA MINI CENTRALE ÉLECTRIQUE

Le train de vie agricole, avec la fabrication des fers à cheval, les réparations d’outils, et autres besoins immédiats, a exigé en 1908 de construire une forge, séparée des autres bâtiments. C’est une petite cabane de pierre, munie d’un foyer, située en aval de la maison principale, non loin du moulin. Elle a été utilisée pendant un demi-siècle, puis le feu s’y est éteint. Ayant vu une petite centrale hydroélectrique dans la Vallée, le chanoine Praplan décide d’en installer une à la ferme. L’endroit qui s’y prête le mieux, c’est la forge, voisine du moulin, qui comprenait encore les conduites de commande de l’arrosage à pluie de 1948 ainsi que la conduite forcée. Il est possible de déplacer la conduite jusqu’à la forge et d’utiliser comme écoulement d’eau vers le torrent celui du moulin. La concession est accordée pour 30 ans, le premier juin 1991. La conduite forcée est un peu modifiée, il y coule de 0.27 à 0.30 litres d’eau par seconde, pour une chute de 139.60 m, arrivant sur la pelton verticale de la mini-centrale. Cela donne une puissance moyenne de 36.95 kw (ou 50,24 HP).

2. DES ALIMENTS POUR L’HOSPICE


A. LE PAIN

Un des graves problèmes des révolutions de 1848 en Valais, est qu’elles ont pris toutes les propriétés du St-Bernard en Suisse. Celles du Valais s’appelaient la « panetterie de saint Bernard » et leurs revenus annuels, avec ceux provenant des principales paroisses desservies par les chanoines au Nord des Alpes, servaient à fabriquer le pain de seigle de l’hospice. Il en fallait 11'200 kg par année. D’un seul coup, l’hospice se voit privé de son pain, soit de la base de son alimentation. Il a fallu immédiatement y pourvoir, ou bien disparaître. C’est la raison de la location – en 1848 – puis de l’achat – en 1859 – de la ferme de St-Oyen. Sur ses terres, on peut y planter puis y récolter des céréales, 24 quintaux en 1930. Après leur séchage, il faut les passer dans un des deux moulins de la ferme, puis faire le pain, le cuire au four, puis le transporter à l’hospice.
Lors de la construction de l’hôtel de l’hospice, de 1895 à 1899, un four à pain à charbon y est aménagé, le premier de l’histoire du col. Ses premières années, il exerce probablement une activité anecdotique, en raison de la difficulté à faire parvenir jusqu’au col son carburant. La situation change en 1905, lorsque les religieux achètent leur premier camion. Notons qu’il n’allait pas bien vite. A une vitesse de moyenne de 3,75 km à l’heure, il reliait en douze heures Martigny au col du Grand-Saint-Bernard, localités distantes de 45 kilomètres. Depuis les années 1920, le four à pain de Saint-Oyen n’est plus utilisé que pour la ferme de St-Oyen, car l’hospice achète un brûleur à mazout, qui devient le chauffage exclusif de son four à pain jusqu’au milieu des années 1960, où les chanoines optent pour la congélation des réserves. Pour élargir la route qui passe en amont de la ferme, la commune de St-Oyen exproprie et détruit le four en 1958. Avec lui disparaissent le grenier servant à sécher les pains, ainsi que l’écurie des mulets, eux-aussi placés au rebut et remplacés par des tracteurs agricoles. Les grands râteliers à pain sont restés dans le bâtiment principal jusqu’à nos jours.

B. LES PRODUITS DE LA FERME

La source de revenus de la ferme, plus prenante en personnel et en temps que la fabrication du pain, c’est l’élevage. Les statistiques de 1930 présentent 72 bovins, essentiellement des vaches de race valdôtaines qui coulent 800 litres de lait – sans compter celui bu par les veaux – ayant permis de fabriquer 8 quintaux de beurre et 64 de fromage, 5 porcs, 6 moutons, 30 poules et 1 coq, qui produisent 1'700 œufs et 30 ruches qui ont produit 450 kg de miel. Pour son exploitation agricole, l’économe de Saint-Oyen doit gérer le personnel des fermes de St-Oyen et de Moncenis, les ruraux, les pâturages, les alpages et les forêts.
Les vaches des deux fermes passent leurs étés dans les alpages, dont Labeau et Praz d’Arc, tous deux proches de l’hospice. Le lait, le beurre et les fontines – ces célèbres fromages du Val d’Aoste – qui y sont produits, arrivent directement à l’Hospice. Le surplus de fromages est vendu. Le chanoine Jules Jacquier, avec sa camionnette rouge, allait vendre les fontines à la Migros de Martigny. Durant l’été il y allait en passant le col du St-Bernard. Durant l’hiver, il arrivait à Martigny, via Domodossola, le Simplon et Brigue. Cet économe faisait aussi parvenir au col quelques vaches de boucherie, tuées directement dans les caves de l’hospice ou dans le garage, situé dans la cour sud, puis mises au congélateur, tant que les normes d’hygiène l’ont permis. La dernière vache ayant suivi ce cursus l’a fait vers 1980, lorsque le chanoine Bernard Cretton y était prieur (clavendier de 1961 à 1977, prieur de 1977 à 1980).
Le jardin potager demande aussi un énorme travail. En 1930, il produit 20 quintaux de légumes, principalement des choux.

C. LE VIN ET LES MARCHANDISES QUI VIENNENT DE LOIN

L’économe de Saint-Oyen doit aussi organiser le transport des victuailles à l’hospice pour l’hiver, transports qui s’effectuent durant la bonne saison, de juin à octobre. Il s’agit non seulement des produits de la ferme, mais également des aliments et boissons qui sont achetés en Italie. Ces victuailles sont livrées et stockées à Aoste. Le premier dépôt est loué, puis acheté en même temps que la ferme de St-Oyen. C’est la maison, rue Trinité, au Bourg Saint-Ours. Ces bâtiments sont mis en location dès 1907, année où l’économe de St-Oyen achète une remise à Bramafan, près de la gare d’Aoste. Dès lors, les marchandises qui arrivent par le train sont transférées plus commodément des wagons au dépôt. En 1908, la remise est aménagée pour stocker du grain et d’autres marchandises, ainsi que deux réservoirs à vin en ciment revêtus de verre, ayant chacun une contenance de 125 hectolitres. Cette remise est échangée en 1922 contre une autre presque identique, mais sans les rails, pour arranger la société Ansaldo. C’est la remise de la Via Torre del Lebbroso, utilisée jusque dans les années 1980, puis vendue en 2002.

3. LES AUTRES RÔLES DE SOUTIEN POUR L’HOSPICE

Notons que jusqu’à la fondation de l’école pratique d’agriculture d’Aoste, en 1951, l’économe de St-Oyen réside seul à la ferme, avec des employés agricoles. Comme la solitude peut peser, il arrive que deux autres confrères y soient également à demeure : un prêtre et un frère. On raconte du chanoine Jacquier qu’il parlait volontiers à ses confrères de passage, à la fin de ses journées de travail. Lorsque le chanoine Angelin Lovey, prévôt élu, rentre en Europe au début de l’année 1953 pour recevoir sa bénédiction abbatiale, il fait un arrêt à St-Oyen. Le missionnaire est exténué du voyage qu’il vient d’effectuer. Il est parti de Hong Kong, via Rome, où il a rencontré le pape Pie XII. Epuisé, il est conduit à sa chambre par le chanoine Jaquier qui continue de lui parler jusque tôt le lendemain…

A. LE SOIN DES MALADES

Lorsque les chanoines tombent malades, il leur arrive de passer leur convalescence à St-Oyen. Les malades de l’hospice sont également descendus à la ferme pour y passer les jours nécessaires à leur rétablissement, la clémence du climat le permettant. Les archives gardent un petit registre de médicaments achetés par l’économe de St-Oyen à l’hôpital mauricien d’Aoste. Ce sont les courses qu’il faisait pour l’infirmerie de l’hospice.
L’économe de la ferme avait aussi la visite de confrères durant leurs vacances ou leurs temps de repos. C’est ainsi que le chanoine Gabriel Pont a écrit la majorité de ses livres à la ferme de Saint-Oyen.

B. LA BUANDERIE DE L’HOSPICE

Comme l’hospice du Gd-St-Bernard est situé à 2'473 m, soit 500 mètres au-dessus de la limite supérieure des forêts, il lui est impossible de trouver le carburant lui permettant d’effectuer sa lessive. Aussi ce rôle est-il délégué à la ferme de St-Oyen, dont les forêts lui fournissent le bois nécessaire à chauffer l’eau. Ainsi au printemps et en automne l’hospice descendait-il sa literie à la ferme pour qu’elle y soit blanchie. La façade est de la maison principale, celle qui regarde vers Etroubles, comprend une anomalie : le sol au-dessus de la grande voûte du rez-de-chaussée n’est pas plat, mais en forme de « V ». Les grandes dalles du sol sont en pente pour évacuer l’eau lorsque le linge étendu sèche, derrière la grille de bois. Une ouverture en forme de porte coulissante est aménagée dans la grille. On y voit un treuil à manivelle qui permettait d’y monter le linge propre afin qu’il y sèche.

C. L’APPORT OU L’AIDE JURIDIQUE

L’économe de Saint-Oyen devait aussi s’occuper des formalités de douane. Habituellement les marchandises bénéficiaient du libre passage, car l’hospitalité donnée à l’hospice était gratuite. Il fallait cependant remplir les bons de transport, de libre passage, renouveler périodiquement les autorisations gouvernementales, organiser les achats tel le vin en Italie, le faire venir par train à Aoste, puis organiser les différents transports de marchandises jusqu’à l’hospice. A la fin du 19ème siècle il a fallu deux ans de travail pour faire une coupe de bois, débiter poutres et planches à la scierie et faire parvenir le tout au col pour la construction de l’hôtel de l’hospice, de 1896 à 1898.
Parfois, certaines affaires nécessitaient son aide en raison de sa connaissance de la législation italienne. En 1946, Madame Carla Capelli est mordue par des chiens de l’hospice. Elle porte plaine, les médias s’en mêlent… et l’affaire trouve son issue positive pour l’hospice, en 1950. Il y avait davantage de comédie de sa part que de mutilation réelle par un chien. Elle voulait semble-t-il des dommages et intérêts, en jouant sur la corde sensible du drame qui avait eu lieu le 12 juin 1937. Le docteur Brémond montait à l’hospice avec sa famille, du côté suisse. Ses enfants le précédaient. Tout à coup la meute de chiens descend voir ces passants et lorsque les parents rejoignent leurs enfants, les chiens avaient commencé à dévorer une de leurs filles. C’est l’unique drame connu dont les chiens du St-Bernard sont les acteurs. Depuis lors les chiens sont enfermés dans un parc clôturé.

D. RÔLES RELIGIEUX, SOCIAL ET ÉDUCATIF DES CHANOINES

Un souci des chanoines du Grand-Saint-Bernard, c’est de partager leur expérience afin de vivre la devise de leur fondateur : ici le Christ est adoré et nourri (hic Christus adoratur et pascitur). Serviteurs de Jésus tant par la prière que les contacts humains qui forgent leurs vies, les religieux pensent que chaque rencontre, chaque situation que la Providence leur invite à vivre, manifeste la présence du Ressuscité, vivant et agissant. Tout est donc touché par le doigt et la présence de Dieu. Nous sommes invités à Le reconnaître à l’œuvre, à Le servir en nos frères et sœurs en humanité, et à les aider à se laisser façonner par Lui, le Dieu vivant et vrai. Ainsi, dans la simplicité, la vie se reçoit et se donne, naturellement. Un apport des chanoines dans la Vallée d’Aoste regarde le domaine agricole, source principale de revenus de ses habitants durant des siècles. La nourriture quotidienne, fruit de la terre et du travail des hommes, voilà ce qu’ils ont aidé à produire en suffisance.

1. LA LAITERIE SOCIALE (1857-1940)

C’est le 18 octobre 1857 qu’est fondée la société de laiterie de Saint-Oyen, dix ans avant la naissance du comice agricole, premier organe agricole de la Vallée d’Aoste. Ces pionniers sont Pierre Joseph Gaillard (né à Orsières en Suisse), chanoine et procureur de la Maison du St-Bernard, Jean-Maurice Verthuy (né à Chambave), curé de Saint-Oyen, Jean-Antoine Forré, syndic, Jean-Baptiste Proment, Ambroise Verraz, Pierre-Joseph Millet, Jean-Joseph Verraz, Joseph Amédée Proment, Augustin Mellé, Valentin Barmete, Rosalie Marcoz épouse de Thomas Proment agissant pour son mari, Vincent Marguerettaz, Gaspard Proment et Basile Verraz. Ils s’engagent à porter le lait de leurs vaches à la laiterie « depuis le vingt huit septembre jusqu’au onze juin inclusivement ». La répartition des fromages et de beurre se fait en proportion du nombre de litres coulés par les sociétaires.
Il est intéressant de noter que le premier membre fondateur de cette coopérative laitière est l’économe de la ferme du Saint-Bernard. Notons que de 1857 à 1890 la ferme devait produire la moitié du contingent laitier, puis de 1890 à 1940 entre le quart et le cinquième du lait de la coopérative. Le second et le troisième membre fondateurs de la laiterie sociale sont le curé et le syndic du lieu. Cela signifie que l’idée venait de l’économe qui a convaincu les autorités du lieu, puis les habitants s’y sont progressivement impliqués. C’est ce que confirment les statistiques conservées qui nous présentent 14 sociétaires de la laiterie en 1857, 40 en 1897 et 47 en 1920.
La richesse bovine des paysans est très modeste à la fin du 19ème siècle. En 1897, la laiterie fonctionne grâce aux 90 vaches des 40 sociétaires. En mars 1903, la laiterie comprend 55 sociétaires pour 171 vaches, dont la moitié appartient à 7 propriétaires, soit 38 vaches au Saint-Bernard, 12 à Mellé Joseph, 7 à Millet Antoin, 7 à Millet Barthelemy, 6 à Verraz Aimé, 6 à Barmettes Cécile et 5 au curé du lieu. Les 48 autres propriétaires ont l’autre moitié des vaches, ce qui signifie qu’une famille normale peut vivre avec une ou deux vaches laitières et quelques génissons.
Les statistiques mettent en évidence, au fil des ans, une augmentation de la productivité de la ferme, dont les surfaces agricoles restent stables. Nous y constatons la mise en application des principes enseignés par ces mêmes chanoines à l’école d’agriculture d’Ecône, en Valais, qu’ils tiennent de 1892 à 1922, avant que l’Etat ne prenne le relai avec l’école d’agriculture de Châteauneuf. De septembre 1891 à juin 1892, la ferme a amené à la laiterie 12'492 litres de lait, 22'822 litres en 1893, 34'036 litres en 1898, 37'822 en 1907 et 24'282 litres en 1909, 39'570 litres en 1920, 72'483 litres en 1930 et 56'974 litres en 1940, dernière année où les documents sont conservés.

2. LE DON SUISSE AU VAL D’AOSTE (1945-1946)

A la fin de la seconde guerre mondiale, dès septembre 1945, la Suisse aide les sinistrés de la Vallée d’Aoste, qui ont subi des bombardements et grands dommages, principalement à la fin de l’été 1944. Le don suisse, dont le président valaisan est l’avocat Alfred Vouilloz de Martigny, collecte pour eux 5 tonnes de sel, 650 paires de souliers (dames, messieurs et enfants), 650 habits pour dames, messieurs, garçons et filles, 120 couvertures, 41 caisses d’ustensiles de cuisine, 1'931 kilos d’articles ménage et de jardin, 1'500 kilos de clous usagés et d’outils divers, 41 caisses de métaux, verres, vaisselle, objets en bois, couverts, pinces à lessive, trois caisses d’outillage, une caisse comprenant 20 pelles, 20 pioches et une quantité de matériel pour 1'028,65 CHF la caisse, 30 fourneaux à bois avec les tubes de cheminée et bien d’autres choses.
Le stockage et la distribution de l’aide est confiée au chanoine Jules Jacquier (1906-1966), économe de Saint-Oyen depuis 1940. A la mi-octobre 1945 le matériel récolté est acheminé de Martigny à Saint-Oyen. Les formalités de douane sont réglées en quelques jours. Pour pallier aux risques de vol, des douaniers italiens surveillent nuit et jour la ferme. La fourniture en benzine pour la camionnette du chanoine Jacquier pose problème : c’est impossible d’en avoir en octobre 1945 : les assignations mensuelles de carburant ont déjà été faites et réparties. Pour novembre, vu la pénurie, la camionnette a droit à cinq litres, chiffre ridicule. De plus, le fonctionnaire chargé de transmettre la demande pour le don suisse a oublié sa mission. Le dossier remonte au Gouverneur, qui transmet un supplément de 50 litres à la fin novembre. Il faut donc se fournir d’une centaine de litres de carburant au marché noir. Pour les mois suivants, la situation se régularise.
Les problèmes successifs ne sont pas plus simples à gérer. Certaines localités ont été bombardées, dont le village de Pont-Saint-Martin en juillet 1944. C’était une erreur de la Royal Air Force qui a coûté la vie à plus de deux cents personnes dont à une quarantaine d’enfants qui étaient à l’école. Quarante-deux maisons ont été détruites, trente endommagées et au total cent soixante sept familles ont été sinistrées. Il faut faire comprendre aux gens que le don suisse ne prétend pas les aider en fonction de leurs pertes réelles, mais en fonction du dénuement dans lequel ils sont à la fin de l’année 1945. Ceux qui sont relogés ne seront pas aidés !
Il existe plusieurs listes de sinistrés. Certaines prennent en compte les bombardements et les dommages effectués par les soldats. D’autres mettent tout le monde dans le même sac : ceux qui n’ont plus de maison avec ceux qui ont perdu un membre de leur famille et les amputés de guerre. De plus, les renseignements sont incomplets. On a par village un nombre de personnes ayant besoin d’habits ou de chaussures pour passer l’hiver, mais on n’a pas précisé si ce sont des hommes, des femmes ou des enfants. Après des compléments d’enquête, les distributions commencent. Ce sont les familles les plus démunies des villages qui sont aidées. Leur liste est établie, on y voit tous les membres de la famille, leur âge, l’indication de veuvage et ce qui leur est remis. Les principales localités ayant bénéficié de cette aide sont Arvier, Aymavilles, Châtillon, Etroubles, Fénis-Nus, Issogne, La Thuile, Montjovet, Pont Saint-Martin, Quart, Saint-Nicolas, Valsavaranche, Verrès et Villeneuve.
Comme à chaque geste de générosité, il reste quelques objets qui n’ont pas trouvé de preneur, comme des barattes à beurre neuves, qu’il fallait tourner avec une manivelle. C’était trop archaïque, aussi sont-elles restées dans la grange de Saint-Oyen jusqu’à nos jours. Les grandes et lourdes charrues métalliques adaptées au travail dans les plaines du plateau Suisse se sont avérées inutilisables en montagne. A la fin de la distribution, les gens se disputaient pour avoir les ultimes restes. Aussi le chanoine Jacquier a jugé plus prudent de garder pour les hôtes de Saint-Oyen la dizaine de couvertures qui restait encore. Finalement, cette générosité suisse a aidé des plus pauvres à survivre à la guerre et à l’hiver 1945-1946, en attendant que l’économie de l’Italie se remette à fonctionner.

3. L’ÉCOLE D’AGRICULTURE (DEPUIS 1951)

La Vallée a été très tôt intéressée à résoudre les problématiques agricoles de ses habitants avec le comice agricole, de 1867 à 1920, puis l’école d’agriculture de l’Hospice de charité, de 1884 à 1915, qui contribuèrent au développement économique de la Vallée par l’amélioration de la race bovine, la création de plus de 300 laiteries sociales pour favoriser l’exploitation des produits laitiers, la vulgarisation des méthodes de culture, l’usage des engrais chimiques…

A. L’ÉCOLE PRATIQUE D’AGRICULTURE (1951-1982)

Au début du 20ème siècle, à la suite de l’encyclique sociale de Léon XIII, Rerum Novarum (1890), un mouvement préconisé par un groupe de prêtres, aboutit à l’établissement des Caisses rurales. Dans cet esprit et cette culture d’émulation agricole, l’avocat Carolo Torrione invite le Conseil régional, en octobre 1947, à instituer en Vallée d’Aoste, une école semblable à celle de Châteauneuf, en Valais. A cette même époque, le nombre de chanoines du St-Bernard est si élevé qu’on se sait pas que leur faire faire. Mgr Adam, leur prévôt de 1939 à 1952, originaire d’Etroubles, cherche comment les occuper et les nourrir. C’est le 6 juillet 1951 que la Junte autorise la Maison Hospitalière du Grand-Saint-Bernard, sollicitée par l’Administration régionale, à ouvrir et gérer une école pratique d’agriculture. L’internat obligatoire et l’aumônerie incombent aux chanoines tandis que la direction de l’enseignement agricole et de l’exploitation rurale relève du directeur, ayant un diplôme d’ingénieur agronome. En fin de parcours l’élève qui a réussi ses examens reçoit un diplôme. Notons que les cours se donnent en français.
Concrètement il ne suffit pas d’une école d’agriculture, il lui faut également des terres pour expérimenter les connaissances théoriques. Pour cela, le Président de la Vallée autorise en 1949 la Maison du Saint-Bernard à acheter la ferme de Montfleury avec son château octogonal. Cet achat se concrétise le 29 mars 1950 et comprend 22 hectares d’un seul tenant. Comme les ¾ de ces terres sont de piètre qualité et en partie inondables – l’inondation de 1952 a arraché plus de 5 hectares à la propriété – les chanoines entreprennent de sécuriser le domaine, de le hausser par rapport à la Doire en y faisant apporter 250'000 m3 de terre de 1960 à 1975, années de travaux de constitution des sols et d’installation de l’irrigation. On y fait principalement du fourrage pour la ferme et de l’arboriculture (pommiers, poiriers, pruniers, abricotiers et pêchers). Cet imposant domaine au sud de la ville a suscité à plusieurs reprises des convoitises civiles qui auraient fait disparaître l’école si les chanoines ne se s’étaient pas battu pour que l’école survive. En 1964 on veut exproprier pour y implanter des maisons populaires, en 1974 pour améliorer la zone sportive de la ville, voire y faire un parc d’attractions. En 1990, une partie est expropriée, pour y faire passer l’autoroute.
Dès 1953, on commence à planter de la vigne derrière l’école, puis les chanoines achètent à Cossan des vignes de 1954 à 1970, pour un vignoble de plus d’un hectare et demi. Le chanoine Vaudan, directeur de l’école de 1959 à 1986, aura un souci constant d’acheter des vignes, un mètre après l’autre, afin d’y avoir une propriété contiguë à côté de l’école, afin d’y effectuer des essais de culture viticole en parallèle avec la mise au point de nouveaux vins. Le domaine de Moncenis, acheté par le Prévôt Filliez est aussi mis à disposition de l’école pour y planter de la vigne et des arbres fruitiers.
Cette école qui débute le 19 novembre 1951 avec 27 étudiants, donne des cours sur trois semestres, deux d’hiver, plutôt théoriques et un semestre d’été, plutôt pratique. Des excursions et démonstrations dans différents endroits de la Vallée complètent l’instruction. Depuis 1958, l’école donne des cours sur trois semestres d’hiver et des cours d’été de brève durée pour permettre aux élèves de faire les foins dans leurs familles. Depuis 1978, le diplôme est également reconnu par l’institut professionnel d’Etat pour l’agriculture, à Cuneo. En automne 1982, l’école pratique d’agriculture cède la place à l’Institut agricole régional. Durant ses 31 ans d’activité, elle a accueilli 1'213 élèves, pour une moyenne de 35 par année.

B. L’INSTITUT AGRICOLE RÉGIONAL (DEPUIS 1982)

Les bâtiments de l’école pratique d’agriculture étaient de piètre qualité. Récupérés de l’ancienne colonie héliothérapique, agrandis à peu de frais sans bénéficier de fondations suffisantes, ils souffraient de tassements successifs ouvrant des fissures dans les murs et cloisons. En 1970, l’aile ouest est déclarée inhabitable. Il faut reconstruire. Les chanoines n’en ont pas les moyens. De plus le principe de l’école alliant l’enseignement à l’expérimentation convient aux autorités de la Vallée car il permet de maintenir et de soutenir l’agriculture valdôtaine. Ainsi voit le jour en partenariat entre ces deux entités la Fondation Institut Agricole Régional (IAR), le 13 septembre 1982. La Vallée reconstruit les bâtiments – terminés en 1987 – et salarie les professeurs tandis que les religieux louent leurs terrains à l’Institut, dont la direction est partagée entre trois personnes, les directeurs de l’enseignement, de l’expérimentation et le directeur administratif. Le Conseil d’Administration de la Fondation IAR, quand à lui, comprend neuf membres, dont quatre représentent la Vallée et cinq les chanoines. Le pensionnat est confié à un chanoine secondé par des assistants. Le chanoine Francis Darbellay, par cette nomination de directeur de l’internat, qu’il a exercée de 1963 à 1998, a fait la connaissance de tous les agriculteurs de la Vallée. Il a visité personnellement tous les élèves lors de leur stage estival, connu et apprécié les familles. Il aime tellement ces gens, qu’il désire terminer ses jours dans la Vallée, à leurs côtés.
Le problème de la viabilité de l’école se fait sentir, car son diplôme, bien reconnu localement, ne permet cependant pas aux étudiants de poursuivre des études hors de la Vallée. Ainsi le chanoine Claude Duvernay, directeur de l’expérimentation de 1986 à 2001, se bat pour obtenir la reconnaissance de l’école et de ses titres. Avec ses collègues, ils font passer le cursus de 3 à 5 ans d’études, ce qui se met en route dès 1993, en même temps que des travaux d’agrandissement de l’école. On y obtient alors le diplôme d’agrotechnicien. La reconnaissance légale dont le diplôme permet l’entrée dans les universités italiennes arrive en 2001. Avec l’année 2010-2011, c’est encore un pallier historique qui est franchi. Deux cursus sont désormais proposés. Celui sur cinq ans d’instructions techniques, ouvrant aux universités, ou bien un cursus triennal d’instruction professionnelle pour former les futurs agriculteurs valdôtains, s’ouvrant à une possible quatrième année fortement personnalisée, décernant un diplôme régional de technicien agricole.
En 1982, l’acte de fondation de l’IAR prévoyait un contrat bilatéral entre la Vallée et les chanoines, d’une durée de 35 ans, soit jusqu’en 2017. Avec la drastique diminution des vocations religieuses et sacerdotales, le chapitre des chanoines de 2004 décide de ne plus nommer de chanoine à l’IAR et le chanoine Raphaël Duchoud, assistant à l’IAR depuis 1992 rejoint la communauté paroissiale de Martigny, en août 2004, pour y être curé in solidum, répondant pour Martigny-Croix et Ravoire. La Congrégation des chanoines rentre en discussions avec la Vallée pour se retirer de la Fondation IAR, ce qui vient d’être réglé cette année 2012. Il reste un seul représentant des chanoines dans le Conseil d’Administration de l’école, les chanoines louant leurs propriétés à l’école jusqu’en 2052.

4. LA DESSERVANCE DE PAROISSES DU DIOCÈSE D’AOSTE

A. SAINT-MARTIN-DE-CORLÉANS, 1955/8-1980

Avec l’arrivée des chanoines en Vallée d’Aoste pour l’école d’agriculture, le contexte global est celui d’un surnombre de prêtre pour lesquels il faut trouver du travail et des revenus, afin de les nourrir. Aussi le chanoine Antoine Mana, originaire d’une des fermes de dotation du Simplon, est mis à la disposition de l’évêque d’Aoste qui le nomme recteur de Saint-Martin de Corléans, dès 1955. Trois ans plus tard, c’est la fondation de la paroisse, confiée à la Congrégation du Grand-Saint-Bernard « ad nutum S. Sedis », c'est-à-dire que pendant que la congrégation peut fournir un prêtre, elle le fait, puis lorsqu’elle ne le peut plus, la paroisse revient à l’évêché, ce qui est arrivé en 1980. Entre temps, le chanoine Mana, épaulé par sa congrégation, a construit et payé l’église paroissiale, dans la périphérie du grand Aoste. Notons que le Frère Arnaldo Modigliano, qui avait un don de guérisseur, recevait les gens dans un petit appartement situé sur la Via Piccolo San Bernardo, depuis 1965. La majeure partie des offrandes des malades a été transmise par ses supérieurs à la paroisse, afin de contribuer à payer les travaux de construction de l’église.

B. LES PAROISSES DE ST-RHÉMY, BOSSES ET SAINT-OYEN, 1994-2009

En 1994, l’évêque d’Aoste nomme chanoine de la cathédrale le curé de St-Rhémy et de Bosses. La même année, il accepte que Dom Ceriano, le curé de St-Oyen, prenne sa retraite, à l’âge de 83 ans. Pour leur succéder, l’évêque d’Aoste nomme, d’entente avec le prévôt du St-Bernard, les chanoines Francis Darbellay, administrateur de St-Rhémy et de Bosses, et le chanoine René Giroud, administrateur de St-Oyen. Notons qu’en Italie, pour être nommé curé, il faut que le candidat ait la nationalité du pays. Le chanoine Darbellay, dessert d’abord les deux paroisses depuis son domicile à l’institut agricole, régional, puis il monte loger à la cure de Bosses de 1998 à 2001. A cette date, il est nommé prieur de la communauté locale. Il déménage donc à Château Verdun. Quelques mois plus tard, le chanoine Giroud décède et le chanoine Darbellay assume sa succession à la paroisse de St-Oyen.

C. LA PAROISSE D’ETROUBLES, 1998-2009

En septembre 1998, le chanoine Klaus Sarbach, récemment arrivé en vallée d’Aoste et déjà nommé auxiliaire à St-Oyen, est nommé administrateur d’Etroubles, fonction qu’il exerce jusqu’à son départ de la vallée en août 2009. Durant cette période, de 1994 à 2009, les chanoines de Château Verdun, Paul Bruchez et Louis Lamon, vont soutenir leurs confrères nommés en paroisses, en assumant nombre de messes dominicales et de semaine. En 2009, suite à de sérieux ennuis de santé, les chanoines doivent renoncer à desservir les paroisses de la haute vallée du St-Bernard. Pour leur succéder, l’évêque y nomme curé l’abbé Luciano Dana.

5. LE PENSIONNAT « VILLA PANORAMA », À CHÂTILLON

Une autre œuvre éducative inquiète les autorités valdôtaines, l’école hôtelière de Saint-Vincent, construite en 1957 et connaissant une grâce crise de gestion. A cela s’ajoute le problème de la nouvelle loi sur la Media Unica, concernant l’obligation pour les enfants de fréquenter les trois ans d’école secondaires, après l’école primaire. Les jeunes de 11 à 14 ans habitant les villages des vallées latérales doivent aller dans de plus grandes agglomérations pour terminer leur scolarité, avant d’entrer en apprentissage ou de poursuivre des études. Le service de cars postaux mis en place ne fonctionne pas correctement en hiver, il faut donc mettre en place un internat. De plus, les autorités régionales veulent promouvoir la langue et la culture francophones ainsi que l’éducation chrétienne des enfants.

A. VILLA PANORAMA (1965-1971)

C’est le 9 juillet 1965 que M. Mario Andrione, assesseur à l’instruction publique, demande aux chanoines du St-Bernard de tenir un tel internat dans la Vallée. C’est le collège « Villa Panorama », situé à l’entrée de Saint-Vincent, mais sur la commune de Châtillon. Cette demande soutenue par le curé et l’évêque du lieu, ainsi que par l’évêque de Sion, est accueillie favorablement par le chapitre général des chanoines.
Les débuts de la nouvelle œuvre sont ardus. Le chanoine René Giroud, nommé directeur, y arrive le 15 septembre pour y organiser la vie et effectuer les achats d’usage, des bancs d’école aux casseroles en passant par la nourriture. L’aumônier et sous-directeur, le chanoine Clément Moulin, y arrive le 1er octobre, précédant les 6 assistants et 10 membres du personnel de maison, dont un chauffeur, trois employés à la lingerie, un gardien un cuisinier et un aide de cuisine. La livraison des premiers bancs d’école se fait le 14 octobre et le lendemain c’est la rentrée scolaire pour les 80 internes de la volée 1965. Pour la rentrée 1968, l’internat accueille 100 élèves.

B. GERVASONE (1971-1987)

En 1971, au moment de renouveler le bail avec la Vallée, il faut également déménager. En effet, la Vallée a décidé de mettre à disposition de l’internat le bâtiment Gervasone, situé au cœur du village de Châtillon, à côté de l’église. Cela arrange les chanoines, puisque la Villa Panorama était dans le quartier de la prostitution de Saint-Vincent. C’était un inconvénient dû à la proximité du casino. A Gervasone, s’y succèdent comme directeurs de l’internat les chanoines Paul Bruchez (1971-1974), Clément Moulin (1974-1983) et Michel Praplan (1983-1987). Suite à un changement politique, l’hostilité aux chanoines se manifeste de manière larvée. Les fonds destinés à Gervasone tardent de plus en plus. A une semaine de la rentrée 1987 les frigos et congélateurs sont toujours vides, malgré les démarches répétées du directeur qui, excédé par tant de malveillance, donne un ultimatum au politique qui orchestre cette manière de procéder. Les fonds n’arrivant pas à la date fixée, le chanoine Praplan donne sa démission avec effet immédiat et quitte le jour même Gervasone avec armes et bagages. La nouvelle fait la une des journaux. Le chanoine Praplan ainsi libéré de sa charge pourra se consacrer à la restauration de la ferme de Saint-Oyen en maison d’accueil. La reconnaissance des électeurs valdôtains envers les œuvres éducatrices des chanoines se manifestera par la non-réélection cinglante du politicien malin.

6. RADIO ST. PIERRE DE CHATILLON, PUIS RADIO PROPOSTA AOSTA

Les récents progrès de la technique de radiodiffusion et de télévision encouragent les plus audacieux à braver les lois de l’Etat italien pour trouver un espace de liberté dans les moyens de communication. Dès les années 1980, Don Ettore Milliery, curé à Introd et Don Ange Pellissier, curé de Valgrisanche installent chacun un émetteur-radio dans leur paroisse. Le curé de Châtillon, don Silvio Perruquet, attiré par ce nouveau moyen de pastorale, en parle à son voisin, le Chanoine Michel Praplan qui loge au Pensionnat Gervasone et demande sa collaboration pour installer un émetteur sur le toit de la cure et construire un studio d’enregistrement. Le chanoine, ses amis et amies s’emballent pour mettre en place ce projet : ainsi naît « Radio Saint-Pierre de Châtillon ». La diffusion en modulation de fréquence (FM 92.4) est bonne entre St.Vincent et Nus. On allume le matin pour un programme enregistré et le soir pour la récitation du chapelet en direct. Le dimanche, c’est la messe paroissiale qui est diffusée depuis l’église de Châtillon.
Mgr Ovidio Lari, évêque d’Aoste, lors de sa visite pastorale à Châtillon, prend connaissance de cette initiative locale et demande au Chanoine Praplan d’étendre le réseau radiophonique à la ville d’Aoste et, si possible, à l’ensemble du Diocèse. On recense toutes les radios locales paroissiales qui ont été installées à ce jour et on travaille dès lors en réseau. Le studio principal, installé dans le galetas de l’évêché d’Aoste, capte le signal de Radio-Proposta qui est émis à Turin (piloté par les Salésiens de Piazza Rebaudengo) et le relance sur les émetteurs locaux des paroisses valdôtaines qui se sont lancées dans l’aventure. Celles-ci bénéficient ainsi d’un programme commun et « décrochent » pour les besoins de la paroisse ou des paroisses qu’ils desservent. C’est la naissance de « Radio Proposta Aosta ». L’apogée du reportage est atteint lors de la visite pastorale en Vallée d’Aoste du Pape Jean-Paul II en 1986, lorsque les journalistes de Radio Proposta de Turin donnent main forte à ceux de Radio Proposta Aosta pour couvrir en direct l’événement, de Pont-St-Martin à Courmayeur.
Dès 1990, l’Etat italien tente une nouvelle fois de mettre de l’ordre dans la jungle des médias. Qui veut émettre doit déclarer ses motivations, inscrire ses fréquences de transmission, payer les émoluments et présenter un cahier technique de son activité radiophonique. Avec l’aide du technicien Pace Romano, le Chanoine Praplan, avant de rejoindre Château Verdun, met en place l’Association « Radio-Proposta-Aosta » et la dote des moyens légaux pour poursuivre son aventure.
Les autorités diocésaines et les différents curés affiliés au pool radiophonique diocésain peuvent ainsi poursuivre l’expérience « en grand », recueillant les fonds nécessaires pour faire un saut de qualité dans le matériel utilisé et le contenu des programmes.
Aujourd’hui, « Radio Proposta in Blu » émet sur 85% du territoire et peut être écoutée par 95% de la population valdôtaine.

7. 1991 LA MAISON D’ACCUEIL « CHÂTEAU VERDUN »

Suite à la construction des nouveaux ruraux de St-Oyen, en 1982, les anciens bâtiments méritaient une restauration. La grande voute du hall d’entrée menaçait de s’écrouler et il fallait trouver un usage pour ce patrimoine construit. Après réflexion, poursuivies de manière sérieuse depuis 1987, il a été décidé de rénover la ferme de St-Oyen et de la transformer en maison d’accueil, dans l’esprit des hospices du St-Bernard et du Simplon. Le chanoine Michel Praplan a été chargé de réaliser ce projet, ce qu’il a fait dès 1989. La maison rénovée a été inaugurée le 15 juin 1991 par le prévôt, Mgr Angelin Lovey. C’est cette maison, avec la remise neuve, également rénovée en 2008/9, qui ont été transmises à la fondation étoile, du diocèse d’Aoste, en février 2012, afin d’y poursuivre l’œuvre d’hospitalité. C’est actuellement dom Joseph Lévêque, nommé à cette fonction par Mgr Franco Lovignana, évêque d’Aoste depuis 9 novembre 2011, qui nous accueille si nous nous arrêtons à St-Oyen.
La 2ème partie de l’article comprendra la présentation et l’évolution des bâtiments au cours du temps. Notez que le chanoine Michel Praplan a rédigé les paragraphes concernant Radio Saint Pierre de Châtillon, puis Radio Proposta Aosta.

Chanoine Jean-Pierre Voutaz, ce 10 septembre 2012.


Adieu à Saint-Oyen

Depuis la fin janvier 2012, notre Maison d’accueil de Saint-Oyen a été prise en charge par le diocèse d’Aoste. Quant aux trois confrères encore présents à cette date, ils sont restés présents et actifs dans cette Maison jusqu’à la fin juin. Cette maison a fonctionné, problablement depuis les origines de l’hospice du Grand-Saint-Bernard (de façon plus précise, selon les indications de notre archiviste Jean-Pierre Voutaz dans son article publié dans ce même numéro : donation de cette Maison avec ses terres a été faite par le comtes de Savoie à la Maison Saint-Bernard en 1137). Elle oeuvrait comme ferme pour l’approvisionnement du dit hospice et, en même temps, comme relais, situé à mi-distance entre Aoste et le col. Il est peut-être utile de préciser pour nos lecteurs, que la Maison centrale de la Congrégation, depuis les origines jusqu’en 1752 se trouvait à Aoste, là où s’est installé le grand Séminaire diocésain.
En cette même année 1752, la Maison de Savoie qui occupait toute la Vallée d’Aoste spolia la Maison Grand-Saint-Bernard de tous les biens en sa possession dans la Vallée d’Aoste, y-compris la « Ferme » de Saint-Oyen. Un bon siècle plus tard, il nous fut possible de la racheter, moyennant la vente d’autres terrains situés dans la région de Novare. Alors Saint-Oyen reprit sa fonction traditionnelle par rapport à l’hospice . Cela dura jusqu’à la fin des années 1980, date à laquelle la grange3-étable nouvelle fut mise en location. Quant à la Maison principale, elle fit l’objet d’une restauration complète et fonctionna dès lors comme Maison d’accueil dès 1992, à l’image- en petit- de ce qui se faisait dans nos deux hospices.
Signalons aussi que, durant ces vingt dernières années, la communauté bernardine présente à Saint-Oyen a assuré le ministère paroissial,avec plus ou moins de forces selon les périodes, dans les paroisses de d’Etroubles, de Saint-Oyen, de Saint-Léonard (Bosses) et de Saint-Rémy.
En outre, il convient de signaler l’arrivée, en octobre 2002, de sept moniales, venant du monastère bénédiction de San Giulo (île du lac d’Orta) : elles ont occupé progressivement nos granges-étables restaurées en monastère : une présence silencieuse et priante, toujours en progression ( il y a actuellement quinze Sœurs), qui donne à Saint-Oyen un rayonnement spirituel de qualité.
Tout ceci pour vous dire que laisser une maison si belle, dotée d’une si riche histoire, ne se fait pas avec gaîté de cœur. Les trois confrères qui ont quitté Saint-Oyen fin juin dernier ont éprouvé très fort la souffrance de la séparation.
Pour ma part, je peux affirmer que cette souffrance ne m’empêche pas de garder le cœur en paix. La volonté de Dieu nous parle même, à travers les décisions d’un Chapitre Général !!!
Je terminerai mon témoignage en disant que nous avons la chance, en tant que religieux, de pouvoir vivre sereinement les derniers jours de notre vie dans une communauté de frères qui s’entraident et qui prient ensemble.

Chanoine Paul Bruchez


Année de la foi (2012-2013)

Dans le Motu Proprio « Porta Fidei », le pape Benoît XVI a annoncé une « Année de la foi ». Elle débutera le 11 octobre 2012, pour le cinquantième anniversaire de l'ouverture du concile Vatican II, et se conclura en la solennité du Christ Roi, le 24 novembre 2013.
« L’année de la foi veut contribuer à une conversion renouvelée au Seigneur Jésus et à la redécouverte de la foi, afin que tous les membres de l’Eglise soient des témoins crédibles et joyeux du Seigneur ressuscité dans le monde d’aujourd’hui, capables d’indiquer aux nombreuses personnes en recherche « la porte de la foi. ». Cette porte ouvre grand le regard de l’homme sur Jésus-Christ, présent au milieu de nous « tous les jours jusqu’à la fin du monde »(Mt.28.20). Il nous montre comment « l’art de vivre »s’apprend « dans un rapport intense avec Lui ». « Par son amour, Jésus-Christ attire à lui les hommes de toutes générations : en tout temps, il convoque l’Eglise, lui confiant l’annonce de l’Evangile, avec un mandat toujours nouveau. C’est pourquoi aujourd’hui aussi un engagement ecclésial plus convaincu en faveur d’une nouvelle évangélisation pour redécouvrir la joie de croire et retrouver l’enthousiasme de communiquer la foi est nécessaire » (Benoît XVI).